Le nucleaire et ses accidents

17/11/2013
Auteurs : Marcel Boiteux
Publication REE REE 2011-6
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2011-6:5312

Résumé

Le nucleaire et ses accidents

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REE N°6/2011 ◗ 113 libres PROPOS Marcel BOITEUX Membre de l’Institut D e tous les accidents, heureusement rares dans le nucléaire, des ensei- gnements doivent être tirés. Le premier grand accident de centrale nucléaire, à Three Miles Island, est sur- tout connu parce que ce fut le premier à aller jusqu’à la « fusion du cœur ». Il n’a fait aucun mort, comme on sait, et les conséquences sani- taires de l’évènement se limitèrent aux accidents de voiture dus à la panique – certes explicable – des populations en fuite. Mais des enseignements utiles en ont été tirés. Malheureusement pas dans le domaine des informations alarmistes, qui ont affolé le voisi- nage : les problèmes techniques sont plus faciles à maîtriser ! Sans entrer dans les détails, il est apparu qu’en cas d’accident, les panneaux de signalisation qui cli- gnotaient de tous côtés dans la salle de com- mande ne permettaient plus de s’y reconnaître pour faire un diagnostic correct … et l’exploitant s’est trompé : comme cela arrive dans les ac- cidents cérébraux, il croyait devoir soigner une hémorragie (une fuite) et c’était un infarctus (un bouchon). Le monde du nucléaire en a tiré de précieux enseignements sur la conception des salles de commande, la hiérarchisation néces- saire des informations à afficher, et la nécessité de concevoir des automatismes initiaux qui lais- sent à l’exploitant le temps d’analyser calme- ment l’accident pour en déduire les dispositions à prendre. Une conclusion claire a pu être tirée de la catastrophe de Tchernobyl : on ne fait pas des exercices – un « ilotage » en l’occurrence – la veille d’un week-end suivi d’un pont, quand tout le monde, hors les strictes équipes de quart, a son billet d’avion dans la poche1 . Et, lorsque les sirènes se déclenchent, le personnel doit ad- mettre que même si 99 % des alarmes sont des 1 Encore que … Mais ne confondons pas le certificat d’études et l’agrégation. fausses alarmes, on est peut-être aujourd’hui devant la centième, l’improbable, d’où jaillira la catastrophe : c’est le b-a-ba de la « culture de sû- reté ». On ajoutera que « faire le point zéro » de l’état sanitaire d’une région avant d’y procéder à une installation nucléaire est de bonne pruden- ce : dans les zones encore peu développées du continent soviétique où l’état sanitaire des popu- lations est celui que connaissaient nos campa- gnes latines les plus pauvres il y a un siècle, on éviterait d’attribuer à un accident nucléaire l’état sanitaire préexistant, peu enviable, des popula- tions locales. Les vraies conséquences suffisent sans qu’on se croie obligé d’en ra- jouter. Fukushima  ? On n’en sait pas encore assez pour faire une claire distinction entre les bruits infon- dés et les réalités. Il est clair que le tsunami a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, alors que l’accident nucléaire lui-même, n’en a fait aucun à ce jour. Mais l’éten- due des zones de territoire interdites fut impres- sionnante ; elle est aujourd’hui très fortement ré- duite encore que les sinistrés japonais, inquiets et on les comprend, hésitent à revenir. Il est clair en tout cas que si le mur-digue qui protégeait la centrale contre les inondations avait été un peu plus haut, il ne se serait rien passé. Quand on connait le coût faramineux des divers dispositifs exigés dans ces centrales au nom de la sûreté, on se dit que ça n’aurait pas coûté bien cher de faire un mur un peu plus haut … Cette remar- que apparemment anodine va plus loin qu’on ne pense : au lieu de rajouter régulièrement des dispositifs supplémentaires qui s’accumulent les uns sur les autres, le temps n’est-il pas venu d’optimiser les systèmes de sûreté en arbitrant entre les risques à dépense égale ? Au point où sont arrivées les consignes de sûreté, sauver les personnes morales (c’est-à- dire éviter la faillite du propriétaire de la cen- trale) est une préoccupation négligeable devant celle de réduire rationnellement les atteintes possibles aux personnes physiques  : l’objectif s’évalue clairement en nombre de morts évités. Le nucleaire et ses accidents 114 ◗ REE N°6/2011 libres PROPOS Peut-être se posera-t-on un jour la question de savoir si le coût de certaines dispositions plus ou moins redondantes prises dans le nucléaire ne permettrait pas ailleurs – dans les hôpitaux par exemple – de sauver chaque année des milliers de personnes (toutes corrections faites pour rai- sonner lucidement). Aujourd’hui, la question porte seulement sur les efforts de sûreté menés au sein du nucléaire  : n’aurait-il pas mieux valu, à dépense égale, faire une digue un peu plus haute, et prévoir un peu moins de diesels ? (Ce n’est là qu’un exemple un peu simpliste, pour faire image !). Un accident à Three Mile Island, qui n’a tué personne. Un accident à Tchernobyl, dont on a dit que c’était un accident soviéti- que et non un accident nucléaire. Un accident à Fukushima dont on ne saurait sous-estimer l’im- portance, mais qui n’a fait aucun mort nucléaire à ce jour. Comment, devant ces constats, concilier les passions, les pruden- ces et le bon sens ? ■ Marcel Boiteux, né le 9 mai 1922 à Niort (Deux-Sèvres) est nor- malien, agrégé de mathématiques et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris. Il dirige EDF de 1967 à 1987 et, à ce titre, est l’un des artisans du développement de l’énergie nucléaire de la France.