La première liaison de télévision transatlantique par satellite, Andover-Pleumeur-Bodou

26/03/2013
Auteurs :
Publication REE REE 2012-5
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2012-5:3824

Résumé

Une  curieuse  boule  blanche  ou  «  champignon  » trônant  au  beau  milieu  des  genêts  et  des  bruyères de la magnifique lande bretonne ne manque pas d’interpeller le visiteur de la région de Pleumeur-Bodou, en Bretagne. Soupçonne-t-il qu’ici s’est déroulée, en juillet 1962, une grande page de l’histoire mondiale des télécommunications ? Aujourd’hui, l’antenne cornet, sous son célèbre radôme, est un jeune monument  historique  au  cœur  d’une  Cité  des  Télécoms marquant  la rencontre d’une ambition nationale avec des projets internationaux.


La première liaison de télévision transatlantique par satellite, Andover-Pleumeur-Bodou

Métriques

28
14
354.8 Ko
 application/pdf
bitcache://815075cab6bb131b27aa57edd18cdc64b441b7fa

Licence

Creative Commons Aucune (Tous droits réservés)
<resource  xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance"
                xmlns="http://datacite.org/schema/kernel-4"
                xsi:schemaLocation="http://datacite.org/schema/kernel-4 http://schema.datacite.org/meta/kernel-4/metadata.xsd">
        <identifier identifierType="DOI">10.23723/1301:2012-5/3824</identifier><creators><creator><creatorName>Michel Guillou</creatorName></creator></creators><titles>
            <title>La première liaison de télévision transatlantique par satellite, Andover-Pleumeur-Bodou</title></titles>
        <publisher>SEE</publisher>
        <publicationYear>2013</publicationYear>
        <resourceType resourceTypeGeneral="Text">Text</resourceType><dates>
	    <date dateType="Created">Tue 26 Mar 2013</date>
	    <date dateType="Updated">Thu 26 Jan 2017</date>
            <date dateType="Submitted">Fri 17 Aug 2018</date>
	</dates>
        <alternateIdentifiers>
	    <alternateIdentifier alternateIdentifierType="bitstream">815075cab6bb131b27aa57edd18cdc64b441b7fa</alternateIdentifier>
	</alternateIdentifiers>
        <formats>
	    <format>application/pdf</format>
	</formats>
	<version>28826</version>
        <descriptions>
            <description descriptionType="Abstract">Une  curieuse  boule  blanche  ou  «  champignon  » trônant  au  beau  milieu  des  genêts  et  des  bruyères de la magnifique lande bretonne ne manque pas d’interpeller le visiteur de la région de Pleumeur-Bodou, en Bretagne. Soupçonne-t-il qu’ici s’est déroulée, en juillet 1962, une grande page de l’histoire mondiale des télécommunications ? Aujourd’hui, l’antenne cornet, sous son célèbre radôme, est un jeune monument  historique  au  cœur  d’une  Cité  des  Télécoms marquant  la rencontre d’une ambition nationale avec des projets internationaux.
</description>
        </descriptions>
    </resource>
.

REE N°5/2012 ◗ 91 retour sur ��������� Michel Guillou Une curieuse boule blanche ou «  champignon  » trônant au beau milieu des genêts et des bruyères de la magnifique lande bretonne ne manque pas d’in- terpeller le visiteur de la région de Pleumeur-Bodou, en Bretagne. Soupçonne-t-il qu’ici s’est déroulée, en juillet 1962, une grande page de l’histoire mondiale des télécommunications ? Aujourd’hui, l’antenne cor- net, sous son célèbre radôme, est un jeune monu- ment historique au cœur d’une Cité des Télécoms marquant la rencontre d’une ambition nationale avec des projets internationaux. L’entrée de la France dans le domaine des communications spatiales Dans le cadre de l’année géophysique internatio- nale, le succès du lancement du satellite Spoutnik, le 4 octobre 1957, allait entraîner le développement considérable d’un nouveau domaine  : l’espace. La France allait réagir un peu tardivement, mais constitua, en janvier 1959, un Comité des recherches spatiales pour fédérer les recherches touchant à l’espace. Parmi les applications possibles des satellites, les télécommunications apparaissaient intéressantes pour répondre aux besoins croissants de communication suite à la multiplication des échanges au niveau mon- dial, mais aussi parce que cette application semblait être assez rapidement rentable. C’est pour cette raison que les Américains voulaient en contrôler le dévelop- pement. Les premières réalisations furent le fait des militaires américains. La NASA, l’agence civile américai- ne, se lança également dans la réalisation de projets, en particulier une expérimentation de transmission par le satellite passif Echo. Ouverte aux pays d’Europe, cel- le-ci allait intéresser la France. Le centre de recherches des PTT, le CNET [1], fut l’un des acteurs très actif pour cette collaboration. Un « État dans l’État » pour certains, assurément un grand centre de recherche sur les télécommunications. De toute façon, c’était ce centre qui pilotait la politique des télécommunications de l’Administration des PTT et, par extension, celle de la France. Il saura le mon- trer, du moins jusque dans les années 1974. La re- cherche sur les télécommunications par satellites en retira un incontestable avantage. Son « pouvoir » était certain, son autonomie dans ses choix aussi. Sous l’impulsion de Pierre Marzin, le Centre n’hési- ta pas à se lancer dans l’étude de nouveaux procédés, à prendre des initiatives, notamment dans le domaine de l’espace, comme le rappelle Pascal Griset dans son ouvrage [2] sur ce directeur visionnaire : « Le patron du CNET, fort au fait des projets américains, est bien conscient que l’espace pourra donner à son indus- trie un champ de développement radicalement nou- veau et sera susceptible, de cette façon, d’offrir au CNET des occasions d’accroître son champ d’action. Dans ce domaine, où les entreprises françaises sont totalement absentes et les chercheurs radicalement éloignés du niveau atteint par les Américains, Pierre Marzin va faire preuve de pragmatisme et de sens politique ». Il était finalement l’homme de la situation pour placer le centre de recherche dans une position favorable. Après une réception réussie du satellite passif Echo, une sorte de lune artificielle, en août 1960, dans la région parisienne avec un équipement mo- deste, le CNET débuta la construction, avec l’aide de l’industrie, en particulier la Compagnie Générale d’Électricité, d’une station plus performante sur le site de la station de radioastronomie de Nançay dans le Cher. Mais, à partir de 1961, les essais avec des satel- lites passifs présentaient moins d’intérêt. Après quel- ques expériences sans grande envergure à Nançay, les yeux étaient maintenant fixés vers la Bretagne où se préparait une nouvelle expérimentation en collabo- ration avec la NASA. La première liaison de télévision transatlantique par satellite, Andover-Pleumeur-Bodou Un certain 11 juillet 1962, la nuit où tout bascula 92 ◗ REE N°5/2012 ���������� retour sur La France rejoint le projet de la NASA puis celui d’AT&T Dans le cadre de l’expérimentation du satellite actif Relay par la NASA, un protocole de collaboration entre l’agen- ce américaine et le CNET fut formalisé le 27 février 1961. L’accord concernait uniquement des signaux expérimentaux de télévision et de téléphonie multivoies. La NASA signa un protocole identique avec les Britanniques qui construisirent une station à Goonhilly. Pour les Français, ne pouvant émet- tre sur le site de Nançay en raison des activités de radioas- tronomie, une opportunité se présentait en Bretagne pour installer une station plus conséquente. En effet, depuis 1959, le CNET, se décentralisait pro- gressivement à Lannion ; de grands bâtiments étaient en construction, destinés à accueillir plusieurs centaines de chercheurs [3]. L’utilisation de ce centre, fut pressentie lors du premier projet avec une antenne troposphérique déjà sur place en gardant à l’esprit l’idée de concentrer le maximum d’élé- ments dans l’enceinte de l’annexe du centre de recherche à Lannion. À ce moment là, le CNET et son partenaire industriel avaient encore l’idée d’étudier et de fabriquer entièrement le matériel en France. Cependant, les possibilités de l’indus- trie française étaient limitées pour la réalisation d’un matériel complexe, mais néanmoins indispensable dans une station au sol : antenne, récepteur très faible bruit, tube amplificateur de puissance. Mais après quelques études et conscient de l’incapacité française à réaliser un équipement performant dans un temps très limité, moins de douze mois, le CNET va acheter de la technologie américaine pour une partie (l’antenne et son radôme) de sa future station qui sera finalement im- plantée à Pleumeur-Bodou à quelques kilomètres du cen- tre de recherche de Lannion. Il s’agissait d’un équipement identique à celui d’Andover aux États-Unis, mis en place dans le cadre du projet Telstar, que la NASA avait intégré, depuis juillet 1961, dans l’expérimentation à venir avec les Européens. Le centre de Pierre Marzin s’appuya de nouveau sur son partenaire industriel de longue date, la CGE, pour assurer la réalisation du site breton et la mise en place du matériel américain. Laconstructiondel’ensembledelastation,desonantenne et de son bâtiment protecteur avec son radôme, fut une véri- table prouesse technique menée en un temps record, à partir d’octobre 1961. L’hiver fut rude, avec des conditions atmos- phériques exécrables, on alla jusqu’à qualifier le chantier de « Pleumeur-Gadoue ». À partir de mars 1962, le montage de l’antenne en elle-même fut réalisé en 116 jours malgré le déchirement à deux reprises du radôme de protection (enveloppe fine gonflée, tel un ballon)1 . Une entreprise française spécialisée, la Camom, avait même mobilisé les deux plus grandes grues sur chenilles alors disponibles en France pour monter ce « mécano géant » ressemblant à une grande pipe, de 340 t quand même… La probabilité pour la disponibilité de la station était esti- mée à : 10 % pour le 10 juillet, 50 % pour le 15 juillet. Les hommes du CNET et de la CGE ne ménagèrent pas leurs efforts pour terminer la construction de la station le plus ra- pidement possible sans parfois se plier aux contraintes ad- ministratives et financières, ce que la Cour des comptes ne manqua pas de relever un peu plus tard, à une époque où les Français attendaient le téléphone2 . Les heures historiques de la station bretonne La station bretonne avait pu être terminée à temps pour le lancement du satellite Telstar qui était annoncé dans la nuit du 10 au 11 juillet 1962. Pour s’assurer de bien capter le satellite un important dispositif d’acquisition et de poursuite équipait la station : un tracker d’acquisition à 136 MHz, de fabrication française, un tracker de précision à 4 080 MHz venu des états-Unis et un dispositif automatique interne à l’antenne (figure 2). Il y avait également un centre équipé d’un ordinateur qui per- mettait de calculer la position d’apparition du satellite sur l’horizon à partir des paramètres transmis par la NASA. Les Français purent ainsi capter la balise VHF de Telstar au cours de la 3e révolution. Sueurs froides au 5e passage – celui 1 Un radôme définitif plus robuste que le radôme provisoire sera mis en place à la fin juillet. Celui-ci a pu être préservé jusqu’à ce jour, car il bénéficie d’un entretien méticuleux (peinture tous les cinq ans). C’est actuellement la plus grande structure gonflable au monde. 2 Le prix total de la station représentait environ 70 millions de NF de l’époque (fin 1963). Figure 1 : Le site de Pleumeur-Bodou peu de temps après l’arrêt de la première antenne en 1985. Crédit photo : Photo CNET Lannion. REE N°5/2012 ◗ 93 La première liaison de télévision transatlantique par satellite, Andover-Pleumeur-Bodou Un certain 11 juillet 1962, la nuit où tout bascula initialement prévu pour la première réception, Pleumeur- Bodou ne captait pas la balise à 4 080 MHz (ils recevaient seulement la balise à 136 MHz). Après vérification, il s’avéra que les Américains n’avaient pas allumé, par sécurité, le transpondeur du satellite, l’estimant trop loin du continent américain. C’est finalement lors de la révolution suivante que la réussite fut aux rendez-vous [4]. L’antenne correcte- ment positionnée sur l’horizon réussissait à capter le satel- lite par son propre dispositif et sans faire appel aux trackers, ainsi Pleumeur-Bodou recevait, à 00 h 47 des images de télévision en noir et blanc transmises des États-Unis par la station terrienne d’Andover via le satellite Telstar. C’était la première transmission transatlantique de télévision, la «  mondiovision  » était née3 . Pour beaucoup, cette année fondatrice allait représenter « l’an zéro » des télécommuni- cations spatiales. L’échec de la réception de la première liaison par les Britanniques, qui n’était, finalement, qu’une banale erreur d’interprétation portant sur le sens de la polarisation, n’avait pas manqué de susciter les « moqueries » et les manchettes « revanchardes » de la presse française. Les Français avaient reçu le signal les premiers et on le faisait savoir. 3 Plus tard, c’est le terme « mondovision » qui sera utilisé. Dans l’enthousiasme, les «  premières  » s’enchaînèrent durant cet été 1962, au rythme des passages du satellite à défilement4 . Après les premières réceptions depuis les États-Unis, venait le temps des tentatives de liaisons dans le sens Europe-Amérique. Là encore, la France allait se distinguer, Pleumeur-Bodou réussissait le deuxième jalon sur la route de la mondiovision, « le vieux continent a rendu la politesse à l’Amérique en lui renvoyant des images transmises par Telstar » rappelait le journal régional « Ouest-France ». Cette nouvelle liaison fantastique se déroula lors de la quinzième révolution du satellite, la nuit du mercredi 12 au jeudi 13 juillet, soit 24 heures après avoir capté les premières émis- sions d’Andover. La rivalité avec les Britanniques éclata au grand jour et fit l’objet d’une vive polémique au sujet de cette émission qui fut diffusée, bien involontairement de la part des Français, sur les réseaux de la télévision américaine. Ce qui ne man- qua pas d’irriter certains journaux d’Outre-Manche, qualifiant même les Français de « pirates de l’espace ». Les Britanniques émirent donc une protestation auprès de l’Union Européen- 4 L’orbite du satellite permettait neuf passages par vingt-quatre heures dont trois seraient utilisables. Les durées d’utilisation pouvant varier entre dix et quarante-cinq minutes. Figure 2 : Vue synoptique de la station de Pleumeur-Bodou – Source : Archives Cité des Télécommunications, dossier Telstar. 94 ◗ REE N°5/2012 ���������� retour sur ne de Radiodiffusion, essayant de montrer qu’il s’agissait là d’une violation flagrante des accords de télévision. L’étape suivante fut le programme mondial de télévision transmis en direct le 23 juillet à 19 h 58, depuis les USA lors d’une émission de quinze minutes. C’était la première grande émission en « mondiovision ». Après la diffusion de quelques vues sur les principaux sites des États-Unis, une séquence avec le Président Kennedy tenant une conférence de presse à la Maison Blanche fut même diffusée. Au passage suivant, c’était au tour de l’Europe de transmettre un programme de l’Eurovision constitué d’une série de séquences de deux mi- nutes confiées chaque fois à un pays européen différent à destination de cent millions de téléspectateurs aux États-Unis et au Canada. Ce mois de juillet 1962, par le succès des images de télé- vision, venait de donner une très forte impulsion au dévelop- pement des télécommunications spatiales. Une inauguration par le général de Gaulle La réussite et l’ambiance de l’opération, que l’on quali- fierait aujourd’hui de médiatique, ne pouvaient s’affranchir d’une inauguration présidentielle. C’était une certaine façon de montrer le prestige de la France et de ses possibilités. Le général de Gaulle était déjà venu dans la région, en septem- bre 1960, pour voir les travaux de construction du CNET qui venait de s’implanter dans la région ; il allait revenir sur place pour constater et admirer les travaux d’un grand centre de recherche. L’inauguration de la station par le Président de la Républi- que fut menée au pas de course le 19 octobre 1962 et ne dura pas plus d’une heure et quart. Ses ministres l’avaient précédé et l’accueillirent à l’aéroport de Lannion en com- pagnie des autorités locales et, bien sûr, de Pierre Marzin, le grand ordonnateur de ce projet à Pleumeur-Bodou ; les membres de la direction générale de la CGE, l’architecte in- dustriel, étaient également présents. À son arrivée de l’aéroport, le Président de la République fut reçu au pavillon d’accueil de la station à Pleumeur-Bo- dou où Pierre Marzin lui présenta, devant une maquette, le fonctionnement de l’ensemble des équipements. Le général fort intéressé posa quelques questions. Ensuite, lors de la visite du bâtiment central, une démonstration avec la station américaine fut mise en place. L’ambassadeur de France aux États-Unis, Monsieur Hervé Alphand, prononça en direct une brève allocution à destination du général. En raison du temps de visibilité du satellite très court, la liaison ne s’effectuant que dans un seul sens de transmission, il ne fut pas possible au Président de la République de répondre au message de Figure 3 : L’imposante antenne cornet de la station de Pleumeur-Bodou (340 tonnes). Crédit photo : Photo CNET Lannion. REE N°5/2012 ◗ 95 La première liaison de télévision transatlantique par satellite, Andover-Pleumeur-Bodou Un certain 11 juillet 1962, la nuit où tout bascula l’ambassadeur. Le cortège présidentiel, toujours au « pas de charge », se rendit sous le radôme pour découvrir l’immense antenne qui permit la première liaison. À la fin de sa visite, le général inaugura un menhir com- mémoratif déplacé aujourd’hui sur l’esplanade du Radôme. Le directeur du CNET, Pierre Marzin, avait souhaité marquer l’événement du 10 juillet par un symbole fort : ériger un men- hir sur lequel, lors de l’inauguration, le général découvrit une plaque qui rappelait ce moment si important. Il prononça ensuite une allocution où il salua : « Une œuvre nationale installée sur le sol breton »  et « ce centre spatial au service des hommes ». Le Président connaissait-il exactement le ni- veau de la participation américaine dans la réalisation ? Avant la visite du Président de la République, les témoins rappellent que l’on avait demandé au personnel d’enlever sur les équi- pements toutes les étiquettes qui montraient la provenance américaine du matériel. Il était donc pratiquement sûr que le général ignorait la provenance de celui-ci [5]. Après avoir serré quelques mains et conversé avec la foule massée au pied de la tribune officielle à Pleumeur-Bodou, le chef de l’État reprit la direction de l’aérodrome de Lannion où il sa- lua le Président du Conseil général, René Pléven, avant de rejoindre Paris. Une station qui se développe Les ingénieurs français acquirent durant ces premières réussites une grande expérience leur permettant de pour- suivre les expérimentations qui se suivaient à un rythme soutenu. La station de Pleumeur-Bodou sut s’adapter pour la première expérience avec le satellite "Early Bird”, en mai 1965, qui imposa la technique des satellites géostationnai- res. La station mena quelques liaisons avec le Japon, mais aussi, d’une façon plus importante, avec l’Union soviétique. Le nombre de satellite augmentant, un besoin en nou- velles antennes se faisait sentir pour utiliser les satellites de l’organisation Intelsat. Le CNET décida, avec l’industrie, de construire, cette fois, une antenne totalement française non loin du radôme. Elle fut inaugurée en septembre 1969. Cette étape franchie, avec un trafic en forte évolution et un nombre de satellite qui grossissait de mois en mois, d’autres antennes allaient maintenant occuper le site de Pleumeur-Bodou, il y en aura plus d’une douzaine au plus fort de l’activité de la station. Durant cette période et avant sa mise à la retraite en 1985, les équipements de la première antenne de la station évoluèrent pour s’adapter aux nouveaux satellites lancés, en particulier les Intelsat-III. L’antenne servit notamment pour des expérimentations et des liaisons avec le satellite franco- allemand Symphonie. De nombreux ingénieurs et techniciens purent ainsi se former aux techniques des télécommunica- tions par satellites en utilisant cette véritable «  cathédrale technique » du XXe siècle. Ainsi, pendant plusieurs années, le radôme coexista avec le Centre de Télécommunication par Satellite (CTS) qui as- surait l’exploitation des liaisons internationales ou avec les navires, en parallèle avec la station de Bercenay-en-Othe, mise en exploitation en 1978. L’évolution très rapide des câ- bles sous-marins optiques et un changement de contexte règlementaire de l’opérateur France Télécom mirent le site de Pleumeur-Bodou en sursis pour quelque temps. Mais, la grande aventure des télécommunications spatiales sur le site Les télécommunications par satellites aujourd’hui Depuis cette nuit historique de juillet 1962, le domaine des télécommunications spatiales a considérablement évolué. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le « bond » technologique : 1962, une seule liaison de télévision en direct pendant les quelques minutes de passage du satellite à défilement au-dessus de l’Atlantique ; 2012, plus de 10 000 chaînes de télévision diffusant sur l’Europe étendue (dont plus de 500 chaînes de télévision HD), nombre qui devrait atteindre 15 000 à la fin de la décennie selon le cabinet Euroconsult1 . Même si on parlait de « mondiovision », en 1962, la couverture mondiale par les satellites, ne fut réalisée qu’en 1969, peu de temps avant le premier pas de Neil Armstrong sur la Lune. La concurrence des câbles à fibres optiques à partir de la fin des années 1980 a modifié la structure du trafic acheminé par les satellites de télécommunications : les communications téléphoniques et le trafic de données ont laissé la place à la diffusion directe de la télévision. Aujourd’hui le satellite fait un retour avec l’internet par satellite, une solution séduisante pour apporter le très haut débit vers les zones non (ou mal) desservies par les réseaux terrestres ADSL ou à fibres optiques. 1 Jean-Paul Brillaud, « Espace et télécommunications », Réalités Industrielles, mai 2012, p. 33. 96 ◗ REE N°5/2012 ���������� retour sur breton prit fin en 2003 avec l’arrêt définitif de l’exploitation du CTS. Conclusion Ce symbole du début des communications spatiales a d’autant plus de valeur que les Américains n’ont pas souhaité garder l’antenne de la station d’Andover dont celle de la sta- tion bretonne était la réplique exacte. L’ensemble permet de mesurer le chemin parcouru dans ce domaine quand on voit fleurir près de chaque habitation, une parabole de petite di- mension qui permet de recevoir de très nombreux program- mes de télévision. Il traduit aussi le sens visionnaire de Pierre Marzin qui souhaitait « capter » l’ensemble du trafic européen avec la compétence d’un grand centre de recherche mon- dialement reconnu, le CNET. Ce projet s’inscrit également dans la genèse et la mise en place des structures françaises pour l’espace, en collaboration avec le CNES, pour le déve- loppement plus tard des satellites Symphonie, Télécom-1, Télécom-2 et d’une industrie spatiale très performante au niveau mondial. Références  [1] P. Bata, F. Du Castel, F. Lavallard (sous la dir.), « Le centre national d’études des télécommunications, 1944-1974 », Paris : CRCT, 1990. [2] P. Griset, « Les réseaux de l’innovation. Pierre Marzin 1905- 1994 », Musée des Télécommunications. 2005. [3] M. Guillou, « La technologie américaine à Pleumeur-Bodou, ou la rencontre d’une ambition nationale avec des projets internationaux », Communications et territoires. Paris : GET et Lavoisier, 2006. [4] M. Guillou, « La grande aventure du radôme de Pleumeur- Bodou.Del’ambitionnationaleàladimensioninternationale », Autoédition, 2012, 364 p. [5] J.-P.Colin,«La«stationspatiale»,unehistoirequicommence par un rendez-vous avec Telstar », Les Cahiers des Amis du Musée des Télécommunications de Pleumeur-Bodou, 1999. Le radôme de Pleumeur-Bodou au cœur d’une Cité des Télécoms Pendant plus d’une dizaine d’années l’antenne et son radôme ont pu s’adapter et jouer le rôle essentiel dans la réception des signaux satellitaires. Mais dès le milieu des années 80, les progrès de l’électronique ont permis l’émergence d’antennes beaucoup plus modestes, si bien que l’idée de transformer en musée le grand dôme blanc s’est progressivement imposée. C’est en 1991 que fut inauguré le musée : il perpétue dans la lande bretonne l’image insolite du radôme, unique au monde depuis le démantèlement de l’antenne américaine d’Andover. La deuxième étape de la notoriété fut le classement comme monument historique en septembre 2000, à moins de 40 ans ce qui constitue sans doute un record ! La consécration internationale est venue de l’IEEE qui pour les 40 ans de la première liaison attribua une ‘’Milestone’’ : il existe à peine 10 stèles de ce type en Europe et 50 dans le monde, qui toutes perpétuent des sites, événements ou personnages illustres de l’histoire des télécommunications. C’est en 2006 que le musée est devenu Cité des Télécommunications, avec un double souci : celui d’illustrer, au- delà du passé -fût-il glorieux- de l’opérateur historique, l’ensemble de l’histoire du domaine, celui aussi de s’ouvrir sur les progrès incessants du secteur. La Cité se manifeste par une modernisation constante de ses salles et par des expositions thématiques. Elle accueille désormais chaque année plus de 70 000 visiteurs, surtout des scolaires pendant les mois studieux … et des touristes l’été. Michel Guillou, ingénieur CNAM, est actuellement ingénieur à l’université de Rennes 1 et chercheur associé à l’UMR IRICE/ CRHI (Centre de Recherche en Histoire de l’Innovation) de Paris- Sorbonne. Il a soutenu, en 2010, une thèse : « La France et les télécommunications par satellites des années 1950 aux années 1970 » sous la direction du professeur Pascal Griset. Il a travaillé dans le domaine des télécommunications pendant 25 ans (dont cinq ans aux télécommunications spatiales et 13 ans au CNET) avant de rejoindre en 2000 l’Université de Rennes 1 (à l’ENSSAT de Lannion). michel.guillou@univ-rennes1.fr l'auteur