Quelles énergies pour 2100

07/06/2013
Auteurs :
Publication REE REE 2013-2
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2013-2:4374

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Quelles énergies pour 2100

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18 REE N°2/2013 Introduction L ’augmentation de la population humaine et le développement « à l’occidentale », qui ne concerne encore qu’une minorité, se traduisent par une immense demande mondiale d’éner- gie. Aujourd’hui dans la continuité d’une évolution entamée à la fin du XVIII e siècle, les sources d’énergie dont dispose l’humanité sont à 80 % des combustibles fossiles, charbon, pétrole et gaz. Or ces ressources sont limitées et la combus- tion intensive de substances carbonées libère dans l’atmos- phère de grandes quantités de gaz à effet de serre. Il en résulte la perspective d’une inéluctable pénurie et la menace d’un changement climatique. Notre « civilisation thermique » [2] n’est pas durable. De fait les sociétés se trouvent confron- tées à une série de questions : - santes, en reste-t-il à découvrir ? e siècle, les sociétés pourront-elles, sans combustibles fossiles, trouver les moyens de satisfaire des besoins énergétiques toujours croissants 2 ? - ronnementaux ? Les réponses impliquent des choix de société, mis en application après décisions politiques. Les systèmes énergé- tiques sont extrêmement complexes et leur devenir se pré- sente sous de multiples facettes. Il dépend d’évolutions en cours qui leur sont soit externes : démographiques, sociolo- giques, économiques, géopolitiques… soit internes : techno- logiques. Produire, transporter et distribuer l’énergie mettent en jeu des infrastructures et des procédures de plus en plus 1 « Prospective 21OO » a été fondée en 1996 par Thierry Gaudin, Ingénieur Général des Mines, ancien directeur du Centre de Prospective et d’Éva- luation du Ministère de la Recherche et de la Technologie. L’objet de cette association est de promouvoir la prospective auprès des décideurs et de sensibiliser l’opinion à la nécessité d’anticiper l’avenir. Pour en savoir plus : http://www.2100.org/ 2 Sans oublier les besoins non énergétiques, de l’industrie chimique notam- ment, qui représentent en France 12,6 Mtep soit 15 % de la consommation finale de pétrole. décision ayant souvent des conséquences sur une période de 40 à 50 ans, voire plus longue. La demande d’énergie suit une tendance lourde à la hausse. Il s’agira de satisfaire au mieux cette demande en pro- posant des choix susceptibles de contribuer à la croissance de l’économie tout en respectant l’environnement. A l’horizon 2100, on ne peut faire abstraction de ruptures provoquées par des innovations techniques ou imposées par la nécessité de prévenir des catastrophes environnementales (pollution de toutes sortes et menace d’un changement climatique). Demande L’évolution démographique prise globalement est assez bien déterminée jusqu’en 2050, plus incertaine au-delà. On attend autour de 9 milliards d’habitants au milieu du siècle, puis une évolution lente, mais dont le sens est aujourd’hui imprévisible. L’évolution de la répartition géographique des populations, prise régionalement, semble également établie de façon fiable : prolongation de la tendance à une urbanisa- tion poussée et à d’importantes migrations rassemblant les va sans doute favoriser une concentration de la demande en des aires géographiques restreintes, souvent éloignées des zones d’extraction des combustibles ou d’implantation des renouvelables. Toutefois, cette concentration, hormis les pro- blèmes sociaux et environnementaux qu’elle pourrait poser, devrait offrir un avantage en limitant la demande de trans- ports individuels, énergivores et polluants. s’élever sur la période, il ne semble pas très facile de cibler son niveau, car il dépendra d’une évolution des mentalités (prises de conscience ou non des risques écologiques) et de l’efficacité énergétique des technologies utilisées. Or les disparités sont grandes entre la consommation de 8 tep annuelles par Américain du Nord, les 4 tep par Européen et les 0,7 tep par Africain. La généralisation des standards américains et européens semble incompatible avec la capa- cité énergétique prévisible. Dans quelle mesure les extrapo- Quelles énergies pour 2100 ? L'ARTICLE INVITÉ JEAN-LOUIS BOBIN LUCIEN DESCHAMPS Prospective 21OO1 L’énergie est l’un des grands thèmes de réflexion de l’association Prospective 21OO. Un atelier lui a été consacré dont les travaux, étalés sur plusieurs années, ont abouti à la rédaction d’un ouvrage [1] dont le présent article expose les grandes lignes. REE N°2/2013 19 L'ARTICLE INVITÉ lations réduiront-elles les écarts sachant d’autre part qu’une le seuil d’accès à un début de « confort » sanitaire ? Pour s’en tenir au plan technique, l’accroissement de la demande énergétique peut se décliner de diverses façons : - - avec l’état futur de l’offre et ne va-t-elle pas induire de fortes tensions sur les marchés ? Offre L’offre concerne à la fois les sources d’énergie et les vec- teurs par lesquels cette énergie est distribuée. Malgré les incertitudes sur l’état des réserves accessibles à un coût sup- portable, la tension est déjà sensible sur les prix, exacerbée par une demande en forte croissance. Le cours actuellement élevé du baril contribue à l’état de crise dans lequel sont plongés depuis 2008 les pays historiquement développés. Les énergies de substitution ont pour la plupart un prix de re- vient élevé. Le défi économique autant que politique auquel vont être confrontées les sociétés humaines dans les pro- chaines décennies sera de poursuivre leur développement en consommant de l’énergie plus coûteuse qu’autrefois. Une réponse qui relève pour le moment de l’utopie est le renoncement volontaire à la croissance dans le refus de la technologie et la conversion à une existence bucolique et frugale [3]. L’espèce humaine n’en prend pas le chemin. D’autres réponses envisagent au contraire de tirer parti de la technologie en vue d’évolutions voire de ruptures néces- D’abord, tendre vers la sobriété énergétique en augmen- inclut les vecteurs. Il sera nécessaire d’aller beaucoup plus loin que la tendance à la baisse de l’intensité énergétique telle qu’observée au cours des dernières décennies3 , au moyen de politiques d’incitation volontaristes. Ensuite, décarboner au maximum les sources d’énergie est un impératif. En effet, la part des combustibles fossiles dans le bouquet (appelé souvent « mix ») énergétique est, de nos jours, prépondérante (figure 1). On observe sur la figure 1 que l’énergie primaire est prin- cipalement utilisée à fournir de la chaleur utilisée soit directe- ment soit après conversion en travail auquel cas, on n’échappe pas aux lois de la thermodynamique qui fixent une limite supé- rieure à l’efficacité énergétique des machines thermiques. L’adaptation de l’offre à la demande tient compte de la géographie humaine. La production et la distribution d’éner- 3 Quantité d’énergie consommée par point de PIB. Les relevés montrent que l’intensité énergétique a suivi au cours des dernières décennies une ten- dance générale à la baisse. gie ne sont pas les mêmes pour une mégalopole et pour un habitat dispersé. Dans le premier cas, il faut d’abord de grosses unités de production et des réseaux d’électricité, de chaleur et de transports collectifs à grande capacité. Dans le second, la production décentralisée peut aller jusqu’à l’auto- nomie énergétique à l’échelle d’un village avec une distribu- tion locale plus légère, mais les transports individuels sont incontournables. Tendances L’analyse des tendances montre que la demande d’électri- aussi que la plupart des technologies innovantes qui sont proposées en matière d’énergie concernent la production, le transport et le stockage d’électricité. On doit donc s’attendre à ce que le vecteur électricité prenne une part de plus en plus importante dans le système énergétique. Il pourrait être concurrencé en partie dans l’avenir par le vecteur hydrogène qui présente en plus l’intérêt de fournir un moyen de stoc- kage de l’énergie. En effet, l’éolien et le solaire qui connaissent une crois- sance rapide ont le défaut d’être intermittents. En consé- quence, la puissance garantie issue de tels générateurs est une fraction modeste de la capacité installée. Il existe plu- sieurs modes possibles de gestion de l’intermittence par un opérateur de réseau : substitution, délestage, foisonnement, stockage… Or l’électricité se stocke difficilement et d’autant moins, relativement, que la capacité du réseau est impor- tante. A l’échelle d’une région, les stations de transfert d’éner- l’hydrogène dans l’avenir apparaissent les mieux adaptés à une gestion optimisée de l’intermittence. La production et la distribution d’énergie sont un secteur industriel important qui se développe par lui-même et sous l’impulsion de la puissance publique. Mais le temps industriel qui s’étend sur de nombreuses décennies est incompatible Figure 1 : Transformation de l’énergie depuis des sources primaires jusqu’aux utilisateurs : situation en 2010. L’essentiel de l’énergie est fourni sous forme de chaleur dont une grande partie est perdue (pollution thermique). 20 REE N°2/2013 L'ARTICLE INVITÉ aussi bien avec le temps politique déterminé par l’intervalle entre deux scrutins qu’avec la vision à court terme des mar- chés financiers. Les choix énergétiques qui engagent le très long terme (au-delà de 2050) imposent dès maintenant une politique volontariste et soutenue de diversification. Mais vouloir, comme certains, programmer des ruptures radicales - tables pour les populations. Les enjeux sont importants. Une décision politique peut déterminer l’avenir de toute une filière, souvent dans un sens négatif. Tel est bien le cas de l’électronucléaire en Allemagne, éliminé sous la pression d’une opinion mise en condition par de puissants lobbys environnementalistes. Mais d’autres facteurs interviennent. Ainsi en Europe le photovoltaïque encouragé par des tarifs de rachats particu- lièrement avantageux a donné naissance à une bulle spé- culative qui a éclaté lorsque d’une part le tarif a été revu à la baisse et que d’autre part les panneaux solaires chinois est aujourd’hui sinistrée. Facteurs d’évolution Les systèmes énergétiques évoluent en permanence. Des forces poussant au changement s’opposent à des forces conservatrices. Les moteurs de l’évolution sont aussi bien les contraintes que la mise en application des résultats de la recherche et les innovations techniques. Outre l’iner- tie propre du système énergétique, les freins viennent du conservatisme des institutions en place, de la défense des positions acquises, des mouvements de l’opinion. A chaque époque une source d’énergie domine le marché, la biomasse y compris le travail animal et humain jusque vers 1880, le charbon ensuite pour près d’un siècle, les hydrocarbures depuis les années 1970. Les substitutions énergétiques se sont produites pour des motivations économiques ou des considérations pratiques plutôt qu’en raison d’une pénurie de ressources. Le retour relatif du charbon, en passe de redeve- nir la première source énergétique mondiale, illustre le poids de « l’économique » qui prévaut encore aujourd’hui sur « l’en- vironnemental » dans la formation des tendances lourdes. Ils s’étalent typiquement sur un demi-siècle. Des politiques volontaristes d’orientation de la production peuvent accélérer le mouvement à la condition d’être acceptées par la société. L’évolution des systèmes énergétiques se fait principale- ment de deux façons. La première, que l’on peut qualifier de conservatrice, se fonde sur le perfectionnement des tech- nologies existantes et leur adaptation à des conditions nou- velles. Par son côté rassurant, elle a la faveur de la plupart des responsables industriels et des politiques, mais n’est efficace qu’à court terme. La seconde réponse est la pénétration sur le marché de une simple substitution, mais peuvent tirer avantage d’être adaptées à de nouveaux besoins et/ou de mieux se plier à des contraintes devenues impératives. Contraintes Les contraintes sont d’abord environnementales et con- cernent des écosystèmes profondément bouleversés par une un changement d’utilisation des sols, une modification des paysages et de l’hydrographie, des pollutions chimiques et/ ou radioactives, des implications imprévisibles et peu rattra- pables sur l’évolution et la disparition des espèces végétales et animales. Les émissions incontrôlées de gaz à effet de serre dues à l’usage intensif des combustibles chimiques fossiles affectent la machine climatique et risquent d’induire une élé- vation sensible des températures sur la planète. La nécessité de neutraliser ou du moins d’atténuer ces effets devrait peser de plus en plus lourd sur les orientations et les choix stratégiques des pays au fur et à mesure que l’on s’avancera dans le siècle. A cet égard on ne peut que déplorer le peu d’efficacité des premières actions entreprises depuis les années 1970 sous l’égide des Nations Unies pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. Beaucoup de discours et de papiers mais peu de succès. Le timide protocole de Kyoto a été inefficace. Un autre type de contrainte est d’ordre économique et géopolitique. Le pétrole, le gaz, l’uranium et même la bio- masse sont inégalement répartis dans la croûte terrestre. Le charbon plus uniformément distribué est handicapé par son fort taux d’émission de gaz à effet de serre qui impose l’implémentation des techniques de captage et séquestration 2 cette part des ressources dont l’exploitation s’avère rentable à une époque donnée, est loin de coïncider avec celle des fortes densités de populations consommatrices. Le com- merce international des matières premières énergétiques est l’un des plus intenses qui soit. Les nations qui, comme en Eu- rope occidentale, ne disposent pas sur leur territoire ou dans leur sous-sol de ressources suffisantes cherchent à sécuriser leur système énergétique par des accords entre états tout en minimisant le volume et le coût des importations. Aucune des technologies de l’énergie n’est, à des degrés divers, exempte de pollutions ni de risques. En outre, la com- plexité des systèmes énergétiques modernes, aussi robustes soient-ils, a pour corollaire leur vulnérabilité face à de multiples de production que les réseaux de transport et de distribution. En plus d’actions délibérées, il convient de ranger au titre des agressions, l’erreur humaine et les catastrophes naturelles. REE N°2/2013 21 L'ARTICLE INVITÉ Dans nos sociétés développées, le public reçoit et rece- vra plus encore dans l’avenir, au moyen de multiples médias dont d’efficaces téléfilms militants, une abondance d’infor- mations non ou mal triées. La rumeur et l’irrationnel se propagent aussi bien sinon mieux que les résultats scienti- fiques et servent à façonner l’opinion. Des actions militantes se développent contre l’industrie nucléaire, l’extraction du gaz de schiste, l’implantation de fermes éoliennes ou de lignes à haute tension… Il est à prévoir que l’acceptation soit la région du globe concernée et de façon plus ou moins précoce dans l’évolution économique sociale et culturelle de celle-ci, cette contrainte pèsera sur les choix de poli- tiques énergétiques. Vers une grande transition énergétique Imposée par les contraintes environnementales, une grande transition énergétique est attendue au cours du XXI e siècle. - mosphère est nécessaire pour prévenir la menace d’un chan- gement climatique. En raison d’une part du temps de séjour du dioxyde de carbone dans l’air (100 ans) et d’autre part de l’iner- tie des systèmes énergétiques4 , la transition prendra du temps. Amorcée pendant la première moitié du siècle, elle ne sera pas effective avant la fin de celui-ci. Un schéma général est pré- senté sur la figure 2 qui fait ressortir des questions fondamen- tales : quel sera à la fin du siècle le niveau de la consommation - vement les émissions de gaz à effet de serre ? Pour répondre à cette dernière question, la transition devra conduire à une décarbonisation massive des sources renouvelables et un reliquat important de fossiles chimiques dont l’utilisation sera en grande partie accompagnée de dis- - tiellement dans les installations fixes. Une conception plus radicale émanant de partisans de la décroissance imposerait une forte réduction de la consom- thermique dans les transformations conduisant à la pro- duction de puissance mécanique et à la génération d’élec- tricité. L’électronucléaire serait éliminé et la part des fos- siles chimiques tendrait vers la marginalité. On utiliserait le solaire thermique et la géothermie pour la production de chaleur, et pour le reste, l’hydraulique, l’éolien, le solaire et la biomasse, avec éventuellement un passage par le vecteur hydrogène. 4 Les enseignements du passé montrent qu’il faut environ un demi-siècle pour une substitution énergétique. Une étape Un certain consensus s’est établi pour définir des objec- par l’expression : « triple 50 » : 50 % de population en plus sur notre planète, prévision robuste des démographes ; 50 % d’énergie en plus en moyenne par être humain, objectif modeste ; 50 % de réduction d’émission de gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990 (75 % dans le cas des pays aujourd’hui les plus développés), objectif ambitieux. Le défi est d’importance, d’autant que les taux de crois- sance de la demande, observés hors crises, pendant la pre- mière décennie du 21e siècle, doublement en 40 ans pour la consommation d’énergie finale, doublement en 15 ans pour la consommation d’électricité, conduisent au-delà de l’objec- tif pour la consommation d’énergie. Tenant compte d’une né- cessaire modération de la demande qui implique une réduc- tion dans les pays les plus riches, on estime qu’en 2050 des quantités raisonnables d’énergie primaire et d’énergie finale seraient les suivantes : Energie primaire : 840 EJ5 (20 Gtep) dont 714 (17 Gtep) de combustibles et 126 EJ d’électricité primaire (soit 36 000 TWh), contre 500 EJ (12.5 Gtep) en 2010 ; Energie finale : 520 EJ (13 Gtep) dont 340 en électricité (soit 96 000 TWh), contre 320 EJ (7 Gtep) en 2010. Malgré une forte poussée de l’électricité primaire four- nie par les renouvelables (un facteur 16 par rapport à 2010 pour l’éolien et le solaire), l’essentiel de l’énergie primaire viendrait toujours des combustibles chimiques ou nucléaires. La décarbonisation ne serait que partielle ! A ce niveau de consommation, toutes les technologies énergétiques dispo- nibles seront mises à contribution, du moins à l’échelle de la planète car de fortes modulations régionales continueront d’exister. Au tournant du demi-siècle, les sources d’énergies auront toutes chances de ressembler à celles d’aujourd’hui (figure 3) avec une part plus importante de l’électronucléaire, 5 Exajoules (1018 ), avec la correspondance : 1 tonne équivalent pétrole (tep) vaut 42 gigajoules (GJ, 109 ). Figure 2 : Questions qui se posent à propos de la grande transition énergétique du XXIe siècle, amorcée avant 2050, effective en 2100. 22 REE N°2/2013 L'ARTICLE INVITÉ convenablement sécurisé, et des énergies de flux renouve- lables : biomasse, hydraulique, solaire, éolien qui pourraient être rejoints dans un avenir plus lointain par les énergies de la mer et la géothermie. La substitution du gaz au charbon ainsi que le captage et la 2 contribueront partiellement à la décarbo- nisation. Le partage du marché sera différent selon les régions, compte tenu des disparités entre les économies et entre les avoir commencé de modérer leur consommation d’énergie et de privilégier les choix d’efficacité énergétique avec par exemple une valorisation systématique des chaleurs fatales aujourd’hui délaissées. Malgré un objectif qui en s’imposant aura des effets sensibles sur les politiques énergétiques, la décarbonisation ne sera qu’amorcée. Les meilleurs signes d’un succès dans cette voie seraient que le cours du baril cesse d’être la référence incontournable d’un système économique qui devra s’accommoder d’une énergie plus chère qu’au XX e siècle et que la tonne équivalent pétrole (tep) ne soit plus l’unité pratique d’énergie universellement reconnue. A partir de ce contexte, on peut établir des projections à moyen terme (scénarios) dans trois directions : des pro- longements de la situation d’aujourd’hui, des ruptures tant politiques que technologiques dont certaines se dessinent déjà et de l’anticipation en vue de la préparation du futur par la recherche de nouvelles pistes qui permettraient d’ouvrir l’éventail des choix pour la seconde moitié du siècle. Ainsi parmi les multiples scénarios élaborés pour la seule France, trois seulement approchent, voire dépassent le fac- teur 4 en 2050. Parmi eux, le très « écologique » Négawatt [4], basé sur une importante baisse de la consommation d’énergie dont l’électricité, s’inscrit dans une perspective de décroissance. Il implique un changement de mode de vie dans nos sociétés dont le destin serait de subsister en écono- mie de guerre. En revanche, Négatep [5] conjugue une aug- mentation de la consommation d’électricité et un ensemble chaleur + mobilité (hors électricité) au niveau du scénario Négawatt. Un menu à la carte pour la deuxième moitié du siècle Dans nos sociétés technologiques, l’avenir ne se réduit pas au prolongement du passé avec des changements à la marge. L’anticipation des choix énergétiques du futur doit intégrer des pistes nouvelles dont certaines apparaissent à travers les résultats de R & D et d’autres font appel à l’imagi- nation. Leur liste couvre tout le spectre depuis une certaine continuité de l’existant jusqu’à des concepts très futuristes. La liste des sources d’énergie dont on pourrait disposer vers la fin du 21e siècle est ainsi longue et variée. Toutes n’en seront pas au même stade de développement. De « vieilles » technologies auront toujours leur place en gaz naturel, déclinant après l’âge d’or que lui prédit l’Agence Internationale de l’Energie [6] grâce à l’apport des gaz non conventionnels (gaz de schiste), ou du charbon dont les réserves sont abondantes et bien réparties dans le monde, à condition de munir toutes les installations fixes de sys- 2 . Au prix d’une logistique de transport comparable à celle de l’actuel trafic pétrolier, on pourrait ainsi prolonger l’usage du charbon. La biomasse, actuellement la plus utilisée des renouvelables, a toutes chances d’au moins conserver ses 10 % de la pro- duction d’énergie primaire [7]. On peut ajouter à cette liste l’éolien terrestre et le nucléaire de deuxième et troisième génération (figure 4). Mais la mauvaise utilisation de l’ura- nium (seul l’isotope 235, très minoritaire, participe à la fis- sion) pourrait contribuer à limiter le développement de la filière électronucléaire par la perspective d’un épuisement de Figure 3 : Diversification hypothétique des sources d’énergie primaire dans la seconde moitié du siècle. Le deutérium est le combustible de la fusion nucléaire. La part de l’électricité directe augmente grâce aux renouvelables. Le vecteur hydrogène fait son apparition et participe au stockage de l’énergie. Figure 4 : Cohabitation entre « vieilles » technologies qui ont toujours de l’avenir : sur le site de la centrale nucléaire de Cruas-Meysse, des éoliennes voisinent avec les tours de refroidissement. REE N°2/2013 23 L'ARTICLE INVITÉ la ressource qui s’ajouterait au rejet entretenu par nombre d’associations environnementales. De nouveaux réseaux de chaleur, exploitant les sources « fatales » des machines ther- miques et des appareils électriques aboutiraient à une meil- leure utilisation de l’énergie primaire. Des technologies « éprouvées » auront fait la preuve pen- dant la première moitié du siècle qu’elles peuvent prendre des parts du marché de l’énergie au niveau annuel minimal de 50 EJ tout en évitant des émissions massives de gaz à effet 5 et 6) : la géothermie, le solaire à concentration qui permet- trait le déploiement à grande échelle du concept Desertec dans la mesure où les problèmes géopolitiques et de trans- port de l’électricité seraient résolus, les différentes énergies de la mer. Des biotechnologies innovantes étendront la part de la biomasse-énergie, par exemple les cultures d’algues à partir desquelles on fabriquera des carburants de synthèse. rapides, surgénération, s’avèrent efficaces en termes de per- formances, de coûts et de sûreté, elles pourraient permettre une expansion significative de l’électronucléaire conduisant au passage grâce au retraitement du combustible à des mé- thodes d’élimination des déchets radioactifs. On peut inclure dans le catalogue des technologies éprou- vées, tout ce qui concerne les réseaux de transport et de dis- tribution de l’électricité : haute tension continue qui permet le transport d’énergie à grande distance avec deux câbles au lieu de trois et des pertes réduites (figure 7), réseaux intelligents (« smart grids »). D’abord régionaux, ils pourraient par le ren- forcement des interconnexions, devenir continentaux jusqu’à constituer un réseau mondial qu’il conviendrait de sécuriser. Des technologies « émergentes » complètent le tableau dans la mesure où l’on aura fait la preuve à leur sujet pen- dant la seconde moitié du siècle d’un déploiement industriel économiquement viable. Entrent dans cette catégorie de nouveaux développements de biotechnologies en vue des applications énergétiques de la biomasse, la fusion nucléaire contrôlée ou encore le photovoltaïque spatial. Du côté des réseaux, on pourrait recourir à la transmission hertzienne passant par des relais spatiaux pour remplacer des lignes à haute tension. Enfin des technologies peuvent être qualifiées provisoi- rement « d’utopistes » dans la mesure où elles dépendent sans doute pour longtemps, du stockage massif de l’électri- cité, de la supraconductivité à température ambiante, de la photosynthèse artificielle ou de bien d’autres, en gestation ou même inimaginables aujourd’hui… Conclusion En dehors d’une plongée radicale vers l’abstinence éner- gétique et l’économie de guerre, l’avenir à long terme sera déterminé à partir d’avancées majeures dans le domaine des - nologie susceptible à elle seule de répondre à la demande tout en respectant de fortes contraintes. Il sera nécessaire de Figure 5 : Géothermie profonde : dans le pilote de Soultz (Bas-Rhin), de l’eau circule entre une profondeur de 5 000 m où elle est chauffée à 250° C et la surface où elle entraîne un générateur électrique de 2 MW. Figure 6 : Exploitation des courants marins : hydrolienne prototype et la barge qui assurera le transport et l’immersion au large de Paimpol. Figure 7 : Courant Continu Haute Tension - Transporter l'énergie à grande distance avec deux conducteurs et des pertes réduites. 24 REE N°2/2013 L'ARTICLE INVITÉ sont disponibles et à la hauteur des contraintes qui s’exercent, en France comme dans le monde. Reste l’acceptation par la société : celle-ci devra être plus instruite et mieux informée. Les arbitrages seront délicats entre obligations contradictoires et varieront d’une nation à l’autre. La fin du pétrole bon marché sera selon toute vraisem- blance suivie par la fin de l’énergie abondante et peu coû- teuse. Le développement des sociétés en sera altéré. Une combustibles fossiles à une ère sans carbone qui sera peut- être un âge d’or de l’électricité. Elle ne peut être que pro- gressive. En raison de l’inertie propre aux systèmes énergétiques, les orien- tations actuelles des Etats ou régions sont destinées à perdurer jusqu’au milieu du siècle et même au-delà. Il la minimisation de leur impact envi- ronnemental. Une relève massive des sources d’énergie carbonées par d’autres dépourvues d’émissions de gaz à effet de serre, des réseaux intel- ligents et aux pertes réduites, des poli- tiques efficaces d’isolation de l’habitat et d’adaptation des mobilités, sont des clés qui permettront d’abord de répondre au défi du triple 50 à l’hori- zon 2050 puis de mener la transition à son terme. - té a su acquérir par des études soute- nues de recherche et développement scientifiques, techniques, environnementaux, sociologiques, politiques… des systèmes énergétiques. Remerciements : Les auteurs remercient les membres et in- tervenants de l’atelier de Prospective 21OO qui sont à la base de ce travail ainsi que Jean-Pierre Hauet pour ses conseils. Références [1] Jean-LouisBobin,«ProspectiveénergétiquepourleXXIe siècle, données, contraintes, scénarios », EDP-Sciences (2013). [2] Expression proposée par Jean-Paul Karsenty, Centre Alexandre Koyré, CNRS, et Prospective 21OO. [3] SergeLatouche,«Leparideladécrois- sance », Fayard (2006). [4] Association Négawatt, scénario néga- watt, dossier de synthèse, 17 octobre 2011, téléchargeable : http://negawatt. org/ [5] Claude Acket et Pierre Bacher, Le scénarioNégatep,«Futuribles»n°376, juillet-août 2011, p. 61, téléchargeable : http://dx.doi.org/10.1051/futur/37661 [6] Agence Internationale de l’Energie, “Golden Rules for a Golden Age of Gas”, (2012), téléchargeable : http:// www.worldenergyoutlook.org/ goldenrules/#d.en.27023 [7] Hervé Bichat et Paul Mathis, « La biomasse, énergie d’avenir », Quae (2013). Jean-Louis Bobin est professeur émérite à l’université Pierre et Marie Curie (Paris 6). Sa spécialité est la physique des plasmas. Ses tra- vaux ont porté sur la fusion thermonucléaire (avant d’entrer à l’université, il était ingénieur de recherches au CEA), les phénomènes non linéaires dans l’interaction laser-plasma, les accélérateurs d’électrons en milieu plasma. Il est auteur ou coauteur d’un traité de relativité, d’ouvrages généraux sur l’énergie et la fusion contrôlée ainsi que d’essais de vulgarisation (petites pommes du savoir). Lucien Deschamps a été conseiller scien- tifique à Electricité de France. Ses travaux ont porté sur les matériaux pour l’électrotech- nique, les câbles de transport d’énergie et la prospective technologique. Il a en particulier travaillé sur l’énergétique spatiale et le concept de centrale solaire spatiale. Lucien Deschamps a créé et organisé de nombreux événements internationaux dont en particulier le cycle des congrès Jicable. Il est aujourd’hui Secrétaire Général de l’association de prospective à long terme Prospective 21OO.