Lorentz, précurseur de la relativité

11/10/2017
Publication REE REE 2005-6-7
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2005-6:20247
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Lorentz, précurseur de la relativité

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L'ANNÉE MONDIALE DE LA PHYSIQUE Lorentz, précurseur de la relativité Jean-Claude Boudenot Thales Research & Technology, Membre Émérite de la SEE 1 1est beaucoup question d'Einstein en cette année mondiale de la physique. Son année merveilleuse est célébrée un peu partout dans le monde, ainsi que le cinquantenaire de sa mort (survenue le 18 avril 1955). L'apport de Poincaré à la genèse de la relativité restreinte est de plus en plus souvent mentionné, trop souvent d'ailleurs sous forme polémique. Einstein n'a pas à être opposé à Poincaré, la construction de la relati- vité a été un proces us graduel. Le troisième honune, Lorentz, est également souvent cité, mais son apport n'est que trop rarement détaillé. Qui était Lorentz, quelles ont été ses contributions à la physique en général, à la relativité en particulier, quels étaient ses liens avec Einstein? C'est à ces questions que nous voulons donner des éléments de réponse dans ce bref article. De brillants débuts Hendrick Antoon Lorentz (le prénom francisé se traduirait par Henry Anthony) est né le 18 juillet 1853 à Arnhem en Hollande. C'est un enfant calme, souriant, d'une constitution un peu délicate, n'aimant pas les jeux rudes sans toutefois être rabat-joie. Il tarde à parler (comme cela sera également le cas du jeune Albert Einstein) et entre à six ans à l'école primaire. Il se montre alors très bon élève et se classe toujours premier. AI'école secondaire il se passionne pour tous les enseignements et révèle ses dispositions pour l'étude des mathématiques et de la physique. Dès l'âge de quinze ans Hendrick Antoon lit des livres en anglais, en allemand (en particulier Goethe et Schiller) et en français (son auteur préféré est Voltaire). Cette facilité pour les langues sera très appréciée dans sa carrière de physicien, c'est L1ne des raisons pour lesquelles il sera choisi pour être le premier président des Conseils Solvay (entre 1911 et 1927). Il passait avec la plus grande facilité et la plus grande perfection du français à l'anglais ou à l'alle- mand lors de l'animation des débats. C'est ainsi que Marcel BIillouin rapporte que « La connaissance et la pratique de la langue anglaise et de la langue alle- mande, permettent à M. Lorentz de saisil; dans tous ses replis, la pensée des interlocuteurs, et d'y répondre avec la précision la plus nuancée. Et il semble qu'il soit infatigable, malgré le passage d'une langue à l'autre dans la discussion des théories et des hypothèses les plus éloignées en apparence des notions classiques ». Hendrick Antoon possédait également une excellente mémoire qu'il avait hél;tée de son grand-père. En 1870, ses études secondaires terminées, Hendrick Antoon décide de se présenter à l'examen d'entrée de l'Université de Leyde. Toutefois, l'examen d'entrée comporte des épreuves de latin et grec, matières qui n'étaient pas enseignées à son école d'Arnhem. Lorentz consacre alors huit mois à l'apprentissage de ces deux langues et devient, à 17 ans, étudiant dans cette prestigieuse Université. En novembre 1871, après seulement un an d'étude (ce qui était exceptionnel), Lorentz reçoit le diplôme de licence ès sciences avec la mention summa cum laude. Au cours de l'examen de géométIie analytique, le pro- fesseur indique sa satisfaction, mais mentiolllle cependant qu'il avait espéré une meilleure prestation de la part de l'étudiant. .. avant de réaliser qu'il l'avait interrogé en croyant avoir affaire à un examen de doctorat ! Lorentz commence alors une deuxième année d'études à Leyde et c'est à ce moment qu'il découvre les œuvres de Maxwell'. Un de ses cama- rades raconte « qu'à cette époque [(1873), Lorentz] était rempli de nouvelles idées en physique et il entre- voyait l'existence de nouveaux phénomènes, encore inconnus, qu'il tentait de découvrir... [Il] était convaincu de l'existence des ondes électromagné- tiques et essayait d'en savoir plus en étudiant les décharges produites par des bouteilles de Leyde... Il n'est pas parvenu à découvrir les ondes électroma- gnétiques parce que les instruments qu'il utilisait étaient vraiment trop rustiques ». Ajoutons que les ondes électromagnétiques ne seront découvertes, par Hertz, que 15 ans plus tard. Le Il décembre 1875, Lorentz soutient sa thèse, intitulée : La réflexion et la réfraction de la lumière dans la théorie électromagnétique. En 1877, il est nommé au poste de professeur de physique théorique 1C'est-à-dire avanlla parution du Trailé d'éleclricilé et de magnétisme, Maxwell (1873). REE 0617 Juin/juillet 2005 L'ANNÉE MONDIALE DE LA PHYSIQUE qui vient d'être créé à l'Université de Leyde. Les cours de Lorentz sont très appréciés, d'une part parce qu'ils sont d'une extrême clarté, d'autre part parce qu'il aborde des sujets d'actualité, ce qui est inhabi- tuel à cette époque. Lorentz n'a alors que 25 ans et n'est guère plus âgé que ses étudiants. Peu après, il fait connaissance d' Aletta Kaiser dont le père, Johannes Wilhelm Kaiser, est un célèbre graveur, pro- fesseur à l'Académie des Beaux-Arts d'Amsterdam et directeur du Musée national de peinture. Hendrick Antoon et Aletta se marient en 1881 2. La même année, alors qu'il n'a que 27 ans, Lorentz est élu membre de l'Académie Royale des Sciences d'Amsterdam. Les années « relativistes» Lorentz aborde des sujets variés: théorie cinétique des gaz, effet Hall, phénomènes thermoélectriques, etc. En 1886, dans un article intitulé: De l'influence du mouvement de la terre sur les phénomènes lumineux, Lorentz remarque une erreur dans le papier OlI Michelson décrit sa fameuse expérience de 1881. C'est sa première contribution à l'histoire de ce qui deviendra la théorie de la relativité. En 1892 commence une période de douze ans (1892-1904) au cours de laquelle il construit sa théorie des électrons (théorie qui prolonge et clarifie l'électromagnétisme de Maxwell), donne naissance à la particule associée l'électron (1897), et annonce la théorie de la relativité restreinte. Il développe, en 1892, l'hypothèse selon laquelle le comportement de la matière qui interagit avec la lumière - ou avec une onde électromagnétique- peut être interprété en termes de particules chargées et introduit, pour expliquer le résultat négatif de l'ex- périence de Michelson et Morley, la « contraction de Lorentz-FitzGerald ». Ces travaux seront poursuivis et amplifiés en 1895 par son important mémoire connu sous le nom abrégé de « Versuch », dans lequel il ajoute aux quatre équations de Maxwell la formule de ce que nous appelons aujourd'hui la force de Lorentz. En 1896, Lorentz applique sa théorie des électrons au phénomène d'élargissement des raies spectrales par un champ magnétique, phénomène découvert par son élève Peter Zeeman et bientôt appelé effet Zeeman. Son calcul lui montre que, contrairement à ce qu'avait cru observer Zeeman, les raies ne sont pas élargies mais dédoublées, et que de plus elles doivent être polarisées. Zeeman répète son expérience et confirme les prédictions de Lorentz. Leurs travaux conjoints seront récompensés par l'attribution du Prix Nobel de physique en 1902. Lorentz poursuit alors ses travaux sur sa théorie des électrons, et en 1899 il publie un nouveau mémoire intitulé ; Théorie simplifiée des phénomènes élec- triques et optiques dans des corps en mouvement, dans lequel il introduit les «transformations de Lorentz », ainsi que les baptisa Poincaré en 1904. Un dialogue très liche s'établit entre Lorentz et Poincaré, le point culminant de ce dialogue intervient en 1904 dans l'article de Lorentz intitulé; Phénomène électro- magnétique pour un corps se déplaçant à une vitesse quelconque plus faible que celle de la lumière, article dans lequel il introduit en particulier l'augmentation de la masse d'une particule avec sa vitesse. Un savant éclectique Au printemps 1906, Lorentz se rend aux États- Unis pour donner des conférences pendant six semaines consécutives à l'Université de Columbia à New York. De retour de son voyage aux Etats-Unis, à la rentrée universitaire de 1906, de meilleures conditions de travail l'attendent. Un an plus tôt, l'Université de Munich lui avait offert une chaire avec des conditions beaucoup plus avantageuses que celles dont il disposait à Leyde. Mais très attaché à la Hollande et à la vie calme et retirée qu'il y mène, il refuse l'offre tentante qui lui est faite. Ses charges à Leyde étaient devenues très lourdes. Cours, examens, travaux et correspondances avec des physiciens de différentes nationalités, tel était son quotidien, ce qui rendait encore plus attractive l'offre renouvelée que Munich lui faisait. D'autres propositions lui sont parvenues également des États-Unis, mais il est décidé à rester loyal envers son Université d'Oligine. Touché de cette fidélité, le gouvernement des Pays-Bas décide de le décharger d'une partie de ses obligations d'enseignement. Lorentz bénéficie maintenant d'une salle de conférence, d'un bureau pour lui, d'un autre pour son assistant et de deux petits laboratoires pour son usage personnel. Le rythme de ses publications reste toujours aussi soutenu et elles portent sur des sujets aussi nouveaux que variés; électromagnétisme, mouvement des électrons dans les métaux (théorie de Drude-Lorentz), thermodynamique, théOlie cinétique, liquéfaction de l'hélium, réflexion sur les quanta de lumière, nature des rayons X... En 1911, Lorentz est nommé curateur du cabinet de physique du Musée Teyler 3 à Haarlem, et secrétaire de la Société Hollandaise des Sciences. La même année Lorentz se 2 Le couple aura trois enfants: Geertruida Luberta (née le 20 novembre 1885), Jollanna Wilhelmina (née le 29 avril 1889) eL Rudolf (né le 8 mars 1895). 3 Son poste au Musée Teyler esL un peu analogue à celui de Directeur de la Royallllslill.llioll de Londres, en particulier il implique de faire des conférences publiques, Lâche dOn! Lorentz s'acquitte à merveille. REE NO 617 Juin/juillet 2005 L'ANNÉE MONDIALE DE LA PHYSIQUE voit également confier la présidence des Conseils Solvay. Le premier a lieu à Bruxelles du 30 octobre au 3 novembre. Lorentz présidera cinq Conseils Solvay (1911, 1913, 1921, 1924 et 1927) et mourra peu après le cinquième Conseil de 1927, le plus célèbre d'entre tous. En 1912 après 35 ans de service, Lorentz prend sa retraite universitaire, il quitte Leyde et déménage avec sa femme et son fils à Haarlem. Il gardera toutefois un poste de professeur ext:raordinai- re à l'Université de Leyde, où il donnera les célèbres conférences du lundi matin. Durant cette période, les centres d'intérêt de Lorentz sont toujours aussi éclec- tiques. Aux thèmes habituels sur lesquels il travaille (électromagnétisme, optique, thermodynamique) s'ajoutent d'une part des publications en hydraulique et hydrodynamique, et d'autre part des mémoires sur la gravitation. Einstein - Lorentz: une admiration réci- proque Lorentz était le physicien qu'Einstein a le plus apprécié ; il disait à son propos : « J'admire cet homme plus que quiconque,. je peux. même dire que je l'adore ». Réciproquement, Lorentz avait la plus grande admiration pour Einstein, c'est ainsi qu'il avait disposé dans son bureau le portrait de ce savant qui était pOUltant de 26 ans son cadet. L'admiration d'Einstein pour Lorentz venait autant de son œuvre que de sa persOLUlalité. Le physi- cien hollandais était un humaniste, et a souvent joué un rôle de diplomate entre les savants des divers pays européens en conflit. Après la guerre il s'est impliqué dans la Commission internationale de coopération intellectuelle de la Société des Nations, jusqu'à en devenir son président en 1925 : il peut ainsi à ce titre, être considéré comme l'un des fondateurs de l'UNESCO. Il a de plus rendu à son pays un service incalculable en s'impliquant pendant plusieurs années dans le projet d'assèchement du Zuiderzee. Il sera également président de l'enseignement supérieur hollandais, ainsi que l'un des initiateurs du T.N.O, le CNRS hollandais. Albert Einstein dépeint de façon admirable le rôle d'ambassadeur joué par Lorentz 4 : «Avec la vaste spécialisation du travail de recherches scientifiques que le XIX' siècle a apportée avec lui, il est devenu rare de voir des hommes, qui occupent dans la science llne place de premier rang, trouver encore la force de rendre à la communauté des selvices spéciaux. dans le domaine de l'organisation et de la politique internationale. Pour cela, il ne faut pas seulement de la puissance de travail, de l'intelli- gence et du prestige acquis par des travaux exécutés, mais aussi une indépendance de préjugés nationau.x, qui est devenue rare de nos jours, et un dévouement à des buts communs à tous. Je n'ai connu personne qui ait réuni en lui toutes ces qualités d'une manière aussi paifaite que H. A. Lorentz. Mais voici le côté admirable de l'activité de cette personnalité. Les personnalités indépendantes et volontaires, comme on en trouve surtout chez les savants, ne se courbent pas volontiers devant une volonté étrangère et ne se laissent souvent conduire qu'à contre-cœur. Mais quand Lorentz occupe le fauteuil présidentiel, il se forme alors toujours une atmosphère de collabora- tion joyeuse, si différentes que soient les intentions et les façons de penser des hommes assemblés. Le secret de ce succès ne réside pas seulement dans la faculté de comprendre rapidement les hommes et les choses, dans l'admirable maîtrise du langage, mais surtout en ceci: on sent que Lorentz se donne entièrement au service de la chose, et dans le travail il est tout pénétré de la nécessité de ce dernier. Rien ne désarme autant les gens opiniâtres qu'une telle façon d'agir... Déjà pendant la guerre, etplus encore après, Lorentz s'est mis au service de l'œuvre de réconciliation internationale. Ses efforts se portaient surtout sur le rétablissement d'une collaboration utile et amicale des savants et des sociétés scientifiques. Celui qui n'a pas participé à une telle entreprise peut à peine se représenter combien elle est difficile. Les rancunes amassées pendant la guerre continuent à agi1; et beaucoup d'hommes influents persistent dans l'attitude irrécon- ciliable à laquelle ils se sont laissés pousser sous la pression des circonstances. L'effort de Lorentz ressemble ainsi à celui d'un médecin qui doit soigner un patient récalcitrant qui se refuse à prendre les remèdes préparés avec soin pour son salut. » Les dernières années En juillet 1923 Lorentz atteint 70 ans, l'âge légal de la retraite. Son anniversaire est célébré dans les locaux du Musée Teyler et à cette occasion la France, par l'intermédiaire d'un de ses ministres, le fait commandeur de la Légion d'honneur. Grâce à l'ini- tiative de quelques physiciens, H. A. Lorentz devient peu après professeur honoraire de la fondation de l'Université de Leyde, ce qui lui permet de poursuivre ses conférences du lundi jusqu'à la fm de sa vie. Albert Einstein, qui ne rate aucune conférence de Lorentz lorsqu'il séjourne à Leyde, nous en fait la 4 In : Alben Einstein. COtnlllelll je vois le //lOI/de, traduit de rallemand par Mamiee Solovine, Ed. Flammarion, 1958 REE W617 Juin/juillet 2005 L'ANNÉE MONDIALE DE LA PHYSIQUE description suivante : « Comme j'étais souvent à Leyde pour d'assez longues visites grâce à la gentille prévenance de l'Université de Leyde, et logeant à l'occasion chez mon cher et inoubliable ami Ehrenfest, j'ai souvent eu l'occasion d'assister aux conférences que Lorentz donnait régulièrement, après sa retraite officielle de son poste de professeur, devant un petit cercle de collègues plus jeunes. Tout ce qui émanait de cet esprit supérieur était clair et beau comme une œuvre d'art, et on avait l'impression que tout ce qu'il exprimait était simple et ne demandait aucun effort,. je n'ai jamais eu un.e telle impression d'aucun. autre conférencier. » Le début de l'année 1928 s'annonce tranquille et Lorentz poursuit ses conférences du lundi. Mais le lundi 16 janvier après-midi, précisément après son retour de Leyde où il vient de prononcer sa conférence hebdomadaire, après son déjeuner habituel en famille, Lorentz est pris d'une violente fièvre causée par l'érysipèle 5. Moins de trois emaines plus tard, le 4 février 1928, Hendrick Antoon Lorentz meurt des suites de cette maladie. Sa fille, G. L. de Haas-Lorentz, nous livre le témoignage suivant: « Il n'y ajamais eu par le passé un tel sentiment de tristesse en Hollande à la mort d'un scientifique théoricien qu'il n'y eut à la mort de mon père. J'ai vu moi-même des femmes du peuple à Leyde, aussi bien que des hommes de la bourgeoisie, qui ne pouvaient pas contrôler leurs émotions... Le jour des funérailles, par instruction du directeur général des postes de Hollande, le service du télégraphe fut interrompu dans tout le pays de midi à midi trois. Ainsi les funérailles de mon père devinrent presque un hommage royal... En arrivant au cimetière, le simple cercueil, couvert de quelques fleurs, fut posé sur la bière et, entre deux rangées de scientifiques et d'officiels, transporté jusqu'à la tombe. Le cercueil fut alors descendu dans un silence solennel. À la demande de la famille seuls quelques invités prirent la parole. Le premier orateurfut le pro- fesseur P. Ehrenfest, représentant la Hollande, puis Lord Ruthelford pour l'Angleterre et le professeur P. Langevin pour la France ainsi que le professeur A. Einstein pour l'Allemagne. Le discours de cOl/lIné- moration fut prononcé par le professeur Einstein. » « Me voici, dit Einstein, devant la tombe du plus exceptionnel et du plus généreux de nos contempo- rains. Son esprit lumineux a éclairé la route qui mène de la théorie de Maxwell aux succès de la physique actuelle... Sa vie était ordonnée avec la perfection minutieuse d'un chef d'œuvre. Sa bonté infatigable, sa magnanimité et son sens de la justice, associés à une compréhension intuitive des hommes et des situations, faisaient de lui le Maître dans toutes les sphères où il pénétrait. On l'écoutait avec joie parce qu'on savait qu'il ne cherchait pas à s'imposer mais à servir. » Puis Einstein ajoute : « Si nous, les plus jeunes, n'avions connu de H. A. Lorentz que le brillant éclat, notre admiration et notre vénération pour lui auraient déjà été extrêmes. Mais ce que je ressens lorsque je pense à H. A. Lorentz dépasse de loin cette seule vénération. Pour moi personnellement, il représentait davantage que tous ceux que j'ai connus tout au long de ma vie. » Qui est à l'origine de la relativité 7 Olivier Darrigol conclut un article récent 6 sur la genèse de la relativité par ces phrases: « L'historien ne peut comprendre la construction de la théorie de la relativité que comme un processus graduel et col- lectif. Lorentz, Poincaré et Einstein y ont participé dans des mesures comparables, si tant est que les sauts conceptuels puissent se mesurer ». Nous ne pouvons dans ce court article faire l'ana- lyse détaillée du mérite respectif de chacun de ces trois immenses physiciens. Il est par contre intéres- sant, et disons-le rarement fait, de laisser s'exprimer les acteurs de cette page d'hi toire. Indiquons donc quelques citations qui permettront aux lecteurs de se forger une opinion personnelle ou de conforter celle qu'ils avaient a priori. En mars 1906, quelques mois après la parution de l'article d'Einstein, qui est passé inaperçu au grand dam de son auteur, Planck est le premier à réagir. Son témoignage, loin de toutes polémiques futures, est précieux. Il indique : « Le principe de relativité, récemment énoncé par H. A. Lorentz, et généralisé par A. Einstein, impliquerait, s'il se vérifiait, une si prodigieuse simplification de tous les problèmes d'électrodynamique des corps en mouvement que la question de son admissibilité parmi les nOlions théo- riques fondamentales mérite d'être posée ». Qu'il nous soit permis de souligner cette asseltion qui nous semble très pertinente : « récemment énoncé par H. A. Lorentz, et généralisé par A. Einstein ». Einstein lui-même écrit, en 1907, dans un article de synthèse sur la relativité restreinte 7 :« ... de façon surprenante, il se révéla enfait, que pour surmonter 5 Maladie infectieuse, due à un streptocoque, caractérisée par une inflammation de la peall. 6 Fall/-if réviser l'his/Dire de /0 rela/ivilé ? Olivier Darrigol, iJ1« La lettre de l'Académie des sciences nO J4 », hiver 2004. 7 Einstein, Veber dos Re/ativi/iitprinzip /lnd die alts demsdben gezogene Fo/gerllngen, 1907 REE NO 617 Juin/juillel2005 L'ANNÉE MONDIALE DE LA PHYSIQUE la difficulté... il est seulement nécessaire d'appréhen- der le concept de temps avec suffisamment d'acuité. Il suffisait de s'apercevoir qu'on peut tout simplement définir comme temps une grandeur auxiliaire intro- duite par H. A. Lorentz, qu'il appelait temps local. Si l'on s'en tient strictement à cette nouvelle définition du temps, alors les équations fondamentales de la théorie de Lorentz sont en accord avec le principe de relativité, à condition seulement de remplacer les équations de transformation données plus haut par d'autres, qui soient en accord avec le nouveau concept de temps. L'hypothèse de H. A. Lorentz et Fitzgerald apparaît alors comme une conséquence impérative de la théorie. » Ce second éclairage est également essentiel: là où Lorentz introduit ce qu'il pense être un artifice mathématique, le temps local, Einstein abandonne la conception du temps newto- nien et en propose une nouvelle 8. Lorentz en convient lui-même: « Une transformation du temps était nécessaire, c'est pourquoi j'introduisis la notion de temps local, différent pour chaque système de réfé- rence en mouvement par rapport aux autres. Mais je n'avais jamais pensé qu'il pût avoir une quelconque relation avec le temps réel. Le temps réel était enco- re représenté pour moi par l'ancienne et classique notion d'un temps absolu, indépendant de toute réfé- rence à un système de coordonnées particulier. Il n'existait pour moi qu'un seul temps véritable. Je n'ai considéré ma transformation du temps que comme une hypothèse de travail de caractère heuristique, et la théorie de la relativité est donc réellement l'œuvre d'Einstein seul. »De la même façon Lorentz ajoute 9 : « ... J'ai approché la théorie de la relativité d'Einstein. Je dis délibérément approché car je n'ai pas été jusqu'à affirmer que les équations du champ électromagnétique dans un système en mouvement ont exacternent la même forme que dans un système au repos. Cet accomplissement était réservé à Einstein. J'étais cependant préparé à apprécie1; à admirer et à suivre l'évolution de sa théorie qui a conduit à la nouvelle théorie de la gravitation. » Il précise encore sa pensée en écrivant 10 : « C'est un point sur lequel Einstein a particulièrement insisté, dans la théorie dans laquelle il commence par énoncer un principe qu'il appelle de relativité... Je ne peux pas parler ici des nombreuses applications-qu'Einstein a tirées de ce principe... son résultat concemant les phénomènes électromagnétique et optique sont en accord avec ceu.x que nous avons obtenus dans les précédentes pages, la grande différence étant qu'Einstein a simplement postulé ce que nous avons déduit, avec quelques difficultés et de façon non entièrement satisfaisante, des équations fondamen- tales du champ électromagnétique. » En 1912, Wilhelm Wien propose que le prix Nobel de physique soit attribué conjointement à Lorentz et Einstein. À l'appui de sa demande, il fait l'analyse suivante: « Le principe de relativité a éli- miné les difficultés qui existaient en électrodyna- mique et a rendu possible de prédire pour un système en mouvement tous les phénomènes électrodyna- miques qui sont connus pour un système au repos... D'un point de vue purement logique le principe de relativité doit être considéré comme l'un des accom- plissements les plus significatifs jamais obtenus en physique théorique... Alors que Lorentz doit être considéré comme le premier à avoir trouvé le conte- nu mathématique de la relativité, Einstein réussit à la réduire à un simple principe. On doit donc considérer que les mérites des deux chercheurs sont compa- rables. » On peut regretter que le jury Nobel n'ait pas suivi cette proposition au terme de laquelle Lorentz aurait obtenu un second Nobel (il l'avait déjà obtenu en 1902 avec Zeeman), de même sans doute qu'Einstein, car celui qu'il obtint en 1922 (au titre de 1921) a récompensé l'une des plus belles découvertes de la physique: la notion de quanta de lumière. Quelques années plus tard (1915), Lorentz écrit à Einstein à propos de la théOlie de la relativité res- treinte : « Je sentis le besoin d'une théorie plus géné- rale que je tentai de développer plus tard [en 1904], et dont vous (et dans une moindre mesure Poincaré) avez trouvé la fonnulation. » Que l'on ne se trompe pas, Lorentz ne minimise pas l'apport de Poincaré, il dit à ce propos 11 : « ... Je n'ai pas établi le principe de relativité comme rigoureusement et universelle- ment vrai. Poincaré, au contraire, a obtenu une inva- riance pa/faite des équations de l'électrodynamique, et il a formulé le postulat de relativité, terme qu'il a été le premier à employer. » De son côté, Einstein rend hommage aux mérites de Lorentz et de Poincaré : « Il est hors de doute, dit Einstein 12, que si l'on jette un coup d'œil rétrospectif 8 Notons qu'Einstein a rendu uo hommage vibrant au père de la gravitation universelle: «Newton, pardonne-moi.: même pour un homme doué de LOn. incomparable puissance de réflexion et de création. il Il 'y avait à {on époque qu'une seule voie possible; tu l'as trouvée. » 9 Lorentz. in Collecled papers JO Lorentz, Théorie des électrons. Il Lorentz, Deux mémoires de Henri Poin.caré, 1.921 12 Einstein, Notice autobiographique. REE N' 617 Juin/juillet 2005 L'ANNÉE MONDIALE DE LA PHYSIQUE sur son évolution, la théorie de la relativité était mûre en 1905. Lorentz avait déjà découvert, par l'analyse des équations de Maxwell, la transformation qui porte son nom. De son côté, H. Poincaré a pénétré plus profondément dans la nature de ces relations. Quant à moi, je n'avais connaissance, à cette époque, que de l'œuvre importante de 1895 de Lorentz mais non des travaux ultérieurs de Lorentz et, pas davan- tage, des recherches consécutives de Poincaré. En ce sens, mon travail de 1905 est indépendant. Ce qui est nouveau dans ce mémoire, c'est d'avoir découvert que la portée de la transformation de Lorentz dépas- sait sa connexion avec les équations de Maxwell et mettait en cause la nature de l'espace et du temps. Ce qui était également nouveau, c'est que l'invariance de Lorentz est une condition générale pour la théorie physique ». En 1931, lors d'une rencontre avec Michelson, Einstein dira : « Vous avez découvert un effet insi- dieux dans la théorie de la lumière fondée sur l'éther, telle qu'elle existait alors, et stimulé les idées de H. A. Lorentz et FitzGerald d'où est issue la théorie de la relativité restreinte. Cela en retour a tracé la voie à la théorie de la relativité générale, et à la théorie de la gravitation ». L'apport de Lorentz, comme celui de Poincaré, a été dételminant. Mais en rejetant purement et simple- ment le modèle de l'éther et en introduisant un cadre REE 0617 Juin/juillet 2005 cinématique qui convient non seulement à l'électro- magnétisme mais à l'ensemble de la mécanique, la théorie d'Einstein a pu accueillir, sans avoir à être remis en cause, l'ensemble des développements ulté- rieurs, en particulier ceux de la théorie quantique des champs qui réalise le mariage de la relativité restrein- te et de la théOIie des quanta. Pour en savoir plus H. A. Lorentz, impressions of his life and work, G. L. de Haas-Lorentz, North Holland Publishing Company, 1957. La vie et l'œuvre d'Hendrick Antoon Lorentz, Notice lue à la séance publique annuelle de l'Académie des Sciences le 10 décembre 1951, in Sur les sentiers de la science, Louis de Broglie, Albin Michel, 1960. Lorentz, R. Mc Cormmach, in Biography in Dictionary of Scientific Biography, New York 1970-1990. Lorentz et la naissance de la physique moderne, Jean-Claude Boudenot, Jean-Jacques Samueli, Ellipses, 2005. Poincaré Physicien, Jean-Claude Boudenot, Jean-Jacques Samueli, Ellipses, 2005. Comment Einstein a changé le monde, Jean-Claude Boudenot (préface de Claude Cohen-Tannoudjil, EDP Sciences, 2005.