Prospective du numérique : quelle gouvernance pour quel futur ?

07/06/2013
Auteurs :
Publication REE REE 2013-2 Dossier L'avenir d'Internet
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2013-2:4379

Résumé

Prospective du numérique : quelle gouvernance pour quel futur ?

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REE N°2/2013 53 L'AVENIR D'INTERNET Godefroy Dang Nguyen1 , Didier Pouillot2 Télécom Bretagne1 , IDATE2 Introduction Nous vivons actuellement une période de transi- tion : le lancement de la téléphonie mobile « 4G » cette année en France (deux ans après les Coréens, les Japonais ou les Américains), le déploiement en- core modeste de réseaux en fibres optiques jusque chez l’abonné, et l’annonce récente d’un engagement public dans le numérique montrent que la France, après avoir été à la traîne comme la plupart des pays européens, semble vouloir prendre la mesure des en- jeux infrastructurels que représente le numérique. Le propos de cet article est de dégager, des prochaines années, les lignes de force du déploiement de ce « système technique », au sens où le définissait l’his- torien des sciences Bertrand Gille en 1978 [1] : un en- semble articulé de technologies qui s’inscrit dans un contexte d’évolution économique, sociale et politique. Le principal élément est l’affirmation universelle d’un « bien système » qui véhicule des « données » sur des infrastructures filaires (fibres, DSL) et sans fil (4G, Wi-Fi, WiMAX, NFC, satellites…). Ce bien sys- tème, c’est Internet. Il est possible que dans le futur il soit menacé dans sa configuration actuelle. Un système technique original Assemblage de réseaux interconnectés qui s’é- changent des données numériques, Internet s’appuie sur la complémentarité entre chacun de ses compo- sants, et il est porteur d’importants effets de réseau. Car en tant qu’infrastructure de communication, In- ternet augmente sa valeur avec le nombre d’entités (personnes physiques et morales, « objets ») qui y accèdent. En tant que bien système, Internet induit une standardisation qui offre des perspectives décu- plées aux fabricants de matériel et aux fournisseurs de services. Ces standards portent dans le monde numérique le nom de protocoles. Historiquement, les promoteurs d’Internet ont mis en place des principes de fonctionnement en rupture avec les modes de pensée précédents, qui se résu- ment dans la liste suivante : de la communication vis-à-vis du matériel informa- tique connecté ; les terminaux ; - tagrammes) assure un bon usage des infrastructures ; des réseaux ; best effort”, chaque réseau « fait de son mieux », mais quelques mécanismes complémentaires ont été introduits pour maintenir une certaine qualité de service ; sender keeps all” ou en- bill and keep envoyés et reçus, l’interconnexion n’occasionne pas de transaction financière entre opérateurs de réseau. Sinon le « petit » réseau paie un accès forfaitaire. Ces principes ont créé une rupture avec l’architec- ture précédente des réseaux téléphoniques ou de par le cœur (core centered networks) – « les com- mutateurs ». Mais ils ont à l’heure actuelle quelques Prospective du numérique : quelle gouvernance pour quel futur ? This paper aims at sketching some scenarios about the future of the ICT sector. To do this, the paper goes back to the origi- nal principles of Internet, which have upset the former telephone and data networks. Following an interpretation scheme of Lawrence Lessig, the paper argues that the ICT sector is now driven by four governance structures: a “public” one, the mar- ketplace, social norms, “architecture”. Depending on which of these will be overwhelming in the future, several scenarios are presented, which take also account of the possibility to maintain or not open protocols. ABSTRACT 54 REE N°2/2013 L'AVENIR D'INTERNET engendrés (ou retransmis) par les utilisateurs, a en effet conduit à de sérieux problèmes de congestion que l’architec- Par ailleurs la décomposition « en couches » traduit une conception horizontale du réseau (où s’empilent les couches infrastructure/transport/réseau/applications), qui s’oppose à une approche verticale, où l’on cherche à intégrer toutes les fonctionnalités dans un seul et unique bien système, comme c’était le cas dans le réseau téléphonique1 ou d’autres ré- seaux de données comme Transpac. Et comme le souligne abondamment Zittrain [2], cette découpe fait écho à une évolution similaire des ordinateurs personnels qu’avait mis en évidence Andy Grove, l’ancien PDG d’Intel, où la décom- position horizontale se réalise entre les « puces », le matériel, - tocole TCP/IP de l’Internet), les logiciels applicatifs et le circuit de distribution. La décomposition horizontale du réseau se traduit par la séparation entre le monde en dessous d’IP (en gros toutes les infrastructures de transmission) et le monde « au-dessus de terminal à terminal). Le schéma suivant résume cela : Le système technique de l’Internet, en isolant chaque écosystème (Infrastructures, couche logicielle des proto- coles, services d’intermédiation et d’application), révèle leur autonomie. Des acteurs mondiaux nés dans des garages ou des dortoirs Lessig [3] montre que la strate logicielle du « code » (en gros les protocoles TCP/IP) était jusqu’à présent à la fois ou- verte (tout le monde pouvait y contribuer) et non réglemen- tée, et cela garantissait la fécondité globale du numérique en termes d’innovation. Ce « code » était et reste un « bien commun » que personne ne peut s’approprier individuelle- 1 Résumé par le fameux slogan de Theodor Vail “One network, one sys- tem, universal service” qui justifiait ainsi au début des années 1900, le monopole sur le téléphone que le gouvernement américain avait conféré à sa société, AT&T. ment. Cependant une tendance actuelle vise à « abattre les séparations entre les strates », ou pour le dire dans les termes de Schaefer et Le Crosnier [4], à procéder à une « vertica- lisation » de l’Internet. Cette intégration verticale qui serait en quelque sorte un retour en arrière, est aussi dénoncée par Zittrain [2]. Elle remettrait en cause le caractère ouvert - par les extrémités du réseau. On trouve des traces de cette « verticalisation » dans la mise en place d’écosystèmes pro- priétaires comme celui organisé par Apple pour la diffusion de musique, de films ou « d’applications » fonctionnant de façon exclusive sur ses terminaux (iPod, iPhone, iPad…). approches similaires visant à « capturer » leurs clients (ou leurs membres) au sein de « clubs » plus ou moins fermés. Ces géants de l’Internet, que l’on regroupe aujourd’hui sous le vocable de GAFA (acronyme qui couvre Google, Apple, dominent très largement leurs marchés d’origine respectifs, moteur de recherche, vidéo, réseaux sociaux, applications mobiles, etc... qui sont d’ailleurs globalement les marchés les plus profitables et/ou offrant le plus de croissance parmi les Figure 1 : L’architecture en « sablier » d’Internet. Source : Zitrain (2009). Chiffre d’affaires 2012 Progression 2011-2012 Résultat net 2012 Taux de profit 2012 Cap. boursière (au 12 avril 2013) Principale source de revenus Apple* 156.5 45% 41.7 27% 403.6 terminaux Microsoft** 73.7 5% 16.6 22% 241.2 logiciels Google 50.2 32% 10.8 22% 260.5 publicité(recherche/lienssponsorisés) Amazon 61.1 27% 0.0 0% 124.0 e-commerce Facebook 5.1 37% 0.0 1% 65.3 publicité Figure 2 : Les GAFAM en chiffres (valeurs en milliards US$). Source : IDATE d’après opérateurs. * exercice fiscal clos au 30 septembre 2012 ** exercice fiscal clos au 29 juin 2012 REE N°2/2013 55 Prospective du numérique : quelle gouvernance pour quel futur ? secteurs TIC. En témoignent les progressions de leurs chiffres d’affaires, leurs taux de profit et surtout leurs capitalisations s’est affichée durant plusieurs mois en 2012 comme la pre- mière capitalisation mondiale tous secteurs confondus. ou d’acteurs de marchés géographiques encore protégés, Chine et Russie notamment, la concurrence vient surtout d’une émulation entre ces groupes qui s’orientent dans des stratégies multiservices et se retrouvent de plus en plus face à face. Les exemples sont nombreux, du développement d’un réseau social par Google à l’extension d’Amazon dans les tablettes en passant par le lancement controversé d’une solution de cartographie par Apple. Chacun de ces groupes a assis sa taille mondiale sur un segment particulier (cf. supra), par des innovations ou par rachat d’entreprises innovantes. Elles prolongent donc cet avantage en construisant un bouquet de services autour de leur produit phare. Les acteurs « locaux », notamment les opérateurs histo- riques de télécommunications, n’ont jamais pu s’insérer dans cette lutte pour le leadership mondial. De plus la régulation ne les y a pas aidés. Si l’un de ces acteurs locaux devait s’imposer au niveau mondial, ce sera sans doute Baidu, mo- teur de recherche très largement dominant dans son mar- ché domestique, la Chine, un des marchés qui s’est révélé les plus difficiles d’accès pour Google. Son chiffre d’affaires (3,6 Md USD en 2012) est sans commune mesure avec celui de Google. Toutefois, fort d’une croissance encore supérieure à 40 % l’an et surtout d’un très confortable taux de profit, avoisinant 50 %, l’entreprise chinoise atteignait une capitali- sation de 31 Md USD à mi-avril 2013. Ainsi, le monde « au-dessus d’IP » a fait émerger des acteurs mondiaux puissants qui constituent une sorte d’oli- gopole très concurrentiel, « plate-forme contre plate-forme ». Les modèles d’affaires de ces groupes capitalisent sur plu- sieurs éléments : plus elle devient attractive pour ceux qui n’y sont pas en- core connectés ; pour aller dans celle des concurrents, qui reste « à un clic » ; - naux (design, facilité d’usage), pour Microsoft du système d’exploitation des terminaux et des logiciels de bureautique, de ses membres, et pour Amazon de son circuit de distri- bution physique, que l’entreprise veut compléter par une distribution immatérielle en ligne (liseuses) ; la marge de distributeur pour Amazon, et Apple sur i-Tunes, les marges de producteur pour les logiciels de Microsoft, et les terminaux d’Apple, la vente de données personnelles Des opérateurs de télécommunications marginalisés ? Le succès de la diffusion de l’Internet a obligé le monde des infrastructures à se redéfinir. Il est passé d’une position 2 et délivrant un service complet) à une position relativement périphérique (fournisseur de l’infrastructure de transmission - ment substituable par celui d’un autre fournisseur). Pire, ce qui fut longtemps la source essentielle de ses revenus, le ser- vice téléphonique dit « commuté », est pour ainsi dire tarie, en raison de l’émergence de la téléphonie sur Internet. Ce qui sauve encore les opérateurs c’est la téléphonie mobile dont ils tirent désormais la majorité de leurs ressources, et l’accès à Internet. La concurrence et la privatisation des opérateurs histo- riques a conduit à la « financiarisation » du secteur comme l’appelle Musso [5], qui a peu à voir avec les enjeux techniques et structurels auxquels les opérateurs sont confrontés sur le long terme. Avec les évolutions technologiques actuelles et notamment la montée vers les hauts débits fixes (FTTH Fibre to the Home ou les technologies mobiles « 4G ») et le re- nouvellement des infrastructures que cela induit, ils auraient trop dilapidé durant la « bulle ». Car les principes architecturaux - mités, bouleversent à terme la place des opérateurs tradition- nels, beaucoup plus que les manœuvres financières que l’on peut assimiler à un vaste « jeu de Monopoly ». Alors qu’ils ont construit tout leur savoir faire séculaire sur la mise au point et la gestion de réseaux centrés sur le « cœur » (core centered networks), l’architecture d’Internet a rendu ces compétences moins déterminantes. Bien entendu, ils se sont adaptés à la nouvelle donne et la technologie peut remettre en selle les architectures centrées sur le cœur, pour des raisons d’efficacité ou de sécurité [2] ou encore de qualité de service. Les opérateurs de télécommunications essaient aussi de 2 Dans les années 1970, la plus grande entreprise au monde était AT&T qui bénéficiait d’un quasi-monopole sur le téléphone aux USA. Cette entreprise employait à l’époque plus d’un million de personnes. 56 REE N°2/2013 L'AVENIR D'INTERNET final. Mais depuis plusieurs années, un certain nombre d’entre eux, parmi les grands mondiaux, et singulièrement les euro- a ainsi perdu 10 % entre 2009 et 2012, France Télécom un particulièrement sensible en Europe, ajoute aux difficultés des opérateurs, ceux-ci souffrent avant tout des diverses pressions structurelles qui s’exercent sur le secteur, notamment sur le plan concurrentiel. Le classement 2012 (figure 3) montre que, dans le top 10 mondial, les quatre opérateurs issus du Vieux Continent sont en retrait, y compris Telefónica et Vodafone, en dépit de leur internationalisation poussée. Le groupe es- pagnol réalise 73 % de son chiffre d’affaires hors de son marché domestique et près de la moitié sur le marché latino- américain : son activité sur les marchés internationaux a crû de 4,1 % tandis que le chiffre d’affaires tiré de l’exploitation de réseaux sur le marché espagnol a chuté de plus de 13 % ! Vodafone, focalisé sur les services mobiles, enregistre un recul à peu près partout, sauf en Turquie et dans quelques pays ciblés. Sans surprise, c’est en Europe du sud que le groupe subit ses plus importants revers : l’ensemble de ses activités en Grèce, Italie, Espagne et Portugal reculent de 16 % au pre- mier semestre de l’exercice fiscal 2012/2013 par rapport à la - rade, du moins ne plus suffire pour endiguer le déclin, ce, d’autant plus que les autres opérateurs du top 10 mondial, à l’exception d’America Móvil dont le chiffre d’affaires continue de s’afficher en progression, sont au contraire engagés en quasi-totalité sur leurs marchés domestiques respectifs. C’est le cas de NTT qui, après un recul ininterrompu entre 2004 et 2010, renoue depuis trois ans avec la croissance. L’opé- rateur a su tirer profit de son investissement massif dans la fibre et détient aujourd’hui près des trois quarts du marché LTE3 avec un programme d’investissement d’environ trois Md pour couvrir, à l’horizon 2014, 50 % de la population. Son principal challenger KDDI a lui aussi retrouvé le chemin de la croissance depuis deux ans. Les deux principaux acteurs américains, AT&T et Verizon sont également sur une trajectoire positive. A l’instar de NTT, Verizon en particulier tire profit de son engagement dans le très haut débit, FTTH/B dans un premier temps, LTE depuis quatre ans : à fin 2013, son réseau mobile de nouvelle géné- ration doit couvrir plus de 285 millions de personnes, soit 90 % de la population des États-Unis. 3 LTE : Long Terme Evolution : nom du standard de la 4ème génération mobile. Premier des opérateurs chinois, China Mobile est, à la faveur d’une très forte dynamique (+57 % en 5 ans), passé du 8e au 4e rang mondial entre 2007 et 2012. Plus loin dans le classement, les deux autres opérateurs chinois ont suivi une trajectoire parallèle : de la 15e à la 12e place pour China Telecom et de la 18e à la 15e pour China Unicom. Le mar- ché est encore porté par un fort développement du parc : la Chine est en particulier devenue récemment le premier marché mondial en matière de FTTH/B. Que ce soit au Japon, aux États-Unis ou en Chine, les conditions d’accès au marché et les structures industrielles sont bien évidemment très différentes de celles qui prévalent en Europe et il est difficile de comparer des marchés de plu- sieurs centaines de millions de consommateurs regroupés autour de trois à cinq opérateurs principaux à une Union encore morcelée en 27 marchés nationaux ! Enfin, America Móvil, le plus international des opérateurs du tableau hors européens (près des deux tiers de ses ac- tivités sont réalisées hors du Mexique), paraît bien décidé à accroître encore son périmètre géographique, lorgnant notamment sur les marchés européens : en témoignent les passé. De manière plus large, l’Europe en crise reste convoi- tée : China Telecom a créé en 2012 un MVNO au Royaume- Uni avec l’ambition affichée de s’étendre aux autres grands pays de la région. AT&T chercherait une cible également sur le Vieux Continent. Il est vrai que, si l’on considère la capitali- et France Télécom n’atteignent pas ensemble la valeur de Verizon, encore moins d’AT&T. Reste à savoir si les perspectives vont redevenir posi- tives. Pour l’heure, les niveaux de profit sont faibles, mais c’est un point assez partagé dans notre classement : seuls China Mobile et America Móvil sortent du lot. Quant à la dette, elle pointe à nouveau les opérateurs européens : avec un niveau encore proche, voire supérieur, à leur chiffre d’affaires annuel, son poids reste très élevé. Tout ceci ne facilite pas une présence mondiale, et il est fort possible que les consolidations observées depuis quinze ans se poursuivent encore dans plusieurs années. On note par exemple qu’avec une capitalisation boursière inférieure à ses concurrents, France Télécom pourrait faire l’objet d’une attaque boursière. Seule la situation financière en Europe rend une telle opération peu vraisemblable dans un proche avenir, sans compter le nationalisme souvent affirmé du gouvernement français. Mais Telecom Italia ou KPN (ancien opérateur historique néerlandais) ont déjà basculé et le pro- cessus de concentration devrait se poursuivre en Europe REE N°2/2013 57 Prospective du numérique : quelle gouvernance pour quel futur ? si la taille des opérateurs devait se comparer à celle des opérateurs américains ou chinois. Ce survol rapide invite à penser que la situation des opé- rateurs s’est construite et se fonde encore sur une base de marché locale, et dépend désormais de trois facteurs détermi- nants : l’innovation technique dans l’architecture des réseaux, la situation macro-économique de leur marché et la pression réglementaire et concurrentielle. En Europe, on combine ac- tuellement une situation macro-économique défaillante avec une pression réglementaire très forte sur le marché des infras- tructures. Cette dernière a des avantages indéniables à court terme pour le consommateur, mais peut hypothéquer la capa- cité technologique à long terme du Vieux Continent. Au Japon quinze ans de récession économique n’ont pas entamé la capacité des opérateurs car la pression réglementaire moindre et la faible concurrence externe (seuls Yahoo ! et Vodafone ont tenté d’entrer sur le marché japonais mais le second en est ressorti) ont laissé des marges de manœuvre aux opérateurs. L’inconnue des collectifs d’utilisateurs La taille de cet article ne nous permet pas de développer - catif dans l’évolution d’Internet. Techniquement ce sont des utilisateurs (certes avertis et particulièrement inventifs, s’agis- sant de professionnels de l’informatique travaillant dans des structures publiques) qui ont créé, sous l’égide de la Darpa, Internet et ses principes rappelés au début. Mais ce sont aussi des utilisateurs, beaucoup plus nombreux et beaucoup - ment de la bulle en 2001-2003 avec les contenus engendrés par l’utilisateur et le Web 2.0. Au-delà de leurs réussites emblématiques mais peut- sont aussi les clients, se sont organisés, et dans certains cas mènent une action politique presque classique (Parti Pirate) avec des représentants élus et une idéologie du partage, de la contribution et un respect pour la compétence et l’enga- gement personnel. La gouvernance du numérique reste à construire La couche des protocoles garantit l’interconnexion, sépare « ce qui est au-dessus » les services d’intermédiation et les applications, et ce qui est au-dessous, les infrastructures. Les protocoles ouverts ont permis à toutes les parties prenantes de contribuer à la construction de ce système technique et se trouve donc au cœur de son évolution. Mais plus généra- lement la « gouvernance » déterminera en partie son futur. En suivant Malcom [6], on peut définir quatre leviers : conventions internationales entre États) qui ont une force contraignante ; institutions) respectent car cela leur permet de « vivre en- semble » et de ne pas créer trop de tensions ; - tiel et la liberté de transaction, les produits matériels ou immatériels, les relations de service entre les individus ou institutions qui satisfont au mieux la « demande » ; c’est-à-dire les protocoles, que respectent les programmes et logiciels qui font fonctionner l’infrastructure technique du numérique. A chacun de ces leviers correspond un mode de régulation où les États sont au centre du jeu. Les normes sont le fruit de comportements collectifs où il s’agit de vivre ensemble, de réguler les rapports sociaux, de construire un ou des biens communs. Le marché est un des principes de base du sys- tème capitaliste avec les droits de propriété, la concurrence Figure 3 : Les 10 premiers telcos mondiaux en chiffres (valeurs en milliards US$). Source : IDATE, d’après données opérateurs et yahoo finance. 58 REE N°2/2013 L'AVENIR D'INTERNET et la liberté de transaction. Enfin « l’architecture » ou « code » est spécifique à ce système technique numérique qui inscrit dans les programmes la régulation des relations humaines : vie personnelle, les DRM (Digital Rights Management) pro- - établit les réputations. On peut résumer ceci dans ce gra- phique légèrement adapté de Lessig : Plusieurs types de « parties prenantes » comme les États, les organisations, les experts, la « société civile », le secteur des affaires participent à la « gouvernance » du système nu- mérique. Elles négocient et décident ensemble des règles, des normes, des protocoles, des opportunités de marché. soft law”. Prospective du numérique Bien entendu la gouvernance d’Internet est la résultante de ces quatre forces qui structurent ainsi l’évolution de la vie numérique. En donnant un poids prépondérant à chacune d’entre elles successivement, on peut ainsi construire quatre tendances qui ne peuvent décrire à elles seules le futur, mais qui combinées entre elles, avec des « poids » à déterminer, dessineront sans doute ce que sera l’avenir du numérique. Si ce sont les États qui sont les acteurs principaux (« gou- vernance de l’espace public »), ce seront la loi et les rapports de force internationaux qui seront les principaux leviers de la gouvernance. Cette situation serait particulièrement favo- rable à l’Asie du Sud Est et notamment à la Chine qui a une forte implication de l’État dans le développement écono- capacités de l’action publique pour maintenir les opérateurs dans une situation active, malgré une conjoncture qui, dans le cas du Japon, est défavorable depuis quinze ans. Sur le plan international une gouvernance dominée par les acteurs publics signifierait un retrait relatif des États-Unis et une perte 4 , au profit d’une gouvernance multilatérale. La montée en cause l’hégémonie des « GAFAM » en s’appuyant notamment sur la régulation pour contrer leur pouvoir économique. Dans l’hypothèse où c’est le marché qui assure la régu- lation, deux évolutions sont possibles : une dominée par l’innovation telle qu’on l’a connue depuis 1996, à base de capital risque, de startups, de protocoles ouverts et d’inno- vation. Dans cette configuration les USA, par leur capacité de ressourcement, peuvent espérer rester encore dominants. Mais le jeu sera plus ouvert et l’Europe, ou Israël, l’Inde et un contexte de régulation par le marché, est celle tirée par les mouvements financiers (notamment les fusions et acqui- sitions), induisant la verticalisation du Net et la lutte entre les opérateurs de plates-formes déjà établies (les GAFAM), Chine ou d’ailleurs. Les gestionnaires de ces plates-formes racheter des opérateurs, ce afin d’imposer leurs standards à des clients de plus en plus captifs. Une gouvernance par le « code » est le troisième axe de notre schéma. Elle peut, elle aussi, déboucher sur deux évo- lutions possibles. D’une part la mainmise sur l’architecture par des fabricants de matériel (Cisco, Huawei), par des opérateurs devenus géants (Verizon, AT&T, China Mobile voire America Movil) serait facilitée par l’émergence de l’Internet des objets, où les protocoles seront sans doute moins ouverts et les so- lutions propriétaires plus nombreuses. L’autre éventualité est que les principes architecturaux actuels soient préservés (no- une implication forte des utilisateurs « experts » et notamment d’une « internationale académique » issue des départements d’informatique et de télécommunications des universités et des centres de recherche qui perpétueraient l’esprit des « vété- rans » actuels de l’Internet. Dans cette éventualité l’Europe publiques et notamment la Commission prennent conscience de l’importance du soutien à la recherche publique. Enfin la quatrième force de la gouvernance est celle réa- lisée par la norme, qui implique la mobilisation de la société civile, dont l’action plus politique que technique pourrait 4 ICANN : Internet Corporation for Assigned Names and Numbers. Société de droit californien à but non lucratif en charge de coordonner l’attribu- tion des adresses et des noms dans l’Internet. REE N°2/2013 59 Prospective du numérique : quelle gouvernance pour quel futur ? peser sur les choix aussi bien des entreprises que des États. Ce scenario paraît un peu irréaliste si on ne le considère que dans le contexte du numérique, mais il prend une résonance plus importante si on le rapporte à l’ensemble des enjeux globaux auxquels nous sommes confrontés : développement durable, épuisement des ressources énergétiques d’origine fossile, changement climatique, où l’action collective peut - lée que ces préoccupations sociétales globales puissent rejoindre celles du numériques où des questions majeures se posent aussi (respect de la vie privée, accès de tous à la connaissance, innovation). Des embryons de modèles d’un développement local économe en énergie, respectueux de l’environnement et s’appuyant sur la vie numérique com- mencent à voir le jour (les Fablabs). Au total l’esquisse de ces scénarios montre en contrepoint que le système technique numérique est à une bifurcation. Son caractère ouvert, ses principes architecturaux originaux, ses modes d’accès non discriminatoires, pourraient continuer à exister, mais peuvent se heurter aux appétits des acteurs dans un secteur qui reste globalement en croissance. Par ail- leurs, compte tenu de son impact dans la vie courante (éco- nomique et sociale), les parties prenantes sont nombreuses qui peuvent dessiner le futur de l’Internet. Mais comme le dit si bien Woody Allen, les prévisions sont hasardeuses, surtout lorsqu’il s’agit du futur. Références [1] B. Gille, « Histoire des techniques : technique et civilisation, technique et sciences », Paris, La Pléïade, Gallimard, 1978. [2] J. Zittrain, “The future of Internet and how to stop it”, Londres, Penguin Books, 2009. [3] L. Lessig, “Code Version 2.0”, New York, Basic Books, 2006. [4] V. Schaefer, H. Le Crosnier, « La neutralité de l’Internet : un enjeu de communication », Paris, CNRS Editions, 2011. [5] P. Musso, « Les Télécommunications », Paris, La Découverte, 2009. [6] J. Malcolm, “Multi-stakeholder Governance and the Internet Governance Forum”, Perth, Terminus Press, 2008. Godefroy Dang Nguyen est directeur scientifique adjoint à Telecom Bretagne où il enseigne l’économie de l’Internet. Il dirige également le GIS Marsouin, Observatoire Régional des Usages de l’Internet en Bretagne, soutenu par le Conseil Régional de Bretagne et auxquels participent les quatre universités bretonnes (Rennes 1, Rennes 2, UBO, UBS), Telecom Bretagne, l’IEP de Rennes et l’ENSAI. Il est ingénieur civil des Mines et docteur en Economie. Didier Pouillot est directeur de l’Unité Stratégies Télécoms de l’IDATE. A ce titre, il encadre les analyses de l’Institut sur les ten- dances de marchés dans les services de télécommunications au plan mondial et sur les positions des opérateurs. Il coordonne de l’ESSEC. LES AUTEURS