Le centenaire de l'invention du radar par Christian Hülsmeyer, retour sur un anniversaire

01/09/2017
Auteurs : Yves Blanchard
Publication REE REE 2006-2
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2006-2:19753
DOI :

Résumé

Le centenaire de l'invention du radar par Christian Hülsmeyer, retour sur un anniversaire

Métriques

20
7
1.92 Mo
 application/pdf
bitcache://a123332d1344b52fb8cfd996005bc144a380c348

Licence

Creative Commons Aucune (Tous droits réservés)
<resource  xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance"
                xmlns="http://datacite.org/schema/kernel-4"
                xsi:schemaLocation="http://datacite.org/schema/kernel-4 http://schema.datacite.org/meta/kernel-4/metadata.xsd">
        <identifier identifierType="DOI">10.23723/1301:2006-2/19753</identifier><creators><creator><creatorName>Yves Blanchard</creatorName></creator></creators><titles>
            <title>Le centenaire de l'invention du radar par Christian Hülsmeyer, retour sur un anniversaire</title></titles>
        <publisher>SEE</publisher>
        <publicationYear>2017</publicationYear>
        <resourceType resourceTypeGeneral="Text">Text</resourceType><dates>
	    <date dateType="Created">Fri 1 Sep 2017</date>
	    <date dateType="Updated">Fri 1 Sep 2017</date>
            <date dateType="Submitted">Fri 25 May 2018</date>
	</dates>
        <alternateIdentifiers>
	    <alternateIdentifier alternateIdentifierType="bitstream">a123332d1344b52fb8cfd996005bc144a380c348</alternateIdentifier>
	</alternateIdentifiers>
        <formats>
	    <format>application/pdf</format>
	</formats>
	<version>33528</version>
        <descriptions>
            <description descriptionType="Abstract"></description>
        </descriptions>
    </resource>
.

Repèr 2) LE RADAR : DU CENTENAIRE AUX EVOLUTIONS LES PLUS RECENTES Le centenaire de l'invention du radar par Christian Hülsmeyer, m a retour sur un anniversaire Mots clés Histoire du Radar, Telemobiloskop, Hülsmeyer Yves BLANCHARD Ingénieur consultant 1. Introduction Dans le courant de l'année 2004, diverses manifesta- tions ont marqué en Allemagne [1], [2], [3] et aux Pays-Bas [4] le centenaire du brevet du Telemobiloskop, invention du jeune ingénieur allemand Christian Hvilsmeyer, qui posait dès 1904 tous les principes de ce qu'on appellera bien plus tard le radar. En France, ces manifestations ont été cou- ronnées par l'organisation d'une session spéciale lors de l'ouverture à Toulouse du colloque SEE " Radar 2004 ". Pour rendre hommage à l'inventeur, tout en renouvelant l'éclairage historique sur des événements qui gardent encore bien des traces d'ombre, les sept intervenants de cette session - experts radaristes et historiens, français, alle- mands et hollandais'- se sont livrés à une enquête tech- nique et historique, qui a révélé nombre d'aspects méconnus ou carrément inédits. Qui était ce jeune inventeur ? com- ment imagina-t-il ce premier radar de l'histoire jusqu'à quel point ses démonstrations ont-elles convaincu ? et in fine, pourquoi a-t-il échoué dans son développement com- mercial ? En faisant la part de la légende et de l'histoire, les réponses à ces questions ont établi la réalité de faits histori- quement avérés, qui justifient pleinement le qualificatif décemé à Christian Hülsmeyer de " père du radar ". ... . : : E,e4 Iy,P" , \ \ t'i-.. ",. .. , . ",Y",*;.i\hi «. ...tav3Ws _ . Figure( 1. Le. iiitei-veiiciiits tk lÉi sessioi7 2. Une vocation précoce Christian Hülsmeyer est né le 25 décembre 1881 à Eydelstedt, petit village de la Basse-Saxe où il a vécu jusqu'à l'âge de 15 ans, avant de partir suivre les cours de l'Ecole Nonnale de Brême. Cette formation l'aurait destiné à l'en- seignement, si une impérieuse vocation d'inventeur ne l'avait pas détourné très tôt de cette voie. Il semble que son professeur de physique ait eu une grande intluence sur ce choix, en lui conseillant : "Ne perdez pas votre temps à 1 Fi c.1 : à la table, de gauche à droite : Yves Blanchard (président de session), Bettina Hülsnteyer (petite-fille de l'inventeur), Jean-Claude Boudenot (directeur technique de Thales Research & Technology), Arthur Bauer (Center for German Communication and related Technology, Dienem, NL), Jean-Marie Colin (ancien directeur scientifique de Thales Airborne Systems), Dr Hermann Rbhling (proFesscur à la Technische Universitat de Hambourg, All.), Pierrc-Eric Mounier-Kuhn (historien, Centre Roland-Mounier CNRS-Paris IV-Sorbonne) ; au second rang Marc Leconte (secrétaire du Comité), Bernd Hülsmeyer et Reinhard Dellenbusch (petits-fits de l'inventeur). ESSENTIEL SYNOPSIS La Conférence " Radar 04", organisée par la SEE à Toulouse en octobre 2004, s'est ouverte par une session historique dédiée au centenaire du brevet du Telemobiloskop, déposé en avril 1904 par Christian Hülsmeyer, un jeune ingénieur allemand de 22 ans. Pour lui rendre hommage, et aussi pour clarifier une histoire qui conserve encore des plages d'ombre, les intervenants - experts radaristes et historiens'- ont mené une enquête qui a révélé de nombreux faits nouveaux ou méconnus, établissant sans le moindre doute Christian Hülsmeyer comme le véritable " père du Radar " The SEE Conference "Radar 2004'started in Toulouse with an hls- torical session devoted ta the centennial of the Telemobiloskop patent, filed on April 1904 by Christian Hülsmeyer, a 22 years young german engineer. To pay him a tribute, and to clarify a story still marked with some hint of mystery, the authors - a team of radar experts and historians'-have carried out an updated enquiry which has unveiled many new or unappreciated facts, establishing without any doubt Christian Hülsmeyer as the early "father of Radar". REE NO 2 Fe\ i ici 2006 pères 2 LE RADAR : DU CENTENAIRE AUX EVOLUTIONS LES PLUS RECENTES faire de l'enseignement, ils ont besoin de gens comme vous dans l'industrie... !". Ce professeur eut surtout le mérite de l'initier aux plus récentes découvertes de l'électricité, et en particulier aux expériences de Hertz qui ne dataient encore que d'une dizaine d'années. C'est ainsi que, suivant ses conseils, le jeune Hülsmeyer accepta à dix-huit ans un premier poste de technicien aux établisse- ments Siemens et Sclvuckert de Brême, où il passa deux ans. Puis, fort de cette première expérience industrielle, il vint en avril 1902 à Dusseldorfpour monter sa propre entreprise d'électricité, avec l'aide financière de son frère Wilhelm qui y avait déjà une affaire de textile. Dès cette époque, il fait preuve d'une inventivité exceptionnelle. A.O Bauer [5], [11] a recensé sur une période d'un an et demi pas moins de dix-huit demandes de brevets, sur des sujets les plus variés. L'un d'entre eux [n'152-141 : Vorrichtting ztim Atislôsen bestimmter Mechanisiiien iiiittels elektrischer Wellen, déposé le 5 novembre 1902] concerne un appareil destiné à protéger une liaison radiotélégraphique vis-à-vis des interférences, par une synchronisation électromécanique de l'émetteur et du récepteur. Comme Branly à la même époque, Hülsmeyer s'intéresse aux applications des ondes électro- magnétiques à la télécommande : on peut y voir déjà saaone a e em préoccupation de trouver à ces ondes de nouvelles applica- tions qui échapperaient aux verrouillages commerciaux imposés par le monopole de Marconi dans tout le domaine de la radio [6] 3. Le Telemobiloskop Mais c'est sans doute avec le Telemobiloskop qu'il pense avoir définitivement contourné cette difficulté : puisque Marconi fait de la radio par transmission directe, il va chercher à utiliser le phénomène de réflexion des ondes ! Son idée est simple : un obstacle sur la route d'un navire peut être révélé - de nuit ou par temps de brouillard - par l'écho qu'il produit quand on l'éclaire par une onde électromagnétique. Une première demande de brevet (qui porte déjà le nom de Telemobiloskop), déposée le 21 novembre 1903, est rejetée sans qu'on n'en connaisse ni la raison ni le contenu. Mais une nouvelle demande déposée le 30 avril 1904 est acceptée. Ce brevet [n° 165-546 : Verfahren, iim enfernte inetallische Gegenstânde niittels elektrisher Wellen einem Beobachter zu melden] repré- sente incontestablement, à la fois par son principe et par son application à la détection d'obstacles, l'acte fondateur du radar. Différents auteurs ont relaté les circonstances qui ont pu faire germer cette idée. La relation jusqu'à présent la plus complète a été publiée en 1989 par David Pritchard [9], qui a bénéficié d'un large accès aux archives familiales conservées par Annelise Hecker-Hülsmeyer, la fille de l'inventeur, et a pu les confronter directement aux souve- nirs qu'elle lui rapportait. Telle cette anecdote de l'émo- tion très forte que le jeune Hülsmeyer ressentit un jour devant le désespoir d'une mère pleurant son fils disparu lors d'une collision de bateaux dans la brume sur la Weser. Dans ce genre de récit, il est évidemment difficile de faire la part de la légende familiale, mais il révèle bien le fait que l'inventeur avait dès le départ une conscience claire d'un besoin très réel de cette époque. Il ne suffit pas de l'idée, encore faut-il se donner les moyens de l'appliquer. Comme le financement familial et le soutien de son frère n'y suffisent plus, Hülsmeyer s'associe avec un négociant de Cologne, Heinrich Mannheim, qui apporte 2000 marks pour la constitution d'une société dont l'objectif unique sera de mettre sur le marché ce dispositif nouveau permettant de prévenir les collisions en mer. Leur entreprise baptisée Telemobiloskor- Gesellschaft Hülsmeyer & Mannheim débute ses activités le 5 mai 1904, une semaine à peine après le dépôt du brevet. Pendant un an et demi elle va focaliser toutes les activités du jeune inventeur, dont l'idée innovante se trouve singulièrement crédibilisée par cette détermination à se lancer dans une démarche industrielle. 4. Les efforts de la Telemobiloskop-Gesellschaft Les événements se précipitent en ce début du mois de mai 1904. On se contentera ici d'en rappeler les princi- paux jalons. e 17 mai.- nos deux associés décident de se faire connaître par un "coup " publicitaire, en organisant une conférence de presse et une première démonstration dans le prestigieux Dom Hotel, au pied de la cathédrale de Cologne. La réunion se déroule à partir de 11 h, dans la cour d'entrée de l'hôtel, devant les représentants de la Norddeutscher Lloyd et de la A rgo Shipping Company de Brême, ainsi que d'autres invités. Elle sera rapportée par la presse du lendemain, comme le Kolnischer Zeitung ou le Kôlner Tageblatt à Cologne, mais aussi aux Etats-Unis parle New York Times du 19 mai 1904, ou encore à Londres par l'Electrical Magazine. Tous ces journaux, reprenant probablement un même texte distribué en séance, décrivent le Telemobiloskop 2 Oncite plussouventà ceproposle chiffre de 5 000marks,cequi résultesansdouted'uneconfusionavecl'interventiond'untroisièmepartenaire, le banquierHermannGumpelde Hanovre,qui viendras'associerà l'affaire le 12août 1904(selonun documentnotariérécemmentmis aujour par A.O. Bauer[11]) en apportanteffectivementcettesomme.Le mêmedocumentdonnela datedu 15 mars 1904pour la premièreassociationavec Mannheim,soit 6 semainesavantle dépôtdebrevet. REE N2 Fevrier2006 Le centenaire de 'invention du radar par Christian Hülsmeyer, retour sur un anniversaire. comme un système anti-collision capable de détecter la présence d'un autre bateau et d'indiquer sa direction. Ils précisent bien - relayant en cela l'argumentation d'HuIsmeyer - que s'il utilise un principe voisin de celui de la télégraphie sans fil, il s'en distingue " par le fait qu'en TSF l'émetteur et le récepteur sont employés sur deux bateaux différents, alors qu'ici ils sont placés sur le même bâtiment ". Le souci de se démarquer du monopole de Marconi est bien clair ! Et on enfonce le clou en précisant encore qu'un bateau équipé de ce nouveau système peut détecter n'importe quel autre obstacle, que celui-ci soit lui-même équipé ou non. L'alerte peut être obtenue dans n'importe quelles conditions de non-visibilité à partir de distances comprises entre 3 et 5 km, ce qui est largement suffisant pour que le capitaine puisse dérouter à temps son bateau et éviter l'accident. Mais le reporter du Kolner Tageblatt, peut-être plus curieux ou plus technicien que les autres, va plus loin et nous livre le détail de l'expérience dont il a été le témoin. Un émetteur et un récepteur sont placés l'un au dessus de l'autre, et séparés par une plaque de métal qui empêche toute communication directe, de sorte que le récepteur ne peut être atteint que par des ondes qui se réfléchissent sur l'avant, en l'occurrence sur la grande grille d'entrée de la cour, à une dizaine de mètres de distance, au travers d'un grand rideau qui la dissimule aux regards. Quand Hülsmeyer place son appareil derrière un mur de brique, on voit encore que l'onde passe aussi à travers ce type d'obstacle. La réception de l'onde retour se manifeste par l'allumage d'une ampoule, ou en actionnant un petit mécanisme à moteur qui vient déclencher la mise à feu d'une cartouche. La suite des démonstrations reste plus floue. Dans les relations qu'il en fit plus tard, Hülsmeyer a surtout insisté sur un essai - plus proche de l'application réelle - qui eut lieu à quelques centaines de mètres du Dom Hotel sous le Dombriicke, l'ancien pont qui enjambait le Rhin, large à cet endroit de 450 m. Là, l'écho reçu lors du passage d'une barge sur le fleuve déclenchait une sonnerie incorporée au récepteur, que les témoins présents, journalistes et badauds, purent parfaitement entendre 3. . 9juin 1904.- quoi qu'il en soit, les différentes rela- tions de la presse ont éveillé aux Pays-Bas l'intérêt de M. Wierdsma, directeur de la Holland-Amerika-Line, qui organise précisément en juin à Scheveningen un Technical Nazrtical Meeting dédié à la sécurité maritime. Il invite aussitôt l'inventeur à venir y faire une démons- tration. Pour Hülsmeyer et Mannheim, un mois à peine '' " -.'.../ " ' ;'''''..,,.. '' ' <''C " f · y y a pid n ' "'fA43R.` 2_Y5, llY4 xk`2N'.a"2F''V .l e t i f 9 ixs 5 t y n' i !i w m riF. t i. 1 i nig., Figure 2. Chi-i,liaii Hiil.iîîe-ver vei-s 1904. après le lancement de leur compagnie, c'est évidemment une chance exceptionnelle qu'il ne faut absolument pas rater. L'essai devant avoir lieu devant les représentants de huit compagnies étrangères, la prudence commande seulement de prendre au préalable autant de brevets étrangers. L'affaire commence à devenir coûteuse ! Annelise Hülsmeyer estimera plus tard que l'ensemble des essais aura coûté au bas mot près de 25 000 marks à son père. Il devenait urgent désormais de rentabiliser l'investissement ! La nouvelle démonstration a lieu à Rotterdam le jeudi 9 juin 1904, avec un matériel certainement très proche de celui qui avait été utilisé à Cologne, mais qui est installé cette fois sur une vedette fluviale, le Coloiiibits, affrétée par Wierdsma pour une excursion des délégués dans le port. Ce nouvel essai est rapporté dans les annales du meeting et dans la presse locale comme un nouveau succès : chaque fois qu'un bateau ou un dock sont croisés, "même 3 On ne connaîtmalheureusementpas de sourcesprimairesrelatantcette deuxièmepartie de l'expérience,si ce n'estpeut-êtrela mention de L'Electrical Magazinequi précise: "dese-vpéi-ieli (-es faites à distaiice, iiciis aiec des tiîéicli (etles coi7çiies poiii- itiie po-lée i-édiiiie, olil (loîi ? é toitte sali.fàclioii ". Pritchard[9] datecetessaiau 10mai,et le situesousle Poiii Ilohenzollei-i7, qliinefut construitenréalité... qu'en1907,exempleparmi d'autresdesincertitudesqui entourentencorecetépisode! REE No 2 Feviici 2006 m Repères 2 LE RADAR : DU CENTENAIRE AUX EVOLUTIONS LES PLUS RECENTES à une certaine distance ", l'appareil réagit immédiatement. Reste une certaine ambiguïté sur cette distance : les publi- cations évoquent une portée de 5 km, mais il ne s'agit sans doute que de la portée estimée du système futur ? Surtout, l'appareil n'est toujours pas prévu pour restituer la distance de l'obstacle, ce qui constitue l'une des principales objec- tions, émises notamment par les délégués anglais qui ne se privent pas de manifester tout haut leur scepticisme. On peut relever dans les minutes de la conférence une remarque très intéressante : " dtifait que les objets iiiétal- liques, à la surface et au-dessous de la mer reflètent les ondes, l'invention pourrait avoir une importance dans une future guerre'-'. C'est la première mention connue d'une application militaire du radar ! L'auteur en est probablement Hülsmeyer lui-même, car on sait qu'il a aussi cherché à intéresser la Marine allemande à son invention. Mais l'amiral von Tirpitz lui a fait dédaigneu- sement répondre que " ses propres services avaient de iiieilleures idées ". Cette fin de non-recevoir l'a condamné à ne plus considérer que l'application civile de l'anti- collision comme moteur de développement 5. Conception technique du Telemobiloskop Au plan technique, la question qui se pose à ce stade est de distinguer ce que Hülsmeyer avait en tête quand il rédigeait ses différents brevets de l'année 1904, et la réalité des maquettes qu'il a effectivement mises en oeuvre dans ses démonstrations de Cologne et de Rotterdam. J.-M. Colin en a fait l'analyse dans sa présen- tation de Toulouse [7]. Reprenons en trois remarques : a - sur le plan de la technologie, Hülsmeyer utilise les élé- ments disponibles en ce début de siècle (un émetteur à étin- celles de Righi, le cohéreur de Branly...), en ne cherchant à innover que là où c'est nécessaire (par exemple en ima- ginant des antennes focalisées par des miroirs, qui réalisent selon ses explications " un projecteur qui émet les ondes électriques sous la forme d'un faisceau cylindriqlie'. Il ne diffère pas en cela de la démarche de Marconi, qui avait réalisé ses premières liaisons radio avec ces mêmes éléments. A priori, il n'y a pas de raison pour que la rusti- cité de cette technologie, qui avait suffi à l'un, soit un barrage insurmontable pour l'autre. b - le plus frappant concerne l'architecture générale de l'appareil décrit dans le brevet. Elle apparaît d'emblée éton- namment familière au radariste d'aujourd'hui : nécessité de séparer les étages d'émission et de réception ; observation de veille par rotation panoramique sur 360'commandée par un moteur électrique ; transmission de l'énergie par un système de balais collecteurs qui préfigure un dispositif de joint tournant ; stabilisation vis-à-vis du tangage-roulis par montage sur une demi-sphère à cardans, à la façon d'un compas géant ; report à la passerelle de commandement des données angulaires de l'obstacle repéré, etc... Trente ans plus tard, sans rien connaître du Telemobilo-skop, les Francais Ponte et Gutton installeront sur le Noriiiandie unt système de détection d'obstacles qui est considéré comme le premier radar centimétrique de l'histoire [10]. Abstraction faite des progrès technologiques accomplis en trois décen- nies, les similitudes de ce radar avec l'appareil imaginé par Hülsmeyer (l'application civile et maritime, la gamme d'ondes, l'utilisation de faisceaux directifs obtenus par réflecteurs cylindro-paraboliques, l'émetteur et le récepteur distincts mais colocalisés, les dispositifs d'alerte et de localisation de l'obstacle, etc...) sont tout à fait étonnantes. c - reste que les maquettes expérimentées à Cologne et à Rotterdam sont encore bien éloignées de l'appareil décrit dans le brevet, tout au moins si l'on se fie aux éléments conservés par l'inventeur et cédés en 1958 par sa famille au Deutsche Museum de Munich (fig. 3). Ils ne comportent en particulier que des antennes dipôles, qui ne pouvaient offrir que très peu de directivité " x 4 _ n b t rr-7' 3 uen Nrs", Figiire 3. C. Hiilsiiieyer présentant son i) zatéi-iel expéi-iiiiental (1953). 44 Le Deutsche Museum, et également le Schiffahrtsmuseum de Bremerhaven, présentent sans beaucoup de discernement, sous l'étiquette Telemobiloskop, des matériels hétéroclites, dont l'un est manifestement le récepteur du système de télécommande protégée du brevet 152-141 de novembre 1902, ce qui a pu prêter à des confusions chez certains auteurs. A.O. Bauer en déduit par exemple que c'est ce récepteur qui était utilisé au Dom Hotel pour déclencher une cartouche, ce qui ne nous semble pas réellement assuré. REE N 2 Fevi jer 2006 Le centenaire de invention du radar par Christian Hülsmeyer, retour sur un anniversaire. Sitôt rentrés de Rotterdam, Hülsmeyer et son associé se préoccupent de répondre rapidement à l'objection concernant la mesure de distance. Dès le 16 juin, une demande de complément au brevet initial est déposée. D'abord refusée, elle ne sera acceptée que le 11 novembre [n° 169.154 : Verfahren zur Bestitniiiiing dei- Enferniing voii iiieicillischeil Gegeizslâiiden (S>hiffeii o. dgl.), dei-eti Gegenwart diii-eh dcis Verfahi-eji ncich Paieizt 165.546 festgestellt wirdJ. Basé sur une évaluation trigonomé- trique à partir de l'angle sous lequel l'obstacle est vu au-dessus de l'eau, il propose deux méthodes pour la mesure de cet angle. La première est une simple adaptation du brevet initial. La seconde fait appel à un système original, mais peu explicite de lentilles électro- magnétiques : il faut bien dire qu'il n'apparaît pas très convaincant. 6. L'énigme de l'échec commercial Parmi tous les faits nouveaux que l'enquête d'A.O. Bauer dans les archives hollandaises de la HAL a révélés, le plus important est certainement que les essais du Teleiiiobiloskop ne se sont pas arrêtés à Rotterdam, mais se sont prolongés dans les mois suivants par une nouvelle campagne d'essais, dont aucune source n'avait fait état jusqu'à présent. On ne connaît encore que très peu de choses sur cette seconde campagne. Elle fut conduite, toujours avec le concours de la HAL et de son directeur Wierdsma, proba- blement à l'automne 1904, à Hoek van Holland, embou- chure de l'estuaire du Rhin dans la Mer du Nord. Son objectif était certainement de répondre aux principales objections émises lors du Nautical Meeting de Scheveningen, et on peut très bien imaginer que Hülsmeyer a cherché à démontrer la portée de 3 km, en augmentant la puissance de son appareil, et peut-être en le protégeant des risques d'interférences nécessairement nombreuses en cet endroit. Peut-être a-t-il cherché aussi à mettre en oeuvre l'une des méthodes de mesure de distance qui venaient de faire l'objet du brevet additif ? Il ne s'agit là que d'hypothèses : le seul compte-rendu dont on dispose est une mention laconique des Actes du nouveau Nacvtical Meeting qui se tient cette fois à Londres en 1905 : " The Telemobiloskop : a new trial at the Hook of Holland had been a failure... ". C'est probablement Wierdsma, toujours président de ce second meeting, qui livre cette information. Mais un intervenant anonyme (peut-être l'un des délégués britanniques qui avaient déjà manifesté une hostilité définitive au meeting de Rotterdam ?), renchérit en précisant que " le principe sur lequel est basé l'appareil s'est révélé erroné, si bien qitoii n'en entendra probablement iciiiiciis pins parler... ". Ce jugement péremptoire, qui devait se révéler plus tard une belle ineptie, n'a pas valu à son auteur de passer à la postérité ! Quelle fut en fin de compte la cause de cet échec ? Défaillance du matériel ? Manque de sélectivité par rapport à un environnement radio qui devenait certaine- ment de plus en plus encombré ? Ou pourquoi pas, pour cette même raison d'encombrement du spectre, simple interdiction d'émettre imposée par les tenants de la radio ? C'est en tout cas cet échec qui sonne la fin de l'aventure. Comprenant qu'isolés ils ne pouvaient plus aller plus loin, Mannheim et Hülsmeyer font une dernière tentative pour intéresser à leur entreprise les compagnies de TSF, et notamment la Telefunken, en lui proposant une cession de l'ensemble des brevets du Telemobiloskop. Mais la Telefunken répond : " Nozrs vozrs restituorrs ces brevets avec nos iiieilletti-s t-eiiiei-cieiiients, car noiis n'avons pas d'titilisatioiz poiii- cette décoitierte... ". Hülsmeyer doit se rendre à l'évidence : il lui faudra trouver autre chose pour assurer son existence. Le 11 octobre 1905, il fait retirer du registre du commerce de Cologne le nom de la Telemobilos-kop-Gesellschafi Hiilsmeyer & Mannheim. Sa fille Annelise témoignera plus tard : " Mon père eiifoitit an fond d'zin tiroir tolis les plans et brevets de celte inven- tion, sa pi-etiiière et sa prférée, et se totii-na vers d'azitre. szjets d'intérêt... ". C'est qu'en réalité, loin de rester sur cet échec, Hülsmeyer renoue rapidement avec son génie de l'inven- tion. Parmi toute une nouvelle série de brevets (on en comptera au total plus de 160 !) l'invention d'un filtre anti-calcaire va fonder sa prospérité industrielle dans le domaine des chaudières et autres machines thermiques, produites dans une usine qu'il installe vers 1910 sur un terrain de DùsseIdorf-Flingern. Cette usine fonctionnera jusqu'en 1953, avec de brèves interruptions au moment de la crise de 1923, ou plus tard quand ses démêlés avec les nazis lui vaudront d'être emprisonné quelque temps en 1934. C'est aussi à cette époque qu'il trouve le temps d'épouser, le 29 octobre 1910, une jeune fille de Brême, Luise Marie Petersen, qui lui donnera une belle famille de six enfants nés entre 1911 et 1924. Mais pour ce qui concerne le radar, ce n'est qu'au début des année 50 que l'Allemagne redécouvira cet inventeur septuagénaire d'un Ur-Radar (radar " préhisto- rique "), et l'honorera à ce titre dans diverses célébrations officielles. Ainsi en avril 1953, un meeting organisé à Francfort par le DGON (Deutsche Geselischaft fur Ortung & Navigation) sera le lieu d'une rencontre émou- vante avec Sir Robert Watson-Watt, le créateur de la Chain Home anglaise, un peu réticent à reconnaître ce partage de paternité dans l'invention du radar ! Le 31 janvier 1957, il décède d'une crise cardiaque à l'âge de 75 ans. REE NQ2 Fevi ici 2006 pères 2 LE RADAR : DU CENTENAIRE AUX EVOLUTIONS LES PLUS RECENTES Conclusion Tirant les conclusions de cette session consacrée à l'invention d'Hülsmeyer, l'historien Pierre-Eric Mounier- Kuhn [8] utilisa d'abord cet exemple pour montrer comment des notions aussi courantes en histoire des techniques que celles de précurseur, d'exploit ou d'échec techniques... demandaient toujours à être replacées dans le cadre du système technique existant à une époque donnée, constitué d'un " ensemble plus ou moins cohérent de techniques et de connaissances disponibles, de besoins de la société, d'avancées, et de poches de résistance... ". L'histoire de Christian Hülsmeyer apparaît alors comme celle d "'tin inventeur dynamique et entreprenant, qui a appliqué une découverte scientifique récente (celle de Hertz) à un besoin réel (la navigation, en pleine expan- sion, des navires à coque métallique, et le désir d'éviter les collisions). Mais il s'est trouvé en concurrence avec une technologie voisine, déjà mise au point et commer- cialisée par un entrepreneur établi (G Marconi) ", vis-à- vis de laquelle il n'est pas parvenu à démontrer un véritable avantage concurrentiel. Il lui a alors manqué un " réseau de relations, qui atiraitpbi installer son système dans une ''-niche''de clientèle ou d'applications, lui permettant de subsister et de se développer à terme ". Mais ayant parfai- tement compris cette situation, Hülsmeyer a fait preuve d'intelligence entrepreneuriale en se reconvertissant dans une autre activité où il a pu brillamment réussir. Pour l'ingénieur radariste, Christian Hülsmeyer reste d'abord celui qui a conçu et expérimenté le premier de tous les systèmes radar, dans le cadre d'une application parfaitement ciblée, et d'un besoin commercial tout aussi réaliste. Il était assurément porteur d'une idée aussi parfaitement aboutie que celle de la radio, imaginée et développée quelques années plus tôt par Marconi. C'était très tôt... en 1904 ! Mais seulement huit ans avant la catastrophe du Titanic... Références Manifestations du centenaire : [1] 100 Jahre Radartechnik - Christian Hülsmeyer - Erfinder des Ur-Radar (site internet de la commune d'Eydelstedt. vvvvvv.eydestedt.de/100jahreradar.htm) [2] FGAN-FHR feiert 100 Jahre Radar (site internet FGAN,. vvvvvv.100-jahre-radar.de/) (31 Hermann ROHLING & al - " 100 years of Radar - Contribu- tions from Various Countries Describing the Individual Radar Development Processes " - DGON Special Issue (2005). [4] Plet Van GENDEREN & al - "Radar Development in the Netherlands " -Thaies Neder ! and (2004) Interventions au colloque Radar 2004 - [51 Arthur 0. BAUER - "Hme/er's Ear/y Radar Commitments ", RADAR 04, Toulouse (oct 2004), historical session. [6] Jean-Claude BOUDENOT- "Les ondes é/ectro-magnétiques, de Maxwell à Hülsmeyer ", id. [71 Jean-Marie COLIN - "Radar Innovation and Proofs from C.Hülsmeyer ", id. [8] Pierre MOUNIER-KUHN - " Les leçons d'une Innovation manoee ", id. Pour en savoir plus : [9] David PRITCHARD- " The RadarVllar : Germany's Pioneering Achievement 1904-45 " - Patrick Stephens Ltd (1989). (101 Yves BLANCHARD - "Le Radar 1904-2004, histoire d'un siècle d'innovatiôns techniques et opérationnelle' éd. Ellipses 2004). [111 Arthur 0. BAUER - "Christian Hülsmeyer, and about the Early Days of Radar Inventions, Sense and Nonsense, a Su- vey' in " 100 years of Radar - Contributions from Various Countries Describing the Individual Radar Development Processes ", ed. DGON All 2004), pp. 13-57 - site internet : vvwvv.xs4all.nl/. L'auteur Yves Blanchard, Ingénieur Consultant, diplômé de l'Institut supé- rieur d'électronique du nord (ISEN, 1966), a été pendant 35 ans ingénieur de recherche en Sonar et Radar, d'abord à l'Office nationa ! d'études et de recherches aérospatiales IONERAI, puis dans industrie comme responsable des études amont à Thomson Sintra Activités Sous-Marines, directeur de la recherche à Thomson-CSF Electronique de Missiles, et enfin directeur technique de l'unité missile Electronics de Thales Alrbome Systems, Il est également bien connu comme spécialiste de l'histoire du radar, et il a donné de nombreuses conférences sur ce sujet. Il est l'au- teur du livre Le Radar 1904-2004, histoire d'un siècle d'innovations techniques et opérationneles éditions Ellipses, Paris, 2004). yvfrancb@c ! ub-internet.fr REE Ne2 Fevrier2006