Hommage à Jean-Pierre Noblanc : l'industriel

02/09/2017
Auteurs : Didier Lombard
Publication REE REE 2006-1
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2006-1:19768
DOI :

Résumé

Hommage à Jean-Pierre Noblanc : l'industriel

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Par Didier LOMBARD Président Directeur Général de France Telecom Maurice Bernard m'a demandé de prendre sa suite et de rapporter les principaux évènements de la carrière "industrielle " de Jean-Pierre Noblanc. En fait. mon récit va comporter un cer- tain recouvrement avec l'exposé précédent. Pour faire passer la richesse de notre relation et l'intlueiice extrême qu'il a eue sur beaucoup de décisions, il est en effet indispensable de relater la vie du scientifique et du pédagogue. Acte 1 - Le laboratoire de Bagneux Je ne relaterai que deux épisodes de cette pédode qui eurent bien des conséquences sur la suite... En 1984 nous décidons avec Jean-Pierre de faire un voyage d'étude dans le pays qui abritait les laboratoires de pointe en opto- électronique, le Japon. A cette époque la production de composants au Japon venait de dépasser celle des États-Unis : l'Occident commen- çait à craindre la domination de l'Orient. En dépit de tous les pronos- tics pessimistes ce voyage fut très facile à monter. Tous les laboratoires industriels se sont ouverts à nos questions et nos visites ne furent pas limitées au musées ou aux showrooms réservés habituellement aux visiteurs, la notoriété scientifique de Jean-Pierre ayant probablement été le sésame invisible qui réalisa ce miracle. De nombreuses coopé- rations avec des savants prestigieux nous furent proposées et nous regagnâmes notre pays sur un petit nuage. Après réflexion, nous nous rendîmes à l'évidence : si les portes- des laboratoires japonais étaient si grandes ouvertes, c'est qu'une coopération avec nous ne pouvait avoir de retombées industrielles qu'au Japou, puisque notre mère nourricière la DGT n'avait pas d'in- dustrie en son sein et notre inexpérience en matière de propriété industrielle nous laissait peu de chance d'exploiter efficacement le fruit de nos recherches. Nous ne devions jamais oublier cette leçon dans notre vie professionnelle. Tout accord de coopération doit être analysé avec une vision réaliste des retombées industrielles du projet, c'est ce que nous devons à ceux qui financent ces recherches, qu'ils soient actionnaires ou contibuables ! Deuxième anecdote de la période, la rénovation du bâtiment C de Bagneux. Le laboratoire de Bagneux manquait dramatiquement de place pour déployer ses recherches en optoélectroniques. Nous avions besoin de nouvelles salles blanches de très hautes performances. Opportunément, le seivice des expositions des PTT devait quitter l'enceinte de Bagneux. après quelques décennies de lutte. Le projet de transformer le bâtiment anciennement utilisé par ce service en un laboratoire d'optoélectronique fut approuvé et soutenu par la direction du CNET Je pus alors observer une profonde mutation de notre savant pédagogue. Il endossa l'habit d'un entrepreneur chef de projet, et réalisa l'exploit de réussir en dix-huit mois la transfonnation d'un bloc de béton poussiéreux en un ensemble de salles blanches palfai- tement adapté à la production des premiers lasers, destinés aux câbles sous-malins à fibre optique que la DGT s'apprêtait à poser entre le continent et la Corse. Jean-Pierre était donc non seulement un chercheur capable d'en- traîner avec lui des équipes de physiciens et Surtout de les oienter, ce qui n'est pas toujours très facile, mais il pouvait aussi être le leader de projet mettant en oeuvre des acteurs de cultures très différentes et de profils très contrastés. Le moment venu, ces qualités de managerc allaient se révéler bien utiles ! Acte 2 - Le Centre Norbert Ségard de Grenoble Mars 1989, je rejoins le ministère de la Recherche et de la tech- nologie sous la direction chaleureuse de ce grand savant et techno- logue qu'est Hubert Cuden. Mes responsabilités antérieures dans le domaine spatial ont probablement inspiré ce choix, mais ce sont les rapports quotidiens avec le CNRS tissés dans la vie complexe de Bagneux qui me furent le plus utiles dans mes nouvelles fonctions. Parmi mes responsabilités figurait la "tutelle du CEA " et donc du LETI. Ceci fut pour moi l'occasion de découvrir la réalité des labora- toires de microélectronique silicium sous un jour symétrique ; la riva- lité entre le LETI et le centre Norbert Ségard était culminante. Sous le regard goguenard desdeux indLiStlielSfrançais du secteur,ces deux laboratoires sebattaient pour développer destechnologies nouvelles et les proposer pour une hypothétique valorisation industrielle. Le théorè- me japonais s'appliquait pleinement. La première étape était de choisir deux dùigeants capables de construire ensemble. Du côté CNET, le choix s'imposait. Seul Jean-PierreNoblanc avait l'aura et lesqualités nécessaires pour réussircette mission. Ce fut naturellement le choix du nouveau direc- tew-du CNET, Michel Feneyrol, qui ne devaitjamais le regretter. Ce choix était déteminant, car il s'agissait d'appliquer le nou- veau modèle de relation entre centre de R&D et industriel, souhaité par Jean-Pierre Poitevin. La ligne pilote pour la prochaine génération technologique serait installée dans l'usine. Les chercheurs allaient tra- vailler en ambiance industrielle, réduisant ainsi tous les délais et les difficultés du transfert technologique. Le projet Crolles 1 était en route. Simultanément il fallait préparer l'étape technologique suivante, c'est-à-dire maintenir une capacité de recherche amont susceptible d'apporter le moment venu les solutions aux développements néces- saires pour la génératiou suivante. Un groupement scientifique, le GRESSI, fut mis en place pour assurer cette fonction en réunissant toutes les compétences de la place de Grenoble. Voilà le vaste champ de projet que Jean-Pierre Noblanc, directeur du Centre Norbert Ségard eut à mettre en place et à animer. Inutile de disserter longuement sur la totale réussite de tous ces projets. La réussite éclatante de ST dans les années qui ont suivi, lui doit beaucoup et en fut l'aboutissement durable. Acte 3 - Le conseil de surveillance de ST En 1991, Roger Fauroux me demande de prendre la Direction Générale de l'industrie du ministère de l'Industrie. J'y retrouve les problèmes de la microélectronique silicium et de la situation préoc- cupante de nos champions européens. Peu de temps auparavant, REE No1 le] 2006 > L'article initéd > Un grand technologue : Jean-Pierre NOBLANC (1938 - 2003) < Jacques Delors avait réuni à Saulieu les grands de l'industrie électro- nique européenne, pour examiner la situation de ce secteur par rapport à la concumence américaine et asiatique. Leurs conclusions étaient très pessimistes : les chances de survie d'une industrie européenne des composants étaient très limitées. Très mauvaise nouvelle pour l'Europe qui dépassait, bien sûr, le strict cadre de l'électronique pour concemer l'ensemble des secteurs industriels. Smvient la nomination de Madame Edith Cresson à Matignon, accompagnée de son conseiller spécial Abel Fai-noux. Celui-ci n'était pas d'humeur à baisser les bras. Sur la suggestion de Monsieur Henri Stark, dirigeant de Thomson-CSF en charge du suivi de ST Microelectronics, j'acquis la conviction que ST recapitalisée et cor- rectement aidée pour ses recherches pouvait devenir un industriel prospère. Nous avions le soutien du gouvernement, et d'ailleurs de tous les suivants. Il restait à persuader Bmxelles, trouver les capitaux en France, persuader les coactionnaires italiens et trouver les crédits en Italie. Nous n'avions tien de tout cela mais nous avions un dirigeant exceptionnel, Pasquale Pistorio. Il n'est pas dans notre propos aujourd'hui de relater l'épopée fran- co-italienne qui permis de bâtir ce plan. Il suffit de dire que tous les éléments du plan furent rassemblés. CEA Industrie fut chargé de la tutelle industrielle de ST pour la partie française. C'est là que l'on retrouve notre ami Jean-Pierre. Philippe Rouvillois, administrateur général du CEA et président de CEA Industrie qui me demande de lui suggérer quelqu'un pour suivre le dossier ST pour le compte des actionnaires français. Je devais justement passer une soirée à Grenoble pour une célébration et j'étais l'hôte de la famille Noblanc. Quand j'ai suggéré à Jean-Pierre qu'il pounait maintenant devenir industriel, il poussa les hauts cris développant un raisonnement démontrant sans appel son incompétence pour la chose industrielle. Ce fut néanmoins la suggestion que je transmettais à l'adminis- trateur général qui voulut bien la retenir. Voilà notre docteur ès sciences promu membre du conseil de surveillance de ST et bientôt président de ce conseil, en altemance avec son homologue italien Bruno Steve. Jean-Pierre s'adapta sans aucune difficulté à son nouveau métier, et appoita aux travaux du conseil de surveillance de ST une richesse de réflexion que l'on y retrouve encore aujourd'hui, et qui ne serencontre que dans peu de conseils. Les débats entre l'exceptionnel manager Pasquale et les deux président et vice-président Jean-Pierre et Bruno, ont nourri pendant des années les grandes orientations du groupe. Le succès extraordinaire du groupe franco-italien, parti de la trei- zième place mondiale dans le classement des industriels de la micro- électronique pour atteindre la deuxième ou la troisième place, témoigne de l'extraordinaire qualité des organes dirigeants du groupe et du rôle essentiel qu'y a joué Jean-Pierre, probablement grâce à son profil complet de scientifique ayant accédé au monde de la gestion.c Acte 4 - Le Réseau National de la Recherche en Télécommunication En 1994, François Fillon, ministre des Technologies de l'infor- mation, me demande un rapport sur la recherche en télécommunica- tion. L'évolution prévisible de France Télécom posait en effet la ques- tion de la pérennité du CNET (Centre national d'études des télé- communications), dont le rôle central par rapport à l'ensemble des acteurs ne pouvait perdurer au sein d'une société fondée à exploiter de façon privative les innovations issues de sa branche recherche. La question était délicate, car le budget de l'État ne pouvait supporter la création d'un nouvel établissement de recherche supposé reprendre le flambeau desrecherchesamont du secteurdes télécommunications. Il ne pouvait être non plus question d'escamoter le sujet, car le rôle impor- tant de l'industrie française sur les marchés mondiaux des télécom- munications était, de façon évidente, liée au niveau élevé de R&D entretenu depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans ce domaine.c Ma recommandation fut de mettre en réseau tous les organismes qui traitaient de sujets liés aux télécommunications : CNRS, INRIA, laboratoires des Écoles du GET, CEA, laboratoires des principaux opérateurs de télécoms... Approuvé par le ministre, cette ligne d'ac- tion fut reprise par le nouveau gouvernement (qui en fait multiplia les réseaux de recherche sur de nombreux sujets). Il restait à trouver le président du comité d'orientation du RNRT (Réseau national de recherche en télécommunication). Le profil recherché n'allait pas de soi, puisqu'il fallait réconcilier autour de la table les points de vue des chercheurs avec les points de vue des industriels, et surtout faire des choix stratégiques puisque les crédits disponibles ne peimettaient pas de mener des travaux ency- clopédiques. La candidature de Jean-Pierre s'imposait évidemment ; il eu la gentillesse d'accepter cette responsabilité nouvelle malgré la lourdeur de sesautres responsabilités. Inutile de dire que l'objectif fut très rapidement atteint. Une communauté de recherche se créa et adopta un programme prioritaire que la suite des événements allait révéler très pertinent. Uwi de Jean-Pierre pour faire travailler ensemble des experts d'horizon très différents et surtout créer des synergies là où n'étaient potentiellement que rivalités, avait encore agi. Acte 5 - Le projet Crolles 2 En 1999, je deviens ambassadeur délégué aux investissements internationaux, ce qui me permet de garder un contact étroit avec les principaux industriels opérant dans notre pays. De fréquents contacts avec Jean-Pierre me permettaient de me tenir informé de l'évolution du dossier ST dans un monde économique très mobile. La stabilité de l'actionnariat était bien sur une préoccupation fré- quente pour laquelle la sensibilisation des principaux décideurs politiques français et italiens était à entretenir avec opiniâtreté. On doit d'ailleurs remarquer que tous les ministres ont su maintenh un cap sans ambiguïté sur ce dossier difficile, et ceci quelle que soit leur sen- sibilité politique. En 2001, Jean-Pierre aborde un nouveau sujet : le développement de la prochaine étape technologique va nécessiter un volume d'in-c vestissement hors de portée d'un industriel isolé. Il faut chercher d'urgence des coopérations pour ST. Une action commune avec la branche composant de Philips paraît négociable ; ils sont déjà présents à Crolles. On doit pouvoir les persuader de franchir un pas supplémentaire. Mais ça ne suffira pas, il faut trouver un troisième partenaire. Motorola semi-conducteurs est une piste toute tracée ; investisseur historique en France, ce groupe est toujours dirigé par la famille Galvin dont la francophilie est connue. Seule difficulté, nous savons que Motorola est très avancé pour un projet à Taiwan. La suite du montage du projet Crolles 2 met en action l'ensemble des acteurs que nous avons déjà évoqué précédemment : PasqualePistorio et seséquipes pour préparer le projet, Jean-Pierrepour persuader le conseil de suivre le projet du management, Jean Lasvigne pour infléchir la décision du board de Motorola, les ministres des Finances français pour attribuer les aides nécessaires, les élus locaux et régionaux pour accompagner le projet au niveau local.c REE WI Janvier2006 Tout ceci pour aboutir en avril 2002 sur l'annonce par les trois industriels d'un projet de cinq milliards d'euros de R&D, qui sera la plus grosse annonce industrielle de la décennie en France. Ce succès est le résultat indiscutable de toutes les actions menées par Jean-Pierre depuis une décennie : vision stratégique, confiance de ses pairs, confiance des élus locaux, action infatigable pour la croissance de ST, mais aussi et surtout pour le maintien d'une compétence européenne de premier plan sur ces sujets stratégiques. Ce projet est un peu le cou- ronnement de l'ceuvre de Jean-Pierre, toujours prêt à s'engager pour une juste cause. Voilà donc au travers de ces aventures, quelques impressions de ma vie "parallèle "avec celle de Jean-Pierre Noblanc. Ce récit est bien sûr incomplet, car il ne traite qu'une faible partie de la vie profes- sionnelle de Jean-Pierre, mais j'espère qu'il porte le message princi- pal : Jean- Pierre a été un "honnête homme " de cette fin de vingtième siècle. Porteur de valeurs fortes, visionnaire, son oeuvre a eu une influen- ce déterminante sur la vie de nombre de nos concitoyens. Nous devons nous attacher à la faire perdurer dans le nouveau siècle. REE Wl Janvier2006