Yves Rocard ou le dernier des Mohicans

27/08/2017
Publication REE REE 2013-5
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2013-5:19612
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Yves Rocard ou le dernier des Mohicans

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110 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SURVVVVVVVVVVV RETOUR SUR André Deschamps Observatoire de Paris Yves Rocard est celui qui a relancé la physique française après la seconde guerre mondiale, mais il a été bien plus. Il a su étendre sa compétence à un grand nombre de domaines différents de la physique, même ceux dont il n'était pas un spécialiste reconnu. En s'appuyant sur sa position de directeur du labora- toire de physique de l’Ecole normale supérieure, il a lancé de nouveaux champs de recherche et a créé de nombreuses équipes qui ont su se développer indé- pendamment de lui. Son sens applicatif immédiat fit de lui un physicien à part pour son époque. Une jeunesse déjà atypique Né en 1903, il fut atteint d'une légère surdité dès son plus jeune âge. Cette particularité, rare à ce jeune âge, en fit un quasi-autodidacte, qui tenait sa connais- sance principalement de la lecture. D'un autre côté il se retrouva orphelin de père en 1918. Son père, pilote de chasse fut abattu peu de temps avant la fin des hostilités. On se souviendra que le terme de chasse aérienne vient du fait que ces premiers combattants aériens se tiraient dessus à coup de fusil de chasse... A 17 ans, alors qu'il n'avait pas encore le baccalau- réat, il achète la « théorie statistique en thermodyna- mique » de Lorentz, où il trouve une explication du bleu du ciel. Tout ceci ne l'empêcha pas d'être reçu à la fois à Polytechnique et à l'Ecole normale supérieure en 1922 ; il détermina toute sa carrière en choisissant la rue d'Ulm. En 1924, il a 21 ans et publie son premier article pour son DES « Sur la théorie de la diffusion de la lumière dans les fluides ». Ce n'est que plus tard qu’il reprit ses expériences en préparant une thèse de mathématiques qu'il a soutenue en 1927 sur « l'hy- drodynamique et la théorie cinétique des gaz », puis une thèse de physique qu'il a défendue en 1928 sur la « diffusion de la lumière dans les fluides ». Dans ses calculs, Yves Rocard modifia une célèbre formule d'Einstein datant de 1905 sur la diffusion de la lu- mière et déduite de la non moins célèbre formule de Lorenz-Lorentz. Ce travail devait permettre le calcul de la valeur du nombre d’Avogadro avec une préci- sion inégalée avant l'apparition du calcul électronique. Jean Perrin devait par la suite développer ce calcul pour appuyer une de ses nombreuses hypothèses dans son ouvrage sur ce qui était alors « l'hypothèse atomique ». Yves Rocard fit une théorie non quantique de la diffusion, montrant que celle-ci devait se faire avec un changement de fréquence. Lors de son DES, en 1924, il avait remarqué que le spectre lumineux n'était plus exactement le même avant et après diffusion, mais cette observation avait été mise de côté par ses professeurs comme étant erronée. Faute de moyens suffisants, il fut empêché de mettre en œuvre un sys- tème de mesure permettant de démontrer ce phéno- mène. Cette mise en évidence fut faite en 1928 par le physicien indien Chandrashekhara Venkata Râman, qui reçut le prix Nobel en 1930 pour l'effet qui porte son nom. Yves Rocard fut touché par cet événement, il est assez probable que son attitude vers la mise en œuvre de moyens techniques adaptés fut influencée par cette affaire. Un peu de mécanique pratique… A la même époque un de ses camarades, Maurice Julien, qui travaillait chez Citroën, lui deman- da de faire une étude sur les vibrations des véhicules. Bien que préparateur, mais grand travailleur, Yves Rocard se lança dans les études de mécanique des vibrations, on sait aujourd'hui qu'il en devint le plus grand spécialiste ; ses ouvrages dans le domaine font toujours référence. La problématique de l'époque portait sur l'amélio- ration du confort des véhicules à traction avant dont Citroën était le précurseur. Par ses calculs, Yves Rocard démontra que si un véhicule franchit un obstacle étroit, plus il va vite, et moins le conducteur doit sentir l'obstacle. Cette af- firmation est pour le moins surprenante, et dépend certainement du réglage de suspension et de son fac- teur d'amortissement. Par contre, ses calculs étaient effectués pour une « Deux Chevaux » (la fameuse 2 CV Citroën), dont le faible amortissement est resté Yves Rocard ou le dernier des Mohicans REE N°4/2013 111 Yves Rocard ou le dernier des Mohicans légendaire. Néanmoins, l'expérience fut tentée jusqu'à 60 km/h, avec succès. Yves Rocard avait eu raison contre les idées reçues à l'époque. La direction technique de Citroën fit cependant arrêter ces essais, eu égard à l'état des butées. Bien plus tard, lorsque Yves Rocard était au Sa- hara, il demanda à son chauffeur de retenter l'expérience sur un oléoduc, mais, celui-ci était trop haut, et le vé- hicule resta suspendu en équilibre. On imagine très bien la surprise des dépanneurs... A la même époque, il découvrit un nouveau type d'instabilité des systèmes couplés : lorsque deux systèmes oscillants sont couplés, les fréquences propres de chacun des oscillateurs changent en s'éloignant l'une de l'autre. Par contre, s'il y a un apport d'énergie extérieure et dans certaines condi- tions, les fréquences propres des deux systèmes peuvent se rapprocher, devenir égales, et le système devient instable. Il mit ce principe en application en refaisant les calculs concer- nant les ailes de certains chasseurs français dont la vitesse de piqué était limitée sous peine d'arrachement. Une illustration connue de ce principe fut la destruction du pont de Tacoma aux Etats-Unis sous un vent très faible. Alors que les calculs avaient été faits pour de fortes tem- pêtes. Une vidéo de ce phénomène peut être visualisée en entrant « tacoma » sous n'importe quel moteur de recherche. Bien plus tard, ce même principe fut utilisé pour démon- trer la stabilité du pont de Tancarville. Et un peu d’électronique appliquée En 1928, Yves Rocard abandonna un hypothétique poste de maître de conférences pour entrer à la Radiotechnique. Nous voilà loin de la mécanique... La lampe de base de l'époque était la triode à chauffage direct, c’est-à-dire par un courant alternatif dont les effets produisaient des signaux parasites. Yves Rocard apporta le chauffage indirect : le filament chauffe une anode isolée électriquement, supprimant ainsi ces perturbations. Il inventa aussi la penthode : deux grilles supplémentaires. Un brevet fut pris mais la construction de cette lampe fut abandon- née. Peu de temps après, les Américains la redécouvrent, la fabriquent et la commercialisent. En 1938, il quitte l’industrie pour occuper un poste de maître de conférences à Clermont-Ferrand, puis en 1939, de maître de conférences à Paris. C’est pendant cette période (en 1940), qu'il mit au point une voiture élec- trique, la « Simca 5 ». Encore un tra- vail de précurseur. Les années de guerre C'est donc à Paris qu'il réside lors de l'occupation. Sa position univer- sitaire lui permet d'avoir un laisser passer pour la zone libre. En 1940, il retrouve Jean Cavaillés, un camarade qui monte un réseau de résistance. Mais la transmission de messages vers Londres pose quelques pro- blèmes. Yves Rocard utilisera son laisser passer pour prendre contact avec un réseau lyonnais et trans- mettre les messages par ce canal. Les Allemands possédaient des installations en Norman- die permettant de guider les bombardiers vers l’Angleterre. Le dispositif était composé d'une locomotive tournant sur un rail circulaire en tractant les émetteurs et les antennes. La facilité de déplacement d’Yves Rocard fit qu'il fut envoyé sur place pour observer et interpréter ce dispositif, ce qui lui sauva la vie. C'est en effet pendant ce déplacement que Cavaillés fut arrêté et fusillé. Par la simple observation, Yves Rocard déduit la fréquence des signaux et le type de modu- lation, dans son rapport, il proposa une méthode de brouil- lage. Le réseau auquel appartenait Cavaillés étant découvert, Yves Rocard partit vers Londres en septembre 1943. Il tra- vailla avec le Dr Jones, responsable de la recherche scien- tifique britannique, puis intégra le BCRA, qui devait devenir la DGSE. En 1944, il fut envoyé en Algérie pour tenter d'établir une liaison radio entre la Corse, qui venait d'être libérée et la Pro- vence. Bien que n'étant pas militaire, il fut assimilé au grade de capitaine et nommé ingénieur principal et responsable du service d'études et de recherches des constructions navales de la Marine nationale. Il put mener un certain nombre d'ac- tions, dont des parades contre les bombes planantes et les torpilles acoustiques. On se souvient qu'à cette époque, aus- si bien les Allemands que les Alliés menaient des recherches sur ce qu'ils appelaient la « bombe parfaite », c’est-à-dire la bombe téléguidée, l'ancêtre de nos missiles à courte portée. Pendant ces années de guerre, et particulièrement à Londres, Yves Rocard rédigea un petit fascicule, dont le titre était « coordination », et dans lequel il faisait le démonstration scientifique de l'inutilité de celle-ci, entendez « l’état major ». Figure 1 : Yves Rocard en uniforme d’officier de la Marine nationale. 112 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SURVVVVVVVVVVV RETOUR SUR Il le publia en 1946, et s'attira par là même un grand nombre d'inimitiés qui devaient durer... (voir encadré N°1). Cette causticité ajoutée à son anticommunisme affiché en cette période d'après guerre, que nous aborderons plus loin, lui valurent un certain nombre de déboires. Les débuts de la physique française. Après la libération, un grand nombre d'équipements de haute technologie allemands étaient disponibles. Yves Rocard organisa des expéditions pour en récupérer le plus possible. Il s'en suivit une période particulièrement féconde en création d'organismes scientifiques assez variés, qui de- vaient rapidement prendre leur essor en toute indépendance de leur instigateur. Le laboratoire de physique de l’Ecole normale supérieure. En octobre 1945, Yves Rocard reçoit la direction du la- boratoire de physique de l'ENS. L'Ecole avait payé un lourd tribu : ses trois directeurs Henry Abraham, Eugène Bloch et Georges Bruhaut sont tous les trois morts en déportation. A cette date, le laboratoire qui peut loger 400 personnes en contient seulement 20. Il crée le groupe de physique du solide avec Pierre Aigrain et Claude Dugas. Discipline fondamentale à une époque où le semi-conducteur se développe lentement pour donner par la suite son essor à une industrie lucrative aux USA. En 1956, il effectue son premier voyage aux USA, et dé- couvre les surplus de matériels de l'armée des Etats-Unis, vendus à 1 % de leur valeur. Après des négociations rocam- Figure 2 : De gauche à droite : Yves Rocard, Louis de Broglie et Francis Perrin à Orsay. L’art de se faire des ennemis L'exemple de l'ouvrage « La coordination » — entendez : l'administration — est révélateur de la propension d'Yves Rocard à exister en électron libre, quitte à se mettre à dos une partie de la communauté dans laquelle il évolue. Pendant la guerre, particulièrement à Londres, Yves Rocard eut à pâtir des rigueurs de l'administration, qu'il appela « Coordination » avec ses amis Anglais. A cette époque, il rédigea un petit livre « Coordination » qu'il publia après la libération, montrant l'inutilité de cette « Coordination », dont voici l'idée générale. Si un soldat voit un ennemi, il peut tirer dessus. Si deux soldats voient le même ennemi, ils vont tous deux tirer des- sus. Cette situation induit une consommation excessive de munitions, d'un facteur deux, donc loin d'être négligeable. Pour éviter cette surconsommation, chaque soldat doit demander l'autorisation à son chef de section, qui doit deman- der à un comité de coordination, qui doit examiner la demande, décider lequel des deux soldats doit tirer, retourner sa décision au chef de section, qui transmettra au soldat. Le temps pris par cette coordination permettra au soldat ennemi de tirer ou de s'enfuir. Yves Rocard mit cette procédure en équation. Les physiciens reconnaissent l'équation classique : Un soldat lourdement armé est porteur d'inertie (m) et produit du frottement (a) sur le terrain. L'ordre (ky) n'est pas reçu au temps (t) mais (t+ t), temps qu'il faut au comité de coordination pour se réunir et décider. On démontre alors qu'un tel système devient instable si le produit (k t), c’est-à-dire le produit du retard par la force que peut exercer le chef, dépasse une certaine valeur. Yves Rocard propose comme solution de stabilité de supprimer ce qu'il appelle la Coordination entendez : l'Etat Major. Ce « combat des Voraces contre les Coriaces », comme il aimait à le dire, lui valut pas mal d'inimitiés tenaces. Encadré N°1. REE N°4/2013 113 Yves Rocard ou le dernier des Mohicans bolesques pour faire lever l'interdiction d'exportation, il fait venir plusieurs tonnes de matériel en France, ce qui constitue le premier matériel du laboratoire de l'ENS. Ces achats furent renouvelés régulièrement entre 1947 et 1949. Il assura ses cours en se basant sur ses trois traités devenus aujourd'hui des « bibles » chacun dans leur domaine : « Dyna- mique des vibrations » qui date en fait de 1943, « Electricité » en 1950 et « Thermodynamique » en 1952. Il développe des analogies entre ces trois disciplines, qui sont en fait régies par les mêmes équations. Cette notion est aujourd'hui devenue une évidence, mais nous avons tous oublié que cette idée vient de Yves Rocard. Son sens physique des approximations était apprécié à une époque où l'ordinateur personnel n'était même pas dans les esprits. Il pouvait en cinq minutes donner la valeur de 1 comme résultat approché, pour une valeur exacte calculée en plusieurs heures (à la main bien sûr !) de 0,99. Les prévisions ionosphériques On sait que la qualité des communications en ondes courtes est extrêmement dépendante de la couche ionos- phérique. Yves Rocard sut persuader le Dr Rawer, responsable du service allemand, de venir diriger le service de prévision ionosphérique de la marine française. Organisme qui devint par la suite le Service de prévision ionosphérique national. La radioastronomie Pendant la guerre, Yves Rocard avait remarqué que les radars étaient brouillés lorsque la cible visée était dans la direction du soleil, il en déduisit que le soleil était un puis- sant émetteur radio, ce qui n’était alors pas connu. Après la guerre, et par l'intermédiaire du Dr Jones, il put récupérer une antenne radar (le Würtzburg), l'autre antenne ayant été attri- buée à l'armée de terre. L'antenne fut installée sur le toit du laboratoire de l’Ecole normale, et il lança deux de ses élèves dans la radioastronomie : Jean-Louis Steinberg et Jean- François Denisse. Par la suite, il racheta sur ses deniers per- sonnels l'antenne que l'armée de terre avait remise en vente au poids de la ferraille, ce qui permit de faire de l'interfé- rométrie et donc de gagner en précision de mesure. Après une étape à Marcoussis, il fit acheter par l'ENS un terrain à Nançay, en Sologne et fonda la grande station de radioastro- nomie française. Il y avait une mésentente idéologique entre Yves Rocard et Jean-Louis Steinberg, militant communiste engagé. Il poussa ainsi la radioastronomie hors des murs de l'ENS, qui se rattacha à l'Observatoire de Paris. Quelle qu'en soit la raison, il avait une fois de plus créé et poussé une équipe de base, qui fut transformée en grand organisme puis vola de ses propres ailes. L’accélérateur linéaire La place laissée par la radioastronomie à l'ENS, favorisa l'ac- cueil de l'équipe du professeur H. H. Halban en provenance d'Oxford. Ainsi fut développé un premier accélérateur de 600 keV, puis un autre de 1 MeV. En se basant sur le poten- tiel d'électroniciens que comptait l'ENS, Yves Rocard défen- dit auprès du Ministère de la Recherche la construction d'un grand accélérateur linéaire. Fut ainsi construit le grand accélé- rateur linéaire d'Orsay qui atteint 1 GeV en 1962. Sa densité de faisceau dépassa longtemps celle des grands accéléra- teurs américains. Par la suite, ce fut Blanc-Lapierre qui en prit la responsa- bilité ; une fois de plus, Yves Rocard avait créé une grande structure scientifique dont il laissa la responsabilité, et en la laissant évoluer indépendamment de lui. Le père de la bombe atomique française C'est sous cette dénomination qu’Yves Rocard est réputé. Elle est due aussi bien à ses ennemis adversaires du nu- cléaire qu'à ses amis qui mirent en avant ses dons de phy- sique appliquée. Dans les faits, cette partie de sa vie est aussi complexe que cachée et encore aujourd'hui ouverte aux polémiques. Son court historique sera incomplet s’il veut rester objectif. La détection des explosions En 1958, Yves Rocard s'intéressa à la détection des explo- sions nucléaires lointaines. Si l'explosion est suffisamment forte, toute l'atmosphère se soulève et produit une onde gra- vitationnelle qui peut être observée dans le monde entier. En plus de cela, Yves Rocard démontra un mode de propa- gation jusqu’alors inconnu décrit ici sommairement. Quand une onde sonore se propage vers le haut (verticalement), la pression diminue en (ez/8 ), mais la pression de l’onde sonore (horizontale) diminue en (ez/16 ). L’onde sonore devient une onde de choc, dont la vitesse est supérieure à la vitesse du son. L'onde verticale se réfracte sur la haute atmosphère et, en revenant vers le bas, va rencontrer l'onde partie horizon- talement. Ce phénomène produit une source secondaire à une altitude dépendant de la puissance (environ 80 km pour quelques kilotonnes). Cette onde peut être détectée dans le monde entier. Mais les explosions deviennent souterraines et ce sys- tème, s'il est efficace, devient inutile. Yves Rocard installe alors un réseau de sismographes ter- restres, permettant la surveillance du monde entier, le voilà sismologue. Il crée ce qui est aujourd'hui le « Laboratoire de détection et de géophysique ». Ce réseau était capable d'en- registrer avec précision les explosions souterraines de toute 114 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SURVVVVVVVVVVV RETOUR SUR provenance et constituait une référence mondiale. En remar- quant que les ondes émises par les explosions se réfractent sur le noyau de la terre si elles sont situées à 140° de l'enre- gistreur, cette installation permit l'acquisition de nombreuses données sur la structure terrestre. C'est en développant ce réseau que Yves Rocard rencontra des sourciers, rencontre qui devait être déterminante pour la suite de sa carrière. En 1968, ce réseau enregistra en Provence un signal in- habituel qui fut vite interprété comme le signal émis par le sous-marin « La Minerve » lors de son implosion en Médi- terranée. Deux ans plus tard, un signal analogue fut enre- gistré et transmis immédiatement à Yves Rocard. Ce même jour, l'Amirauté appelle Yves Rocard : « Professeur, pourriez- vous voir si vos stations de Provence ont enregistré un signal sismique ? », « Amiral, votre sous-marin a coulé ce matin à 7 h 23 ». Il s'agissait de « l'Eurydice ». Le CEA et la bombe En 1951, après les explosions américaines, Yves Rocard publie une petite notice interne à l'ENS, indiquant en résumé qu'il est possible de faire plus puissant, en remplaçant la fis- sion par la fusion, c'est-à-dire la bombe A par la bombe H, qui n'en était qu'à ses balbutiements, sans plus. Cet article fut repris dans le journal « France Soir » et valut à Yves Rocard la réputation de grand spécialiste de la bombe atomique. Cette réputation le fit nommer en 1947 membre du comité direc- teur de CEA, conseiller scientifique pour les programmes militaires. Le premier haut commissaire au CEA fut Frédéric Joliot-Curie. Ses prises de position affirmées en faveur du Parti communiste firent qu'il fut doublé par un Administrateur général ayant les pleins pouvoirs puis rapidement remplacé par Francis Perrin. C'est durant cette période que Yves Rocard initia ce qui devait devenir la Direction des applications militaires du CEA, il devait reconnaître par la suite avoir rapidement été dépassé par cette administration, encore la « coordination ». Mais une fois de plus, par sa perspicacité, il avait créé cette organi- sation qui devait par la suite lui échapper. On en retiendra qu'en 1951, il initia la construction à Marcoule d'une pile ato- mique plutonigène, permettant au CEA de faire toutes les expérimentations civiles souhaitées, mais aussi de produire du plutonium en cas de besoin... Et le besoin arriva quand la France décida de construire l'arme nucléaire. Il aura fallu tout son « flair », son esprit d'indépendance, mais aussi sa ténacité pour en arriver là. Ces travaux lui valurent en 1947 le prix Holweck, décerné par l'« Institute of Physics » ainsi que le prix Lamb de la Défense nationale en 1960. Il fut élevé au grade de Commandeur de la Légion d'honneur après la première explosion à Reganne (voir encadré N°2). Son rôle fondamental dans le développement de l'arme nucléaire lui valut une inimitié très tenace de la part des scientifiques engagés au PCF, et ils étaient nombreux. Un bon exemple est décrit au chapitre « Radioastronomie ». En 1962, il se présenta à l'Académie des sciences avec de très fortes chances d'être élu. En plus des attaques fron- tales, ses ennemis politiques se manifestèrent de façon per- nicieuse. Il venait d'écrire un petit fascicule sur les sourciers (qui sera abordé plus loin) et en avait retardé la parution, pré- voyant l'usage mal intentionné que ses ennemis pourraient en tirer. Malheureusement pour lui, il y eut une fuite depuis La boîte à cirage et l'esprit pratique Lors de la première explosion thermonucléaire française à Mururoa, Yves Rocard se trouvait, avec toutes les person- nalités, sur le vaisseau amiral au large de l'Ile. Les consignes de sécurité demandaient de tourner le dos à la direction du tir au moment de l'explosion. Yves Rocard, qui avait prévu cette éventualité avait préparé un détecteur de son cru : une boîte à cirage en métal, dont le couvercle avait été percé d'un minuscule trou. Au moment de l'explosion, tournant le dos à cette direction, il tenait sur son épaule la boîte à cirage, trou tourné vers le site. L'énergie dégagée fit fondre une petite partie du cirage aux abords du trou. L'examen géométrique de cet impact permit à Yves Rocard d'annoncer la valeur de l'énergie produite avec une bonne approximation. Mais ce n'est pas tout. Lors de la seconde explosion, les appareils de détection avaient été revus en fonction des données du premier essai. Malheureusement, de mauvaises conditions météorologiques, ainsi qu'une brume de sur- face ne permirent pas de voir la « boule de feu ». Yves Rocard se rendit auprès du baromètre enregistreur du bateau qui avait enregistré l'onde de choc et, à partir de cette seule donnée, annonça une valeur satisfaisante de l'énergie dégagée par l'explosion. Encadré N°2. REE N°4/2013 115 Yves Rocard ou le dernier des Mohicans l'imprimeur, et chaque académicien en reçut un fac-simile. Il ne fut pas élu, et ne se représenta jamais. De la géophysique au biomagnétisme En installant son réseau de sismographes destinés à la détection des explosions nucléaires, Yves Rocard eut l’occa- sion de rencontrer des sourciers et de les voir agir. Selon son avis, les résultats étaient concluants, et par conséquent ne pouvaient s'expliquer que par un phénomène physique déterministe. Il imagina rapidement que la baguette du sour- cier n'a aucune action spécifique, mais ne sert qu'à mettre en évidence l'interaction entre les variations du champ élec- tromagnétique terrestre et celui du corps humain, un peu comme l'aiguille d'un ampèremètre. Il publia son premier ouvrage sur cette question en 1962, ce qui lui valut sa non- élection à l'Académie des sciences. Son dernier ouvrage « La science et les sourciers » parut en 1989. Il avait trouvé là un terrain d'expérimentation lui permettant de continuer ses recherches sans contrainte d'aucune sorte, si ce n'est la réprobation d'une partie de la communauté scientifique. Encore une manifestation de son caractère indépendant et de son refus de la contrainte administrative ; la « coordina- tion », comme il l'écrivait en 1946 dans son premier ouvrage polémique. Il entreprit des expériences en créant un champ électromagnétique artificiel et crut prouver un succès proche de 90 %. Aujourd'hui, la même expérience a été refaite par le laboratoire de zététique avec des contraintes plus rigou- reuses et cette fois-ci avec des résultats négatifs. Il s'en est suivi une vive polémique stérile. En 1973, à 70 ans, il quitte le laboratoire de physique de l’École normale supérieure et Jean Brossel prend sa succession à la direction. A partir de cette époque, Yves Rocard se concentre sur les faibles valeurs du magné- tisme et le biomagnétisme, de l’ordre du millgauss. Avec le développement rapide des utilisations hertziennes de la technologie, le champ électromagnétique ambiant a été accru jusqu'à la limite du supportable par la moyenne. On sait aujourd’hui que certains humains (et animaux) présentent une hypersensibilité à ces champs électromagnétiques. Une fois de plus, Yves Rocard a été un précurseur, même si ses travaux ne sont pas reconnus, car trop liés à la sourcellerie, mais surtout récupérés et réinterprétés après sa disparition. Si l'on entre « Rocard » sous un quelconque moteur de re- cherche, on tombe en priorité sur des sites commerciaux de sourcellerie qui vendent des appareils permettant, bien entendu de détecter de l'eau, mais aussi de magnétiser l'eau que l'on va boire... tout cela sous couvert des écrits du « père de la physique française », ou même du « père de la bombe atomique française ». Jusqu’à la fin Yves Rocard meurt en 1992 à Paris, année où la Société française de physique « en hommage à l’ensemble de son œuvre » créera le prix qui porte son nom et qui « récom- pense un transfert de technologie entre un laboratoire de re- cherches public et une compagnie privée ». Cette démarche considérée comme commerciale reste encore un tabou dans bien des laboratoires de physique. Ainsi disparaît celui qui fut le fondateur de la physique française d'après guerre, et qui sut marquer son époque par une indépendance d'esprit qui n'est plus guère de mise, mais aussi par un sens pratique et immédiat de la physique. Il fut un homme, comme il le dit dans ses mémoires « sans concession ». Sa compétence s'est étendue à tous les do- maines, ce qui n'est plus concevable aujourd'hui. On ne peut en effet aborder les grandes questions que pose la physique contemporaine qu'en passant par des outils mathématiques qui les placent hors de la compréhension immédiate et di- recte, même par approximation. Il reste encore de très rares « mohicans » qui font le lien entre le réel et le conceptuel, citons entre autres Pierre-Gilles de Gennes qui a suivi une démarche assez proche. Mais la tribu a été décimée, et cette discipline ne fait plus recette. Y aura-t-il encore des « mohicans » demain ? Principales publications d’Yves Rocard Rôle de la Lumière Diffusée par l’Atmosphère dans la visibilité, Bull. Techn. S.T.I.Aé, no 45, Paris, 1928. La Diffusion moléculaire de la lumière, volume 16 de cette série - avec la participation d’Yves Rocard L’Hydrodynamique et la théorie cinétique des gaz, Paris, Diffusion de la lumière et visibilité, projecteurs, feux, instru- ments d’observation Propagation et absorption du son La Stabilité de route des locomotives, 1e La Stabilité de route des locomotives, 2e Les Phénomènes d’auto-oscillation dans les installations hy- drauliques Théorie des oscillateurs 1941. Dynamique générale des vibrations e édition, Paris, Masson, 1951. Le Signal du sourcier, Dunod, 1962. 116 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SURVVVVVVVVVVV RETOUR SUR Électricité e édition, Paris, Masson, 1966 (1e Thermodynamique, 2e édition e édition L’Instabilité en mécanique ; automobiles, avions, ponts sus- pendus, Paris, Masson, 1954. Les Sourciers Mémoires sans concessions, Paris, Grasset, 1988. La Science et les sourciers ; baguettes, pendules, bioma- gnétisme André Deschamps est ingénieur de recherche hors classe ho- noraire à l'Observatoire de Paris. Il est président de la commission « Radioastronomie » de l'URSI-France. Il a travaillé sur des grandes missions scientifiques spatiales (ROSETA, Herschel, etc.) pour les- quelles il a reçu un award de la NASA et un autre de l'ESA. Il a été représentant de la Radioastronomie française auprès de l'ANFR (Agence nationale des fréquences) et de l'ITU (International Tele- communication Union, Genève). L' AUTEUR