Vive le progrès !

22/12/2018
Publication REE REE 2018-5
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2018-5:24894
DOI :

Résumé

Vive le progrès !

Métriques

9
0
90.26 Ko
 application/pdf
bitcache://a9ce75ec4b3bae1cc7d1724620ff76a8e53f50b7

Licence

Creative Commons Aucune (Tous droits réservés)
<resource  xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance"
                xmlns="http://datacite.org/schema/kernel-4"
                xsi:schemaLocation="http://datacite.org/schema/kernel-4 http://schema.datacite.org/meta/kernel-4/metadata.xsd">
        <identifier identifierType="DOI">10.23723/1301:2018-5/24894</identifier><creators><creator><creatorName>Jacques Horvilleur</creatorName></creator></creators><titles>
            <title>Vive le progrès !</title></titles>
        <publisher>SEE</publisher>
        <publicationYear>2018</publicationYear>
        <resourceType resourceTypeGeneral="Text">Text</resourceType><dates>
	    <date dateType="Created">Sat 22 Dec 2018</date>
	    <date dateType="Updated">Sat 22 Dec 2018</date>
            <date dateType="Submitted">Thu 17 Jan 2019</date>
	</dates>
        <alternateIdentifiers>
	    <alternateIdentifier alternateIdentifierType="bitstream">a9ce75ec4b3bae1cc7d1724620ff76a8e53f50b7</alternateIdentifier>
	</alternateIdentifiers>
        <formats>
	    <format>application/pdf</format>
	</formats>
	<version>41163</version>
        <descriptions>
            <description descriptionType="Abstract"></description>
        </descriptions>
    </resource>
.

REE N°5/2018 Z 139 Le Progrès : un concept oublié I l fut un temps – un temps que les moins de vingt ans… – où l’on croyait au Progrès. Le mot s’écri- vait d’ailleurs souvent avec un P majuscule, comme une personne, sinon comme une divinité. Les avancées de la science et de la technique se traduisaient alors par des amé- liorations des conditions de vie que chacun pouvait percevoir. La société croyait en une marche continue et inexorable vers un bonheur fondé à la fois sur la posses- sion d’un plus grand nombre de biens matériels et sur la promesse du resserrement des liens entre les per- sonnes qu’apportait chaque jour le développement des techniques de transport et de communication. Comme une armée victorieuse progresse sur le terrain, la société avançait vers le bonheur. Il y avait certes bien eu, au mois de mai 1968, quelques jeunes contestataires braillant que le bonheur était ailleurs que dans l’accumulation de biens matériels, mais ce n’était pas sérieux : on n’arrête pas le progrès, même s’il faut bien que jeunesse se passe. Un demi-siècle plus tard, où en sommes-nous ? Le mot même de progrès semble avoir disparu de notre vocabulaire, au bénéfice de celui d’innovation. Toutes les grandes entreprises organisent des concours d’innova- tions afin de stimuler l’énergie créatrice de leur person- nel et d’accroître leur productivité ; le secteur bancaire finance l’innovation et même la recherche se veut inno- vante, plutôt que porteuse d’un progrès. L’innovation, c’est le remplacement de ce qui existe par autre chose, éventuellement moins chère ou plus efficace pour rem- plir une fonction donnée ; elle répond à des intérêts particuliers, éventuellement légitimes, mais pas néces- sairement à l’intérêt général. Jadis la science était por- teuse de progrès, l’innovation étant laissée au concours Lépine. L’invention du bon docteur Guillotin était indu- bitablement une innovation, mais a-t-elle participé au Progrès ? Peut-être dans le contexte de l’époque… Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Cette évolution sémantique, mise en évidence de- puis plusieurs années par le physicien Etienne Klein, signifie-t-elle que les avancées de la science n’apportent plus rien de bon à la condition humaine ? Il serait évi- demment absurde de l’affirmer, ne serait-ce qu’en consi- dérant les immenses progrès intervenus dans le traite- ment de maladies naguère réputées incurables. Dans un domaine plus proche du nôtre, qui peut nier que la dernière grande invention du vingtième siècle, Internet, a apporté au monde entier d’extraordinaires possibilités de relations entre les hommes et de partage de la connaissance. Alors, pour- quoi notre société a-t-elle abandonné l’idée – ou l’illu- sion – de l’apport de la science et de la technique à une marche continue vers le mieux-être ou, comme on aurait dit jadis, vers « des lendemains qui chantent » ? Le contexte socioéconomique général est, à l’évi- dence, une première explication de cette évolution. Pour une part importante de la population de nos vieux pays, l’avenir est inquiétant ; beaucoup ont la conviction que leur situation, ou celle de leurs proches, ne peut que se dégrader. Cette crainte de l’avenir est notam- ment due à une « crise économique » qui, depuis les années 1970, semble sans fin : l’innovation technique qui, selon le schéma traditionnel de Schumpeter, est destructrice mais créatrice de nouvelles activités éco- nomiques, semble avoir perdu cette dernière vertu. En réalité, il la conserve souvent, mais la mondialisation fait que la création d’activité se fait dans d’autres parties du globe. Seul subsiste, localement, la destruction des emplois traditionnels, que l’on impute au progrès scien- tifique et technique. Il peut s’y ajouter, plus spécifiquement, l’expérience qui a été la nôtre au cours des dernières décennies. Pour le moins, cette expérience a illustré l’adage qui dit que « toute médaille a son revers », et même, dans certains cas, nous a conduits à constater que ce qui a été vu comme un progrès est ensuite apparu comme une grave menace. Les exemples ne manquent pas, de l’utilisation d’engrais chimiques ou de pesticides à la multiplication des biens de consommation, consé- quence des avancées scientifiques et techniques des années d’après-guerre, mais cause de l’épuisement des ressources de notre planète et de notre incapacité à en assurer le renouvellement ? Et Internet, « autoroute de l’intelligence », n’est-il pas souvent aussi le tout-à-l’égout de la bêtise ? Réhabiliter la notion de progrès ? Doit-on pour autant se satisfaire de ce scepticisme croissant par rapport à la notion de progrès ? Quelques articles ou événements récents, pour certains organisés CHRONIQUE Vive le progrès ! 140 ZREE N°5/2018 par la SEE et auxquels il m’a été donné de participer, me conduisent à des réflexions que je vous propose de partager, même si elles ne prétendent pas à l’originalité. Parmi ces articles ou événements, certains sont de na- ture à réconcilier nos concitoyens avec l’idée du progrès. Je citerai tous les travaux concourant à la mise en œuvre de la transition énergétique, illustrée, entre autres, par les dossiers que notre revue a récemment consacrés à la mobilité électrique, aux microgrids, à l’éolien offshore ou au stockage de l’énergie. Tous ces éléments concourent à un projet visant à maintenir et si possible à accroître la qualité de la vie, tout en préservant les ressources de la planète, ce qui impose une forme de frugalité : une part croissante de la population, notamment dans sa jeu- nesse, fait maintenant sienne cette idée, qui rejoint au demeurant nos vertus traditionnelles. On pourrait aussi citer, par exemple, les travaux sur la « ville intelligente », à condition que cette « intelligence » soit vue comme un complément utile à celle des hommes en charge du management, et pas seulement sous l’angle technique d’une interconnexion de fichiers de toutes natures, qui ne peut qu’inquiéter le citoyen et provoquer des réactions de rejet1 . A contrario, malgré l’excellent dossier que la REE a consacré à « Blockchain et énergie », prolongé par la soirée d’étude sur le même thème, co-organisée le 11 octobre dernier par l’IEEE et la SEE, ce thème est sans doute de nature à susciter davantage de scepticisme ou d’inquiétude que d’espérance. S’agissant de com- prendre les processus et d’archiver les échanges com- plexes entre les acteurs multiples d’un système éner- gétique, on comprend que la technologie blockchain passionne de nombreux chercheurs ; mais lorsqu’on regarde plus précisément ses applications potentielles, on voit par exemple qu’elle peut permettre à des « lo- caux » de contourner les grands acteurs nationaux, de même que son aîné le bitcoin permet de contourner le système bancaire traditionnel. Comment, dès lors, peut-on convaincre le corps social que ces innovations constituent des progrès alors que l’immense majorité 1 Cf. le compteur Linky, innocent boîtier objet de tous les fantasmes. de nos concitoyens ignore tout du fonctionnement du marché de l’électricité et ne voit donc pas d’avantage à son ouverture, si tant est qu’il y en ait effectivement. Une communication sur le sujet risquerait de conforter l’idée que ces innovations bénéficient exclusivement à un petit nombre de privilégiés, voire de spéculateurs, au détriment du « peuple ». Ajoutons, même si le sujet est encore en débat, que la question des consommations d’énergie risque à terme de discréditer bitcoin et block- chain2 . De ces quelques exemples, et de beaucoup d’autres, on peut sans doute conclure que la réhabilitation de la notion de progrès est possible, mais qu’elle suppose un certain nombre de conditions : 1. La première est d’identifier le but que l’on recherche et de le présenter sous un jour positif, compréhen- sible par le plus grand nombre et si possible enthou- siasmant ; 2. La seconde est de réhabiliter le collectif et l’intérêt gé- néral, dans un monde que le scepticisme pousse vers toujours plus d’individualisme : il n’est pas vrai que la production individuelle d’électricité serait, intrinsè- quement et à tout prix, une solution à nos problèmes énergétiques, pas plus que la culture des tomates sur son balcon n’est une solution au problème de l’agri- culture française ; 3. La troisième est sans doute de considérer que l’intel- ligence des machines et des systèmes ne peut être qu’un complément à celle des hommes. Le progrès ne doit pas rester le souvenir « d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Chercheurs de tous les pays, vous pouvez encore nous faire rêver ! Q Jacques Horvilleur 2 Pour reprendre l’appréciation portée par le professeur Jean-Paul Delahaye, reprise le 9 novembre dans un ar- ticle du Monde, « le bitcoin est une folie totale, avec des dépenses énergétiques démentes, surtout qu’il ne sert aujourd’hui qu’à spéculer, et non à acheter son pain ». CHRONIQUE