Le paradoxe EPR

10/05/2013
Auteurs :
Publication REE REE 2012-4
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2012-4:4237

Résumé

Le paradoxe EPR

Métriques

17
4
897.4 Ko
 application/pdf
bitcache://b2ba7e41d96c66eac84078941c4fe784ad9cba50

Licence

Creative Commons Aucune (Tous droits réservés)
<resource  xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance"
                xmlns="http://datacite.org/schema/kernel-4"
                xsi:schemaLocation="http://datacite.org/schema/kernel-4 http://schema.datacite.org/meta/kernel-4/metadata.xsd">
        <identifier identifierType="DOI">10.23723/1301:2012-4/4237</identifier><creators><creator><creatorName>Marc Leconte</creatorName></creator></creators><titles>
            <title>Le paradoxe EPR</title></titles>
        <publisher>SEE</publisher>
        <publicationYear>2013</publicationYear>
        <resourceType resourceTypeGeneral="Text">Text</resourceType><dates>
	    <date dateType="Created">Fri 10 May 2013</date>
	    <date dateType="Updated">Thu 26 Jan 2017</date>
            <date dateType="Submitted">Tue 13 Nov 2018</date>
	</dates>
        <alternateIdentifiers>
	    <alternateIdentifier alternateIdentifierType="bitstream">b2ba7e41d96c66eac84078941c4fe784ad9cba50</alternateIdentifier>
	</alternateIdentifiers>
        <formats>
	    <format>application/pdf</format>
	</formats>
	<version>28816</version>
        <descriptions>
            <description descriptionType="Abstract"></description>
        </descriptions>
    </resource>
.

REE N°4/2012 ◗ 81 retour sur ��������� Marc Leconte THALES SYSTEMES AEROPORTES A l’occasion de l’attribution de la médaille Einstein à Alain Aspect Le 12 mars dernier, on apprenait que la médaille Albert Einstein avait été décernée à Alain Aspect. Ce prix, attribué par la société Albert Einstein, basée à Berne, valorise « des recherches exceptionnelles en relation avec l’œuvre d'Albert Einstein ». Alain Aspect est le deuxième français à se voir récompenser par ce prix, le premier étant Thibault Damour qui l'a reçu en 1996 pour ses travaux sur la cosmogénèse et la rela- tivité générale [9]. Cette médaille est ici décernée à Alain Aspect « en reconnaissance de ses contributions fondamentales à la physique quantique, en particu- lier pour ses tests expérimentaux des inégalités de Bell ». Menées au début des années 80, les expérien- ces d'Alain Aspect ont permis de trancher un débat datant de près de quatre-vingts ans, portant sur les fondements philosophiques de la physique quanti- que et opposant deux des plus grands physiciens du vingtième siècle : Albert Einstein et Niels Bohr. Pour bien comprendre les enjeux encore actuels de ce dé- bat il faut revenir sur le développement de la physique quantique. Les pères fondateurs de la physique quantique Planck et Einstein En 1900, Max Planck met au point une formule qui s'appuie sur l'expérience pour le rayonnement du corps noir, en utilisant la méthode de Boltzmann. Cette formule pour la première fois rend compte cor- rectement des données expérimentales, mais pour la mettre au point il a fait l'hypothèse que l'énergie est quantifiée en valeurs discrètes et a introduit une nou- velle constante, h dite quantum d’action. Il ne croit pas trop à cette quantification de l'énergie et la consi- dère pour l'heure comme un artifice et les choses en restent là. Quelques années plus tard, en 1905, un autre physicien pas encore très célèbre, va reprendre son hypothèse des quanta. En effet Albert Einstein, dans l'un des cinq célèbres articles de l'année 1905 reprend l'hypothèse de Planck pour expliquer l'effet photoélectrique et ses résultats. Niels Bohr et la stabilité de l’atome Dans les années 1910, un autre problème préoc- cupe les physiciens, il s'agit de la stabilité de l'atome dont le seul modèle existant, l'atome de Rutherford, décrit par les équations de la physique classique est instable. A ce moment-là, l'atome etait considéré comme un système solaire miniature constitué par un noyau et des électrons en orbite. D'après les équa- tions de la mécanique et les lois de l’électrodynami- que de Lorentz, l’électron en orbite rayonne et perd de l’énergie et doit donc inéluctablement s'écraser sur le noyau. Le modèle est donc inadéquat. Niels Bohr pro- pose en 1913 un nouveau modèle d'atome à partir du modèle planétaire basé sur l'idée que les électrons ne rayonnent pas s’ils ne changent pas d’orbites. L'élec- tron peut changer d'orbite en absorbant ou émettant une énergie multiple de la constante de Planck. Son nouveau modèle d'atome permet d'expliquer pour la première fois les spectres de raies de l'hydrogène, le plus simple des corps jusqu'alors décrit de manière empirique par la formule de Balmer. La mécanique ondulatoire La première tentative de concilier les aspects a priori inconciliables entre l’onde classique et les par- ticules, est celle formulée par Louis de Broglie dans sa célèbre thèse de 1924. Elle a été lue et appréciée par Einstein qui indique que « de Broglie a soulevé un coin du grand voile  ». Louis de Broglie propose de généraliser à toutes les particules, la dualité onde corpuscule mise en évidence pour la lumière notam- Le paradoxe EPR Figure 1 : Max Planck. Figure 2 : Albert Einstein. 82 ◗ REE N°4/2012 ���������� retour sur ment par Einstein. Il associe à chaque particule, une quantité de mouvement et une fréquence. En 1926, Erwin Schrödin- ger réussit à formuler une équation pour décrire cette onde « corpusculaire ». Son équation devient vite l'une des équa- tions fondamentales de la physique quantique. Elle permet de comprendre le spectre de l'atome d'hydrogène et donne d'importants résultats pour les autres atomes. Vers l’indéterminisme : L’interprétation de Copenhague Mais une théorie ondulatoire ne permet pas de tout expli- quer, en particulier, lors de collisions entre particules, l'onde de Schrödinger s'étale, alors que les particules prennent des directions bien définies que l’on peut observer. Ces constatations conduisirent les physiciens à abandonner la voie purement ondulatoire. Max Born propose en 1926 une nouvelle interprétation de l'onde de l'équation de Schrödin- ger appelée dès lors fonction d'onde. Les collisions, et plus généralement les processus quantiques, sont non déter- ministes et la seule chose que l’on puisse préciser est un ensemble de probabilités de résultats de mesure. Si plus d'une particule est en jeu, l'onde devient un objet mathéma- tique évoluant dans un espace de configuration. La fonction d'onde n'est plus considérée comme une description phy- sique du système mais comme un outil mathématique qui fournit des probabilités de résultats possibles. La nouvelle théorie est indéterministe, non objective et fixe des limites de principe à la connaissance des objets microscopiques et cela entraîne sur le plan conceptuel un changement de paradigme par rapport à la physique classique. Au cours du célèbre congrès de physique Solvay de 1927 à Bruxelles, la nouvelle théorie des quanta est présentée et au cours des discussions, Niels Bohr développe ce qui devient le principe de correspondance qui affirme que les points de vue cor- pusculaires et ondulatoires, a priori incompatibles, sont des visions complémentaires de la réalité. Cette idée devient le sujet de discussion majeur du congrès. L’aspect purement conceptuel appelé l'interprétation de Copenhague (égale- ment nommé orthodoxe), divise les pères fondateurs de la physique quantique. Il est défendu par Bohr, Heisenberg, Pauli et Dirac alors que Schrödinger, Einstein, Planck et De Broglie s'y opposent. Figure 3 : Photo du cinquième congrès Solvay de 1927. Tous les jeunes théoriciens de la nouvelle physique quantique sont là. Le conflit entre la vision d'Einstein et l'école de Copenhague va éclater. REE N°4/2012 ◗ 83 Le paradoxe EPR Les premières objections d’Einstein Au cours des années 1920, Einstein est devenu très cé- lèbre et a connu la gloire notamment par la vérification as- tronomique de la relativité générale. Il a reçu en 1921 le prix Nobel pour sa théorie de l'effet photoélectrique, bien tardi- vement pour une découverte de 1905. Mais la tournure que prend la théorie quantique ne lui plaît pas, l'interprétation de Copenhague en fait l'un de ses plus farouches adversaires, bien qu’il ait été à la base, comme on l’a vu, des tout pre- miers développements de la physique quantique. Einstein, au congrès Solvay de 1927, refuse de renoncer au déterminisme et à l'objectivité et présente ses premières objections sous la forme d'expériences de pensée qui tentent de remettre en question les relations d'indétermination de Heisenberg qui fixent une limite irréductible à la connaissance de certaine gradeurs physiques. Niels Bohr réussira à répondre à ces pre- mières objections. Au congrès Solvay suivant, en 1930, Eins- tein revient à la charge en imaginant l'expérience de la boîte à photons. Cette expérience de pensée sera réfutée par Niels Bohr, ironie du sort, sur la base de la relativité. L’article d’Einstein Podolsky Rosen En 1935, Einstein a quitté l'Allemagne et est installé aux Etats-Unis à l'université de Princeton. A ce moment il renonce à prouver l'inconsistance de la théorie orthodoxe mais s’ef- forcera de démontrer son incomplétude. Après avoir modifié l'expérience de la boîte à photons, Einstein publie avec Boris Podolsky et Nathan Rosen un article resté célèbre sous l'ap- pellation de paradoxe EPR ou argument EPR (voir encadrés). La grande originalité de l'argument EPR est d'imaginer une situation dans laquelle deux particules, qu'on qualifiera de particules intriquées, ayant interagi à un moment donné, sont décrites par une fonction d'onde unique. Pour EPR, les par- ticules étant éloignées, la mesure de l'une ne peut affecter celle de  la seconde de manière instantanée comme le prédit le formalisme quantique. Il conclut que la seconde particule possédait une valeur prédéterminée avant la mesure non décrite par le formalisme ce qui implique l'incomplétude de la théorie quantique. Le débat entre Einstein et Bohr conti- nuera mais l'article EPR représente le point culminant de leur controverse. Ce débat restera cependant théorique et la plu- part des physiciens le considéreront comme une question académique et philosophique sans conséquences pratiques. Trente ans après, les travaux du physicien écossais John Bell modifieront ce jugement. Les inégalités de John Bell En 1965 soit un peu plus de trente ans après l’article EPR, Bell, reprenant l’argumentation EPR, réussit à traduire en ter- mes mathématiques l'expérience de pensée en y ajoutant un paramètre supplémentaire explicite pouvant être assimilé, dans le raisonnement d'Einstein et de ses collègues, à des va- riables cachées. Le grand apport de Bell a été de concevoir et de démontrer un théorème qui définit des relations (inégali- La fonction d’onde ou vecteur d'état en physique quan- tique décrit à chaque instant l'état d'un système. Ce vec- teur est habituellement noté ou selon qu'il s'agit d'états stationnaire ou évolutifs en fonction du temps. C'est mathématiquement un vecteur d'un espace vectoriel de Hilbert. Toute superposition linéaire de deux vecteurs d'état est également un vecteur de l'espace des états. Cette propriété classique des espaces vectoriels a en fait des conséquences importantes s'agissant de superposi- tion d'états puisque c'est la source de nombreux paradoxes dont les plus connus sont le chat de Schrödinger et l'argu- ment EPR. A chaque grandeur physique du système cor- respond un opérateur que l'on fait agir dans l'espace des états. Le formalisme définit des règles pour construire ces opérateurs. Un premier postulat de la théorie quantique indique que l'équation de Schrödinger est une équation différentielle linéaire qui donne une évolution continue du vecteur d'état sans discontinuité ni saut. Elle est donc par rapport au vecteur d'état, déterministe et réversible. Mais ce qui fait la différence avec une équation classique est la nature du vecteur d'état car il n’a pas de correspon- dance directe avec les grandeurs physiques. Max Born en a donné une interprétation devenue classique en indiquant que était une onde de probabilité, car l'utilisation d'un opérateur quelconque ne permet que de connaître les probabilités de la grandeur correspondante à l'opéra- teur. Un deuxième postulat associé au processus de la me- sure est généralement inclus dans la théorie standard et est appelé réduction du paquet d'onde ou réduction du vecteur d'état. Il a été introduit par John Von Neumann dans son traité en 1932. A la différence du premier postu- lat, on a affaire ici à un processus discontinu et irréversible. Ce qui signifie que l'état, avant la mesure, est perdu défi- nitivement et instantanément à la suite de la réduction. La fonction d’onde et son interprétation 84 ◗ REE N°4/2012 ���������� retour sur Peut-on considérer que la mécanique quantique don- ne de la réalité physique une description complète ? Ledébutdel’articleénoncedeuxquestions :lathéorieest- elle correcte et est-elle complète ? EPR exposent ensuite une définition exhaustive de la réalité. « Si, sans perturber le sys- tème en aucune façon, nous pouvons prédire avec certitude la valeur d’une grandeur physique, alors il existe un élément de la réalité physique correspondant à cette grandeur physi- que ». EPR considèrent ensuite deux systèmes (particules) 1 et 2 ayant interagi à un moment donné ; ils effectuent une mesure de position sur le premier système et indiquent alors que : « le deuxième système ne peut être le siège d’au- cun changement réel qui serait la conséquence de quel- que chose que l’on aurait fait au premier système ». Avec cette phrase, EPR énonce un principe de localité des sys- tèmes 1 et 2. Afin de montrer l’incomplétude, EPR ajoute que la position du deuxième système est donc connue alors que le système n’a pas été perturbé par une mesure. Or cette réalité n’est pas décrite par la fonction d’onde, par conséquent la description de la réalité par la fonction d’onde est incomplète. Si les propriétés du deuxième système peu- vent être déterminées sans perturber le deuxième système alors les propriétés préexistent et ne sont pas décrites par la fonction d’onde. C’est donc le principe de localité énoncé qui faisait le cœur de l’argument. EPR ne pouvaient admet- tre que la réduction de la fonction d’onde opérée par la mesure du système 1 s’appliquait également au système 2. A la question posée par le titre de l’article, EPR répondaient clairement non mais en conclusion finale, ils affirmaient : « Bien que nous ayons montré ici que la fonction d’onde ne fournit pas une description complète de la réalité, nous n’avons pas pour autant répondu à la question de savoir si une telle description existe. Nous avons néanmoins la conviction qu’une telle théorie existe ». Bohr répliqua immédiatement avec un article portant le même titre. Bohr contestait dans sa réponse le critère de réalité adopté par EPR, en particulier la clause « sans per- turber aucunement le système » dont il considérait qu’elle était ambiguë. Pour Bohr, il ne peut y avoir de réalité phy- sique en dehors de ses conditions d’apparition c’est-à-dire indépendante du dispositif susceptible de la mettre en évidence. Cela traduisait une perte d’objectivité flagrante qu’Einstein ne pouvait accepter. Par la suite Einstein ne modifia guère ses objections vis-à-vis de la théorie quanti- que qui cependant le préoccupa jusqu’à sa mort en 1955. La réponse de Bohr a souvent été présentée comme imprécise en évoquant les principes généraux de l’inter- prétation de Copenhague comme la non-dissociation de l’appareil de mesure de l’objet mesuré. A aucun moment; il ne fait appel au concept de non localité. La traduction du texte de l’article EPR dont nous avons utilisé quelques extraits est celle publiée dans la référen- ce [5] de la bibliographie. Sur les conditions de réalisation de l’article voir le chapitre 13 de la référence [3]. L’argument EPR Au congrès Solvay de 1927 et 1930, Einstein avait tenté en vain de démontrer l’incohérence de la théorie quantique mais Bohr, aidé par Heisenberg et Pauli, avait réussi à chaque fois à défendre de manière convain- cante l’interprétation de Copenhague. Einstein changea de stratégie et tenta de démontrer l’incomplétude de la théorie quantique avec l’article EPR. Au début 1935, il prépara son nouvel argument avec Boris Podolsky et Nathan Rosen. Boris Podolsky, né en Russie émigra en 1913 aux Etats-Unis et rencontra Einstein à Pasadena en 1931. Il fut chargé de l’écriture en anglais de l’arti- cle. Nathan Rosen était de New-York et il émigrera en Israël après-guerre où il fondera l’institut de physique du Technion. Il se chargea de vérifier les calculs de l’article. Einstein fournit le point de vue général et ses implica- tions. Dans des commentaires ultérieurs, Einstein laissait penser qu’il trouvait que l’argumentation aurait pu être plus simple. L’article fut publié le 15 mai dans la Physical Review amé- ricaine, mais auparavant le 4 mai le New-York Times publiait un article « Einstein attaque la théorie des quanta » ce qui mécontenta Einstein qui désapprouvait le débat scientifi- que dans la presse généraliste. Aujourd’hui 77 ans, après sa publication, cet article continue d’être cité dans des cen- taines de publications. Cela est d’autant plus étonnant que pendant très longtemps les physiciens ne lui ont accordé aucune attention particulière. Einstein restera persuadé jusqu’à la fin de sa vie (1955) qu’il y avait une autre voie possible qui ne soit pas indéterministe et qui soit objective pour traiter des phénomènes infiniment petits. Son expres- sion, « Dieu ne joue pas aux dés », résume sans doute bien ce qu’il pensait. L’article EPR : le contexte de son élaboration REE N°4/2012 ◗ 85 Le paradoxe EPR tés) que doivent respecter les mesures d'états intriqués dans une théorie locale à variables cachées. Si des corrélations peuvent être expliquées de façon classique dans un phéno- mène, alors elles ne peuvent dépasser un certain niveau de corrélation. Or le formalisme quantique prévoyait qu'il y avait des situations pour lesquelles les corrélations étaient plus fortes, ce qui entraînait une violation des inégalités. La gran- de nouveauté était que ces inégalités pouvaient être testées par des expériences sur des états intriqués de type EPR. Bell proposait de tester les états de spin de photons plutôt que la vitesse et la position de l'argument EPR. C'était un grand progrès dans la mesure où il n'y avait eu que des expériences de pensée irréalisables qui ne permettaient pas de trancher le débat de manière définitive. Le lecteur trouvera en [6] un exposé et une démonstration des inégalités de J. Bell. L’expérience d’Alain Aspect Plusieurs tentatives ont été menées dans divers labo- ratoires de physique dans le monde mais les difficultés de réalisation étaient encore très nombreuses dans les années 1970. En 1969, J. Clauser, M. Horne, A. Shimony et R. Holt ont démontré dans un article que la paire de photons visibles produits dans la désexcitation d'un atome sautant de niveau en niveau constituait un bon candidat pour une source de photons intriqués. Des expériences ont été menées, mais la faible intensité des sources rendait les expériences difficiles à réaliser ce qui explique que les premiers résultats étaient contradictoires. Le développement des lasers permit de met- tre au point de nouvelles sources de photons intriqués (voir plus loin), de plus grande intensité, et d'utiliser des schémas d'expériences plus proches de l'expérience de pensée. Ces progrès ont aussi permis de développer les techniques de re- froidissement des atomes afin de produire des atomes froids (voir dossier dans ce numéro). Au début des années 80, les progrès réalisés dans les lasers allaient permettre à Alain Aspect et son équipe, à l'ins- titut d'optique d'Orsay, de développer et mettre au point un dispositif sophistiqué dans lequel des photons intriqués au sens EPR étaient soumis à une mesure après avoir traversé des polarisateurs. Pour satisfaire complètement les hypothè- ses du théorème de Bell, Alain Aspect, P. Grangier et G. Roger ont mis au point des polariseurs à deux voies et des com- mutateurs optiques d'une très grande rapidité pour assurer des mesures complètement indépendantes de toute interac- Figure 4 : Alain Aspect (né en 1947). Figure 5 : Expérience de pensée EPR avec des paires de photons corrélés en polarisation. Les photons ν1 et ν2 d’une même paire sont analysés en polarisation dans les directions α et β par les polariseurs P1 et P2. Les détecteurs sont placés de par et d’autre sur les voies + et –. Figure 6 : Expérience de 1982 avec des commutateurs optiques. Le commutateur optique C1 ou (C2) permet d'orienter les photons ν1 et (ν2) soit vers un polarisateur orienté en a (b) soit vers un polarisateur orienté en a’ (b’). L’ensemble est équivalent à un polarisateur basculant rapidement (toutes les 10 ns). Les deux commutateurs sont distants de 12 m ce qui implique que les changements d'orientation sont séparés au sens relativiste (source du schéma dans [6]). 86 ◗ REE N°4/2012 ���������� retour sur tion au sens relativiste (hypothèse de localité). Par exemple l’hypothèse de localité stipule que le résultat de la mesure par un polarisateur par P1 ne peut pas dépendre de l’orienta- tion β de P2. Par rapport à l’expérience EPR, cette condition représente le paramètre supplémentaire (variables cachées) introduit par J Bell qui déterminerait la polarisation initiale des photons. Les résultats de l'expérience en 1982 donneront rai- son à la physique quantique et mettront en évidence la pro- priété d'intrication et l'absence de variables cachées locales. D'autres expériences ont été menées près de vingt ans plus tard à Innsbruck et Genève (voir [6] et [10]). Les distan- ces finales entre les deux photons introduits dans des fibres optiques étaient alors de plusieurs kilomètres et les résultats ont été dans le sens d'une violation des inégalités de Bell. Alain aspect concluait en 1999 « La violation expérimentale des inégalités de Bell confirme qu'une paire de photons séparée par des kilomètres peut être considérée comme un objet non séparable, il est impossible d'assigner une réalité locale à chaque photon ». Il peut sembler, à première vue, étonnant ou paradoxal que la médaille Einstein récompense Alain Aspect pour des travaux qui donnent tort aux objections d’Einstein dans le cadre des ar- guments EPR. Pourtant, ces objections ont été d'une fécondité extraordinaire et riche de conséquences comme on va le voir. En effet l’article EPR, outre le fait d'avoir imaginé la situa- tion EPR elle-même, a suscité de très nombreuses réactions philosophiques et épistémologiques sur le statut de la scien- ce et du rapport entretenu par la physique quantique avec la réalité et le déterminisme. Nul doute qu'Einstein s'est montré aussi grand physicien en formulant ses objections qu'en dé- couvrant la relativité générale. Il faut bien penser que l’intri- cation ou encore la non-séparabilité ou non-localité, est une propriété extraordinaire qui remet en question la vision locale des objets élémentaires. Les résultats de l'expérience d'Alain Aspect donnent raison à la physique quantique. L'expérience démontre qu'il n'y a pas de variables cachées locales et que les grandeurs mesurées n'étaient pas déterminées (et déterminables) avant la mesure. Il pourrait y avoir des variables cachées non locales mais cela ne sauverait de toute façon pas la localité. La mise au point de l'expérience a nécessité le développement de sources de photons intriqués de très bonne qualité. Ces états sont insta- bles car l'interaction avec l'environnement fait qu'ils disparais- sent très rapidement (phénomène de décohérence) ; c'était donc un tour de force d'obtenir ces sources de photons intri- qués. Pour cela Alain Aspect et son équipe ont utilisé la double cascade d'un atome de calcium existé par laser. Il est remarquable que des travaux portant sur des aspects théoriques et conceptuels qui a priori n'intéressaient pas la pratique de la physique quantique, ont ouvert la voie à des dé- veloppements nouveaux directement dérivés de l'expérience et de la mise en évidence de la réalité de l'intrication tels que la cryptographie quantique ou l’ordinateur quantique. En cryptographie classique, la sécurité et la discrétion d’une transmission sont assurées par un chiffrement qui ne peut être cassé en un temps raisonnable. Shannon a dé- montré que si cette clé était aussi longue que le message et utilisée une seule fois, alors la transmission était totalement sécurisée. Reste cependant la question de la non-divulgation de la clé. La méthode de la valise diplomatique, utilisée à l'époque de la guerre froide, a ses limites dès lors qu'il s'agit de transmettre de grandes quantités d'informations. C'est à ce niveau qu'intervient la cryptographie quantique en offrant la possibilité de transmettre les clés entre deux interlocuteurs en utilisant des objets quantiques, et à la fois les lois de la physique quantique et de la théorie de l’in- formation, pour détecter toute interception. S’il n’y a pas eu espionnage, une clé secrète peut être extraite de la trans- mission et celle-ci peut être utilisée dans tout algorithme de chiffrement symétrique afin de transmettre un message. Si la clé est interceptée par un tiers cela perturbe les statistiques de mesure des photons en vertu de la propriété d'intrication. La clé pourra être invalidée, sans qu'aucune information sen- sible n'ait été transmise. Il existe aujourd’hui de nombreuses recherches dans ce domaine. Conclusion Le débat vieux de plus de soixante-quinze ans a été tran- ché par l'expérience mais l'article EPR continue de fasciner et est encore cité en référence dans de nombreux articles. Alain Aspect souligne avec raison que c'est la première fois qu'un problème épistémologique est tranché par l'expérience. En effet, acceptées ou non, les conclusions de l'article EPR ne change rien à l'utilisation et aux applications de la théorie quantique. Alain Aspect rappelle d'ailleurs [7] qu'après la confirmation des résultats de son expérience, selon ses pro- pres termes il est passé à autre chose en rejoignant Claude Cohen-Tannoudji et les condensas de Bose-Einstein. Il reste que l'intrication quantique est aujourd'hui acceptée comme une propriété validée par l'expérience mais qui donne lieu à nombre d'interprétations. On peut remarquer que le mot intrication (entanglement en anglais) a été employé pour la première fois par Schrödinger en 1935 dans un article dans lequel il indique que lorsque deux systèmes dont les états sont connus entrent en interaction puis se séparent, chacun d'entre eux ne peut plus être décrit séparément. Il ajoute que pour lui ce n’est pas l’une des caractéristiques de la théo- rie quantique mais sa caractéristique principale. Le lecteur REE N°4/2012 ◗ 87 Le paradoxe EPR trouvera dans [1] une discussion très complète sur ce sujet et d'une manière générale sur les interprétations multiples qui ont été avancées sur les conséquences épistémologiques de l'intrication. En tout cas après quatre-vingt cinq ans, le cadre théorique et opérationnel de la mécanique quantique tient bon, mais les implications philosophiques de son interprétation conti- nuent de susciter l'étonnement voire même parfois le scep- ticisme alors que les physiciens se plaisent à déclarer que la théorie quantique est vérifiée aujourd'hui, à un niveau jamais atteint dans le passé par une théorie physique. Références [1] F. Laloë, « Comprenons-nous vraiment la mécanique quantique ? », CNRS Edition EDP Sciences. [2] M. Paty, « La physique du XXème siècle », EDP Sciences 2003. [3] M. Kumar,  « Le grand roman de la physique quantique », JC Lattès 2011. [4] M. Le Bellac,  « Le monde quantique », EDP Sciences 2010. [5] Albert Einstein œuvres choisies : 1 Quanta Mécanique statistique et physique quantique - Ed Seuil CNRS 1989. [6] A. Aspect, F. Bouchet, E. Brunet, C. Cohen-Tannoudji, J. Dalibard, T. Damour, O. Darrigol, B. Derrida, P. Grangier, F. Laloë, J.-P. Pocholle, « Einstein aujourd’hui », EDP Sciences CNRS Editions 2005. [7] EntretiensA.AspectetS.DeligeorgeFrance-CultureContinent Science du 11 septembre 2006. [8] R. Omnès, « Les indispensables de la mécanique quan- tique », Odile Jacob Sciences 2006. [9] T. Damour, « Si Einstein m'était conté », Le Cherche Midi 2005. [10] http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d%27Aspect Marc Leconte est secrétaire du club 2SR (Systèmes Radars, Sonars et Radioélectriques) – anciennement club 23 – de la SEE, membre senior et médaillé Ampère. Au sein de Dassault Electro- nique, il a passé une quinzaine d’années (1976-1991) à l’étude, au développement et aux essais en vol du radar RDI du Mirage 2000. Ensuite, pendant trois ans, il a participé à l’étude d’un dé- monstrateur laser franco-britannique CLARA en travaillant sur les algorithmes de suivi de terrain et sur la numérisation du récep- teur. A partir de 1995, il a élargi son activité aux domaines des études concurrentielles et stratégiques dans les parties des radars aéroportés et de la guerre électronique. Il exerce les mêmes ac- tivités dans la division aéronautique de Thales après la fusion de Dassault Electronique et de Thomson-CSF. A partir des années 90, il s’est intéressé à l’histoire des sciences et des techniques en général et à l’histoire du radar en particulier et a publié plusieurs articles sur ce sujet. l' auteur