Une « nouvelle donne » industrielle ? Une opportunité pour la France !

15/07/2018
Auteurs : Olivier Lluansi
Publication REE REE 2018-3
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2018-3:23114
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Une « nouvelle donne » industrielle ? Une opportunité pour la France !

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33 Z REE N°3/2018 Une « nouvelle donne » industrielle ? Une opportunité pour la France ! L'ARTICLE INVITÉ Introduction N otre outil de production traverse une profonde mutation, voire une révolution. D’une part, les filières existantes vivent une phase de « digitalisation ». Toutes les révolutions industrielles sont accompagnées par de très significatifs gains de productivité. Celle-ci ne dérogera pas à la règle, mais elle associe un double mouvement de destruction/création d’em- plois qui devraient ou pourraient s’équilibrer : moins d’emplois dans la partie productive stricto sensu, davantage d’emplois dans les services qui accompagneront la production (person- nalisation, amélioration de l’expérience client, etc.). On estime qu’environ 20 à 30 % des postes seront impac- tés par cette nouvelle situation dans les prochaines années, soit 1 million d’emplois environ pour le seul secteur manu- facturier. A ce stade, il est difficile d’anticiper si créations et restructurations d’emplois se feront ou non sur les mêmes territoires. Ce phénomène ne se limite pas aux seules industries manufacturières. De fait, toutes les activités économiques ayant recherché leur efficacité par la structuration de leur pro- duction en tâches plus ou moins élémentaires et répétitives, sont concernées à court terme par l’automation, y compris les industries de services (par exemple les centres de traitement) pour lesquelles on peut estimer qu’au moins 500 à 800 000 emplois seront concernés, hors effet du e-commerce. D’autre part, un autre modèle industriel est peut-être en train d’émerger, symbolisé par les fab labs. La mutualisation Since WW II, our economies went through several phases. Today a sort of digital “new deal” is our playground, wit- t t hout necessarily understanding all its consequences. The first effect of this “new deal” on our productive system will be to reduce by 20% to 30% the number of direct jobs needed to maintain the same production level and this will happen in a few years. A shock wave as powerful as the mechanization in the agricultural sector which led to the rural exodus from the 60s onward. Another way to approach with this “new deal” is to see it as a tremendous opportunity, the possibility to enrich the manufacturing offers with new services, creating value for the clients and jobs compensating the ones to disappear with the announced productivity gains in factories. The stakes are tremendous, the risks are as high: in case of failure of this bet on our future, a wave of economical despair could reach the hosting places of our manufacturing capacities, namely mostly small and medium cities. ABSTRACT Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nos économies ont connu plusieurs phases. Aujourd’hui nous évoluons de plain-pied dans une forme de « nouvelle donne » numérique, sans parfois la comprendre totalement. Le premier effet de cette « nouvelle donne » sur notre système productif sera de réduire, de l’ordre de 20 % à 30 %, le nombre d’emplois directs nécessaires au maintien du même niveau de production, et ce, en quelques années. Une « onde de choc » au moins aussi puissante que celle de la mécanisation de l’agriculture qui provoqua l’exode rural. Une autre manière d’appréhender cette « nouvelle donne » est aussi de la voir comme une fantastique opportunité, celle d’enrichir l’offre manufacturière actuelle par de nouveaux services, créateurs d’emplois et qui pourraient compenser ceux qui disparaîtront à cause des gains de productivité évoqués. Si les enjeux sont de taille, le risque l’est tout autant : en cas d’échec de ce pari sur l’avenir, une vague de désespérance économique pourrait encore une fois toucher les territoires qui accueillent notre outil productif, notamment les villes petites et moyennes… RÉSUMÉ NDLR : L’article qui suit est un condensé rédigé par Olivier Lluansi à l’attention de la REE d’un ouvrage « Le défi lancé aux industries » en cours de publication. Nous l’en remercions vivement. Olivier Lluansi Associé EY - Leader Manufacturing « Industrie du futur » Western Europe Maghreb 34 ZREE N°3/2018 L'ARTICLE INVITÉ REE N°3/2018 Z 35 L'ARTICLE INVITÉ d’actifs (d’équipements industriels) ou bien la fabrication ad- ditive ou bien encore des ateliers communs de prototypage permettraient de réduire plutôt que limiter significativement les investissements de production. Ces ruptures dans les modes de fabrication pourraient s’étendre aux produits eux- mêmes avec un foisonnement de nouveaux objets manufac- turés, l’agilité des entreprises leur permettant de gagner des positions, là où la taille était auparavant primordiale. Pour les entreprises, l’objectif consiste donc à s’adapter à ce mouvement, en produisant le plus de valeur ou en en perdant le moins possible… Pour la puissance publique, l’enjeu est différent. Si les métropoles développent tous les nouveaux services tandis que les sites opérationnels ne se cantonnent qu’aux seuls gains de productivité, alors les territoires qui les accueillent seront les perdants de cette révolution et notamment les villes petites et moyennes. La France économique change… La France économique, ce sont d’abord ses grands groupes. Ils forment la structure de notre économie : banques, services ou industries. Leur chiffre d’affaires consolidé pèse 1 200 milliards d’euros soit le même montant que les dépenses publiques françaises. Coïncidence ? Car la France, c’est aussi d’abord l’Etat autour duquel elle s’est construite et qui attire toutes les attentes et toutes les récriminations au risque de la contradiction : au « ras- le-bol » fiscal, succède la litanie des demandes d’aides ; au trop plein de fonctionnaires, l’attente de plus de prises en charge ; au désir de libération des énergies, celui de protection de certaines professions dès qu’elles se sentent menacées. Mais voilà, les grands groupes ne créeraient plus d’emplois, pas plus que la fonction publique d’ailleurs. PME, ETI, start-up, ces entreprises-là offriraient des perspectives plus attrayantes aux générations arrivant sur le marché du travail ! Les grands groupes ne seraient pas assez innovants, pas assez agiles, là où se logerait dans les PME ou les ETI un réel potentiel d’innovation pour de nouvelles activités économiques, relais de nos moteurs économiques traditionnels, un peu à la peine depuis 20 ans ! Ne faut-il pas voir plus loin ? La France d’en haut, celle des grands groupes et de la haute administration, se scénarise depuis des décennies. A côté, les PMI, ETI et autres start-up ne seraient que des relais de croissance ou d’emplois pressentis par nos analystes et nos politiques ? Ou un peu plus encore ? Il y a la France verticale autour de ses piliers, étatiques ou groupes. Et puis, il existe visiblement une autre France, asso- ciative, entrepreneuriale, collaborative, inventive, transversale, indépendante que le politique a souvent instrumentalisée sans percevoir, peut-être, la transformation qu’elle portait. Une étude évalue à 13 millions1 , soit 40 % de la population active le nombre des travailleurs « indépendants », définis comme disposant d’un haut degré d’autonomie, dans le cadre d’une relation contractuelle de court terme entre le travailleur et son client et un paiement à la tâche. Cela inclut notamment les chauffeurs VTC d’Uber, les femmes de ménage, les particuliers louant leur logement sur Airbnb... Ce chiffre de 13 millions « d’indépendants » est sans doute largement surévalué, mais l’écart avec les chiffres de l’Insee qui, quant à elle, recense 2,3 millions de travailleurs indépendants dans le sens juridique du terme, soit déjà 8 % de la population active, parle de lui-même : le thermomètre est cassé. Nos statistiques officielles ne reflètent plus la réalité. Même en prenant, très arbitrairement, la moyenne entre ce chiffre et celui de l’Insee, soit environ 6,75 millions sur les 28 millions qui constituent la population active, la conclusion s’impose d’elle-même : le pied ne rentrera plus dans le soulier, même de force. A côté du modèle étatique et salarial, il existe un autre modèle social ou économique qui concerne, de près ou de loin, au moins un tiers de la population active. Cette « autre » France économique existe donc désormais bel et bien. Elle pèse encore peu, peut-être jusqu’à 10-15 % du PIB ? L’estimation peut sembler très large et la diversité en son sein l’est aussi. Elle croît vite. On peut supposer qu’elle pèsera vraiment dans une décennie. Ces éléments font forcément réfléchir en ces temps de refondation identitaire, sociale, économique et politique et révèlent l’un des secrets de la politique économique de la prochaine décennie : faire en sorte que cette « France économique d’à-côté » s’épanouisse en complément du modèle existant, et non à son encontre. Dépasser l'héritage de la politique industrielle pompidolienne On illustre souvent la désindustrialisation en établissant un podium, notamment en Europe : l’Allemagne est le premier industriel du continent avec 25 % du PIB issus de ce secteur, l’Italie et la moyenne européenne se situent autour de 15 % et enfin, en queue de peloton, la France et le Royaume-Uni, l’un et l’autre autour de 10 %. Depuis 1990, période de sa réunification, l’Allemagne a maintenu une part stable du PIB issue de l’industrie. Avec le concept du « Standort Deutschland », elle a prôné la proximité des lieux de conception et de production des produits manu- facturés. Elle n’a pas fait sienne les réflexions post-industrielles prônant « des entreprises industrielles sans usine », selon les mots fameux prononcés en 2001 par Serge Tchuruk, alors PDG 1 “Independent work: Choice, necessity, and the gig economy”, McKinsey Global Institute, octobre 2016. 36 ZREE N°3/2018 L'ARTICLE INVITÉ d’Alcatel2 . La compétitivité allemande a également été mainte- nue par la modération salariale (mise en place dans le cadre de son dialogue social) et la libéralisation de son marché du travail sous le gouvernement de Gerhard Schröder. Si le Royaume-Uni a affiché sa priorité donnée aux services à haute valeur ajoutée, au premier titre la finance, en France rien de tel ! Notre pays s’est tout autant désindustrialisé que son voisin d’outre-Manche, sans que cela ait été réellement reconnu par la classe dirigeante. Il n’a pas renouvelé ses ré- flexions en la matière et les préceptes des politiques pompido- liennes, apanage de notre action publique dans ce secteur, ne suffisent plus à assurer le développement, ni peut-être même la pérennité de notre industrie. Et la politique de l'offre non plus d'ailleurs. Mais cela n’est pas surprenant car le monde a fondamen- talement changé depuis les années 70. s ,ADISTINCTIONENTREINDUSTRIESERVICESNAPLUSRÏELLEMENT de sens. Ni dans la réalité de la création de valeur au sein de l’entreprise où les deux se confondent, ni dans une statistique nationale où bientôt l’un ne sera plus le pendant de l’autre, mais son reliquat. 2 « Le plan de restructuration visant à faire d’Alcatel une entreprise sans usine touchera 41 sites et 8 000 salariés », Serge Tchuruk devant le comité de groupe européen d’Alcatel, 29 juin 2001. s ,EPRINCIPALDÏlSERASANSDOUTECELUIDERÏUSSIRUNETRAN- sition en douceur entre une économie dirigée par ces « monstres » en taille (120 000 salariés par entreprise en moyenne dans le CAC 40) qui ont structuré notre écono- mie nationale depuis trois décennies et une économie où l’univers exaltant de l’entrepreneuriat aura sa place. s ,AUTREPRINCIPALDÏlSERADESASSURERDELARÏPARTITIONDE la création de richesses dans les territoires, et notamment les villes moyennes, soit 10-12 millions d’habitants qui pourraient être les perdants de la révolution numérique. L’Etat n’aura plus les fonds nécessaires, comme ce fut le cas naguère avec l’aide de l’Europe et de la politique agricole commune, pour préserver la cohésion nationale si ces territoires désespèrent économiquement. Ce constat impose des défis à relever pour les dirigeants d’entreprise. Elle impose aussi l’évolution – ou parfois l’inflexion – des politiques publiques. Rebâtir un discours politique, reconstruire une vision partagée L’industrie doit être porteuse d’un message clair et simple sur son rôle dans notre économie. Il faut faire œuvre de pédagogie sur sa contribution spécifique à notre société : REE N°3/2018 Z 37 L'ARTICLE INVITÉ s LEDÏVELOPPEMENTDESNOUVELLESTECHNOLOGIESETDONCLES éléments d’une souveraineté technologique ; s LACAPACITÏDECRÏERDELARICHESSEDANSLESVILLESMOYENNES de manière pérenne ; s UNECAPACITÏDEXPORTATIONQUIPERMETTRAITDERÏÏQUILIBRER notre balance commerciale ; s UNE LARGE OFFRE DE MÏTIERS NOTAMMENT DE QUALIlCATION intermédiaire pour limiter la polarisation de notre société, liée à sa tertiarisation, entre les métiers à faible et à haute qualification. Il est nécessaire et possible d’imaginer une transition digitale de l’industrie sans perte d’emplois globale, dans laquelle la croissance générée permettrait de compenser ceux qui disparaîtraient à cause des gains de productivité. La création de valeur ajoutée et d’emplois nouveaux se ferait en partie par la croissance des volumes, mais plus essentiellement grâce aux services et aux fonctionnalités ajoutées qui entourent les produits industriels et améliorent l’expérience-client. Répondre aux attentes de notre outil productif Les propositions qui suivent sont connues. Elles sont une compilation des attentes exprimées par les représentants de notre outil productif : s RETROUVER UN ÏQUILIBRE ENTRE UNE POLITIQUE DE LOFFRE ET une politique de la demande, faire en sorte que les arbi- trages politiques prennent en compte les intérêts des producteurs, notamment au niveau européen, dans les décisions relatives à la concurrence ou au commerce international ; s SELANCERDESDÏlSTECHNOLOGIQUESETDESPARISINDUSTRIELS moteurs de croissance, en créant des modalités de colla- boration entre grands groupes et start-up : e-santé, mobi- lité durable, électricité zéro carbone, stockage sécurisé des données personnelles ou stratégiques pour l’entreprise, dématérialisation de 100 % des procédures administra- tives, etc. s OFFRIRUNCADRElSCALPÏRENNEETFAVORABLEAUXCOLLABORATIONS entre grands groupes et start-up qui pourrait se baser sur l’exemple du crédit impôt recherche ou par extension et déplafonnement du crédit impôt innovation ; s POURSUIVRE LES ORIENTATIONS lSCALES DORES ET DÏJÌ INITIÏES dans le cadre de la « politique de l’offre » et notamment rouvrir le débat sur la fiscalité de production qui singula- rise de manière préjudiciable la France en Europe, suivre et ajuster les évolutions relatives des coûts salariaux unitaires de la France et ceux de ses partenaires, notamment pour les salaires intermédiaires (équivalents à trois ou quatre fois le SMIC), peut-être réactiver le débat sur une taxe carbone à l’entrée des produits dans l’Union européenne ; s ORIENTERLÏPARGNEDES&RAN¥AISVERSLÏCONOMIEDEPRODUC- tion par une fiscalité adaptée ; s REPRENDRELESTRAVAUXSURLASIMPLIlCATIONRÏGLEMENTAIREOU la suppression de la sur-régulation, l’une des attentes les plus fortes des entreprises ; s ORIENTERLAFORMATIONPROFESSIONNELLEVERSLESBESOINSRÏELS des industries et des services, favoriser l’apprentissage pour les jeunes, faciliter la formation professionnelle des deman- deurs d’emploi et offrir une solution de formation à ceux qui sortent du système éducatif sans qualification. 38 ZREE N°3/2018 L'ARTICLE INVITÉ Considérer d’autres propositions, innovantes et peut-être même audacieuses Soutenir l’innovation c’est bien, en acheter c’est mieux En termes de soutien à l’innovation, la France est bien dotée, il y a même profusion en la matière. La question sou- vent mise en avant est celle de la capitalisation des start- up en deuxième ou troisième tour de table. C’est une vraie question, mais elle masque le fait que ces start-up, dont les produits sont souvent pertinents, ne parviennent pas à per- cer commercialement en France : elles vont chercher leurs premiers marchés de taille à l’étranger. En effet, ni la commande publique, ni les grands groupes n’intègrent ces innovations dans leurs achats. Les jeunes pousses ne représentent que 0,1 % des fournisseurs dans l’achat des grands groupes3 . L’Etat ne fait guère mieux. La commande publique, pétrie d’une culture conservatrice et de recherche absolue du zéro-risque, constitue une puissante entrave. Expérimenter la « dévolution » Face à la mutation d’un territoire, si on veut avoir une chance de la réussir, il faut jouer de la carotte et du bâton : la carotte a toujours le même goût, la subvention publique ; 3 Cf : "Start-up, encore un poids plume dans les achats des grands groupes". Les Echos, 8 novembre 2017. le bâton, c’est l’application du droit, par exemple du droit du travail qui permet d’orienter les investissements en formation et en requalification d’un plan social. En France, le premier est entre les mains des Régions, le second de l’Etat… et ils ne s’accordent pas toujours ! Juste pour être certain de ne pas rater quasi-systé- matiquement la reconversion des territoires subissant une mutation industrielle, ne faudrait-il pas concentrer ces outils dans une seule main, « dévoluer » une partie des pouvoirs régaliens aux collectivités locales ? Vivre la dialectique administrations/entreprises ! Notre administration a été construite sur la culture du contrôle. Cette logique était peut-être pertinente lorsqu’il fallait jusqu’aux années 1960 sortir de l’économie grise post-guerre, ou jusqu’au milieu des années 70 lorsque la croissance portait notre modèle social ou plus tard encore lorsqu’il était possible de s’endetter à foison. Mais cette vision des choses est révolue. Demain, notre modèle social se financera par la valeur ajoutée créée par les entreprises et par rien d’autre. L’objectif devrait être d’appliquer des contrôles opportuns et efficaces pour faciliter la juste dia- lectique entre la création de valeur qui fera vivre notre modèle collectif et le respect de nos principes et de nos lois. REE N°3/2018 Z 39 L'ARTICLE INVITÉ C’est une mutation culturelle, de haut en bas, qui doit être faite. Activer le consom’acteur Nous nous interrogeons toujours sur le rôle possible de l’Etat et de la puissance publique dans l’activation du consom’acteur qui dort en nous, parfois d’un sommeil bien paradoxal. L’Etat n’a jamais vraiment su faire vivre des labels et des marques, ni bien faire du marketing. Et pourtant pourquoi ne pas afficher la part de valeur ajoutée France ou Europe sur les produits ou dans les rapports d’activité ? Pourquoi ne pas publier sur les réseaux sociaux les PV de non-conformité ou d’usurpation du logo CE, notamment sur des biens importés ? Oser l’intelligence économique Le Gouvernement dispose par toutes ses ramifications fiscales, diplomatiques, etc. d’une immense richesse d’in- formations. Il doit organiser leur récolement, y compris des informations provenant des services spécialisés, pour ensuite les partager avec les piliers de l’économie française et notam- ment les grands groupes. En fait, pour retisser du lien avec ces derniers, pour aller au-delà des échanges convenus, l’Etat ne dispose que de peu de possibilités. L’intelligence économique en est une, essentielle. Avec habileté, il pourrait en obtenir des contreparties, comme la localisation des sièges ou des fonctions de direction générale. Voici donc une douzaine d’idées plus ou moins inno- vantes, plus ou moins éprouvées ici ou ailleurs. Et s’il fal- lait ne retenir que trois orientations, trois clefs du renouveau industriel français dans cette révolution ? Habillons nos produits industriels de services « haute couture » L’industrie française a décliné, l’industrie allemande est flamboyante. On peut s’en inquiéter. En effet, l’industrie, c’est 75 % des exportations, 75 % des brevets, 80 % de la R&D privée, des emplois dans les villes moyennes... Aujourd’hui une débauche de technologies permet de réduire les coûts de production de 15 %, voire 20 %. Un renouveau pour l’industrie ? La démarche Industrie 4.0 allemande a d’abord été défensive et centrée sur l’outil de production. Elle s’est construite en réaction aux GAFA (qui n’avaient pas encore ce nom), de peur qu’ils s’approprient les données industrielles et par là-même dominent ce secteur... comme ils sont en train de dominer la distribution des biens de consommation. Elle ne tire pas toutes les conséquences de la continue « commoditisation » des produits industriels. La Chine, elle- aussi, se robotise… et plus vite que l’Europe : il ne faut pas réfléchir en gains de productivité dans l’absolu, mais en les comparant. Certes le différentiel lié à une main d’œuvre bon marché pourrait se réduire, mais il n’en découle évidemment pas que l’Europe redevienne soudainement compétitive… Il est même plutôt probable, dans un premier temps, que la Chine garde une bonne partie de ses parts de marché. Les remembrements des chaînes de valeur avec l’industrie 4.0 prédits par certains, ne se feront pas globalement mais avec progressivité et à tâtons. Ces ajustements étaient une promesse de l’impression 3D ou de la fabrication additive. Or, à la date d’aujourd’hui, elle n’est qu’une technologie parmi d’autres. Les chaînes de production existent d’ores et déjà. L’intensité en capital de l’industrie, avec de relativement longs temps de retour sur investissement, de 5 à 10 ans, fait obstacle à un chamboulement rapide des chaînes de production. Aussi ceux qui croient que les gains de productivité ou les promesses de l’Industrie 4.0 (ou de l’Industrie du futur) permettront une relocalisation massive et rapide de la production industrielle pourraient bien se tromper. Les évolutions les plus flagrantes concerneront d’abord les composantes plus légères en capital, avant même la production. Une approche offensive et naturellement centrée sur les services et la distribution aura encore plus d’impact à court terme. La France dispose de deux atouts pour ce faire, ses grands groupes industriels et son leadership innovant, technologique, design, etc. On l’a dit, son outil industriel est concentré autour de très grands groupes. Même si cette colonne vertébrale se fragilise au fur et à mesure des méga fusions-acquisitions, elle préserve une capacité à mobiliser des moyens, financiers ou humains, pour industrialiser et déployer de nouveaux produits ou services… En même temps, elle dispose d’un autre leadership qui s’ignore, l’économie du partage, de la créativité, du luxe, du design, etc. Elle ébauche son image de marque via la French Tech. Contrairement à ce que certains prétendent, en France ces deux mondes (grands groupes et start-up) peinent encore à collaborer. Nous sommes en contact constant avec des groupes industriels français et les interrogeons sur le thème de l’Industrie du futur, nous pouvons en témoigner. L’« Open innovation » n’est pas perçue comme une réalité, elle reste un objectif. Une étude précise qu’environ 90 % des groupes français disent avoir une démarche dans ce sens, mais moins de 20 % disent en être concrètement satisfaits. Pourtant, cha- cun perçoit la puissance de cette association pour intégrer des services à valeur ajoutée à nos productions industrielles. Ce qui peut créer une première vague massive de surcroît d’activité, ou de différenciation par rapport à la concurrence, ce sont bien les services autour des biens manufacturiers : Safran ne vend pas des moteurs d’avion mais des heures- moteur, tous services inclus. Michelin rêve de ne plus vendre 40 ZREE N°3/2018 L'ARTICLE INVITÉ des pneus, mais des dizaines de milliers de kilomètres de roulage et une bonne performance en CO2 . Valeo a une vision, non plus celle de l’équipement fût-il complexe, mais celle de la voiture autonome, un service « haute couture ». Adidas qui a reconstruit une usine en Allemagne, la première d’une décennie au moins, souhaite vendre des paires de bas- kets « customisées » individuellement (couleurs, style, etc.) à partir d’un site de commandes en ligne avec des délais de livraison très courts. Groupe Schmidt vend des cuisines sur mesure, avec plus de 230 options. Sur la base de nos constats, nous voyons se dessiner un modèle industriel alternatif, hybride « biens manufacturés + services », dont la valeur ajoutée moyenne serait de 20 à 30 % supérieure (au moins) à son sous-jacent, le bien manufacturé lui-même. Ces services additionnels ont un coût marginal quasiment nul, ce qui laisse entrevoir de larges possibilités de positionnement commercial. Mais ils sont un défi pour l’industrie qui n’est pas habituée à ce type d’économie. Les besoins en investissement pour le développement de ces services sont bien moindres que ceux nécessaires à la remise à niveau classique de notre outil productif, d’un fac- teur 10 peut-être. Le temps nécessaire est lui aussi réduit. Il faudrait peut- être entre 3 et 5 ans pour convertir notre industrie à cette dualité « biens + services » si nous en faisons une priorité, alors que nous partageons l’avis de Nicolas Dufourcq, direc- teur général de la BPI : la requalification classique de notre tissu productif prendra 20 à 30 ans4 . Il ne faudra certes pas s’égarer en oubliant les gains de productivité immédiats que recèle l’Industrie du futur. Mais l’indispensable montée en gamme par le produit, préconisée par le rapport Gallois (2012) sera longue. Une autre montée en gamme plus rapide nous est offerte via le couple produits- services : habiller nos produits industriels de services « haute couture ». Nous devrions trouver-là un nouveau savoir-faire français ! Offrons à nos grands groupes industriels ce qu’ils ne trouveront pas ailleurs… On le disait plus haut, la France peut s’enorgueillir de ses grands groupes, tous secteurs confondus. Au sein des classe- ments européens, elle en dispose de plus de 20 %. Dans le 4 Audition devant le Sénat de M. Nicolas Dufourcq, candidat proposé par le Président de la République aux fonctions de directeur général de la société anonyme BpiFrance, 31 janvier 2018. REE N°3/2018 Z 41 L'ARTICLE INVITÉ Top 500 mondial, elle en a une trentaine, juste devant l’Alle- magne dont le PIB est pourtant de 40 % supérieur. Mieux ! La France dispose du même nombre de grands groupes industriels que l’Allemagne, qui la surpasse pourtant dans ce secteur. Et pourtant nombre de ceux de ces grands groupes qui ont développé une vision mondiale de leur marché ont pris leur distance vis-à-vis de notre pays. D’abord parce que ce marché représente moins de 10 %, voire moins de 5 %, de leurs ventes. Ensuite parce que depuis des années, les groupes industriels se sentent incompris par l’Etat (cf. ci-dessus). Leur point de vue est légitime. L’entreprise est en général incomprise par la sphère publique. Enfin, parce que depuis quelques années, l’Etat qui a besoin de ressources pour ses politiques publiques voit l’entreprise comme une manne, ou du moins les entreprises ont l’impression de l’être. L’amour de l’entreprise clamé par certains politiques est perçu comme l’amour de sa dot… Un taux de prélèvement obligatoire parmi les plus hauts d’Europe en témoigne. L’adhésion « nationale » des grandes entreprises indus- trielles a très fortement décru et, parfois, est même devenue évanescente. Elles ne se rappellent au bon souvenir de l’Etat français que lorsqu’elles sont en crise. Comment ces groupes pourraient-ils se rapprocher à nouveau du territoire national, y recréer une connivence ? Lors des phases préparatoires à la réouverture commer- ciale du marché iranien par exemple, il était évident que les grands groupes n’arriveraient pas (peut-être à l’exception de Total) à peser dans les rapports de force interétatiques, sans l’appui de l’Etat français. L’absence d’adossement à une di- plomatie économique peut se révéler une vulnérabilité pour les grands groupes, sa présence un confort et parfois aussi une source d’opportunités. Aussi, l’idée serait de disposer d’une législation offensive, à l’image de la législation américaine, le Foreign Invest and National Security Act et son CFIUS, qui limitent le contrôle des entreprises sensibles par des intérêts étrangers. Le décret fran- çais sur les investissements étrangers est du « Canada Dry » par rapport à la législation américaine. Et si l’on considère que c’est un sujet européen, eh bien, qu’il soit porté au niveau de ses instances ! L’autre idée serait de s’appuyer sur l’intelligence éco- nomique, autrement dit l’espionnage, le renseignement, la diplomatie pour avoir la capacité à « monter des coups » en disposant d’informations privilégiées. Dans l’Europe post- Brexit, la France sera le seul Etat du continent à disposer d’une diplomatie reconnue, appuyée par une capacité d’interventions militaires, disposant de la dissuasion nucléaire et d’un droit de véto au Conseil de sécurité des Nations Unies. Grâce à cela, l’Etat français occuperait une position unique en Europe et serait en mesure de pouvoir à nouveau séduire les grands groupes et les faire adhérer au « territoire » national. En d’autres termes, il n’y pas de déclaration d’amour qui compte, seulement des preuves d’amour… Construisons 200 écosystèmes5 innovants dans les territoires L’histoire économique et sociale de notre industrie a conduit à considérer des filières industrielles (une dizaine) structurantes de notre économie. La phase d’internationalisation a privilégié des actions de développement des territoires fondées sur l’attraction d’investissements étrangers ou sur l’accompagnement à l’export. Cependant le nouveau paradigme « innovation » induit d’autres politiques d’animation des chaînes de valeur ou de développement des territoires. Sur les territoires, le défi consiste désormais à diffuser l’innovation au sein du plus grand nombre possible d’en- treprises, pour y créer de la valeur économique et des emplois. A défaut, nos territoires perdront leur compétitivité et se retrouveront déclassés. En ce qui concerne les filières, celles de « l’aéronautique » et « l’automobile » sont relativement cohérentes, aux enjeux alignés. Elles font exception. Les autres, celle de la chimie par exemple, se composent de plusieurs sous-systèmes dont les enjeux divergent. Le défi est d’accompagner au mieux ces « écosystèmes », infra-filières. Enfin un nouveau modèle symbolisé par les fab labs (mutualisation d’équipements industriels, outils de fabrication 3D, ateliers de prototypage) permettrait peut-être de revitaliser le tissu industriel français. Les ruptures dans les modes de fabrication pourraient s’étendre aux produits eux-mêmes avec un foisonnement de nouveaux objets manufacturés. Or nous ne disposons pas des outils nécessaires pour accompagner cette évolution. Si les grands groupes disposent des moyens nécessaires à leur transformation (même s’ils sont parfois freinés par leur moindre agilité liée à leur taille ou à leur culture), les PME/PMI ou les petites ETI, elles, recherchent un accompagnement qu’elles ne trouvent pas. Que faire ? On peut prendre le pari que leur transformation se fera par « tache d’huile », par la diffusion de la conviction que « c’est possible » ou que « ça marche ». Cette diffusion est un phénomène de proximité, presque de « bouche à oreille » entre les chefs d’entreprises. Certaines des structures existantes, publiques ou para- publiques, qui accompagnent l’innovation, la valorisation de la propriété intellectuelle, le développement économique de ter- ritoires ou le développement de briques technologiques, etc. 5 Le terme n’est pas idéal car il recouvre beaucoup de réalités différentes aujourd’hui. 42 Z REE N°3/2018 L'ARTICLE INVITÉ s’empareront de l’accompagnement des PME/ETI sur leur che- min de transformation 4.0. A ce jour, plusieurs « concepts » semblent émerger, en fonction de la taille de la ville à laquelle ils seraient attachés : des réseaux multi-sites comme celui de Lyon (spécifiques aux très grandes métropoles) ou des projets industriels avec un site principal (pour les métropoles mais extensible aux villes moyennes et grandes). Par contre pour les villes petites et moyennes, parfois dotées de zones indus- trielles, parfois moribondes, un nouveau concept mériterait d’être inventé. L’histoire des structures d’accompagnement à l’innovation en France, souvent sectorialisées par filière et attachées à l’innovation de pointe (l’excellence à la Française) conduit à une réponse inadaptée aux nouveaux besoins : diffusion de briques technologiques déjà matures dans les PMI/PME, plate-forme de formation aux nouvelles techniques indus- trielles, accès à des services à valeur ajoutée (par exemple la cybersécurité), etc. Peu intègrent la transition environne- mentale qui se déroule en simultané à celle du numérique. Enfin les modèles sur financements publics s’épuisent alors que certains projets pilotes réinventent des modes de finan- cement avec un modèle économique autoporteur. Tous seraient différents et adaptés à leur environnement, leurs financeurs. Il en faudrait environ 200 pour mailler le pays. Dans la quasi-totalité des territoires, des PMI « pépites » sont leaders sur leur marché, certes parfois de niche, et as- pirent à grandir. C’est un constat partagé qui confirme que l’association « territoires et industries » est possible et pro- metteuse. A nous de donner les moyens de la réussir ! Conclusion Nous sommes les héritiers « spirituels » des grands programmes industriels à la française. Ceux-ci ont parfois réussi, en as- sociant une volonté collective à un talent national pour gérer de manière centrali- sée une complexité certaine. Toutefois, la donne a considérablement évolué. Les gains que permettent la centralisa- tion et les effets d’échelle sont désormais inférieurs aux gains générés par l’innova- tion dont les cycles sont de plus en plus courts. Certains considèrent que la Loi de Moore réservée d’abord aux puces électroniques est valable désormais dans une dizaine d’autres domaines. Le monde a changé de paradigme. Les organisations de- vront s’y adapter, surtout que les compétences nécessaires ne seront plus les mêmes. Notre modèle vertical ou pyramidal, bourré d’intelligence et d’expérience, n’est plus adapté. Les systèmes à colonne vertébrale de reporting centralisé sont inhibiteurs d’inno- vation. Ce n’est plus tant l’intelligence et l’expérience des leaders de demain qui comptera, que leur talent et leur audace. Au cours de la dernière réunion de cabinet à l’Elysée à laquelle j’ai assisté, j’ai tenté de faire passer le message suivant : désormais, il faudra désigner à la tête des entre- prises privées ou publiques des dirigeants de moins de 40 ans. Je ne plaidais pas pour moi – j’avais déjà dépassé la limite – mais parce que j‘étais déjà convaincu que le monde qui émerge ne peut plus être pleinement compris par des personnes d’un âge certain. Parce qu’aujourd’hui, c’est l’audace qui est désormais la clef de la réussite… et non la prudence, la malice et l’aversion au risque qui, elles, ont façonné de nombreuses réussites individuelles ces der- nières décennies. La France est dans le coup du numérique, de l’écono- mie de partage, de l’innovation, de l’entrepreneuriat, etc. La France joue la carte de l’interdisciplinarité. Ces ponts ouverts entre les sciences et les techniques, le style, la mode et le de- sign sont de vrais atouts. L’innovation et sa valeur semblent aujourd’hui provenir davantage du croisement des disciplines que d’une percée spectaculaire de l’une d’entre elles. Ce sont souvent des bi- nômes, sciences de la vie et numérique, design et numérique… dans lesquels l’un des membres est fréquemment une des sciences de l’information. La réalité est là. Nos start-up con- quièrent le CES à Las Vegas. Les cerveaux français « ont la cote » sur la côte Ouest des Etats-Unis. Cisco, GE, Microsoft ins- tallent leurs bases technologiques euro- péennes… en France ! Ils ne prennent pas ces décisions à la légère. Le terreau français recèle des atouts et de l’attractivité nécessaires. Alors al- lons-y ! Q Olivier Lluansi est diplômé de l’Ecole polytechnique, membre du Corps des mines et titulaire d’un master en Sciences politiques internationales de l’ULB (Bruxelles). Il a commencé sa carrière à la Commission européenne, puis au Conseil régional du Nord-Pas- de-Calais. Il a ensuite rejoint Saint- Gobain dont il a supervisé les activités en Europe centrale et orientale. Il a également été Conseiller industrie et énergie à la présidence de la République sous le mandat de François Hollande. Il est actuellement associé au sein d’EY Consulting.