Le nucléaire dans le monde : entre renaissance et déclin

27/08/2017
Auteurs : Alain Vallée
Publication REE REE 2013-5
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2013-5:19611
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Le nucléaire dans le monde : entre renaissance et déclin

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23 REE N°5/2013 D epuis quelques années déjà, dans les mé- dias, on entend sur l’énergie nucléaire un double discours : certains parlent de son déclin alors que d’autres continuent à parler de sa renaissance. Rien d’étonnant, car cette source d’éner- gie, particulièrement controversée, provoque des prises de position extrêmes et, bien sûr, les opinions sur son avenir reflètent cette dichotomie. L’évolution de la production d’électricité nucléaire En 10 ans, la part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité n’a cessé de baisser (figure 1) et cet effet s’est en- core accéléré en 2012 et en 2013 avec, à la suite de l’accident de Fukushima, l’arrêt définitif de huit réacteurs en Allemagne et l’arrêt provisoire (?) de la plupart des réacteurs japonais. Avant 2012, alors que la production électrique mondiale crois- sait de 2,5 % par an, la production nucléaire stagnait autour de 2 600 TWh, les mises en service de nouvelles installations compensant juste l’arrêt des centrales arrivant en fin de vie, et sa contribution se trouvait réduite de manière sensible sa contribution de 17 % à 12 %. Depuis la fin des années 1990 pourtant, devant la mon- tée rapide des prix des matières premières énergétiques et les inquiétudes liées au réchauffement climatique, l’industrie nucléaire s’était organisée et avait investi pour préparer une « renaissance » du marché de construction de réacteurs après une longue période où elle n’avait connu, au niveau mondial, qu’un nombre très réduit de commandes. Après l’amorce d’un redémarrage, l’accident de Fukushima et les difficultés dans la réalisation des réacteurs de nouvelle génération ont fait baisser l’enthousiasme et les perspectives grandioses de com- mandes, annoncées il y a quelques années, ont été revues significativement à la baisse ; cependant, les analyses prospec- tives récentes montrent toujours un développement important du nucléaire dans les prochaines décennies. Dans son dernier rapport, l’Agence Internationale pour l’Energie prévoit à l’hori- zon 2035 une croissance du nucléaire proportionnelle à la croissance de la consommation électrique (IEA-World Energy Outlook 2013). L’accord récent entre le gouvernement anglais et EDF défi- nissant les conditions économiques d’exploitation de deux réacteurs qui seraient construits sur le site d’Hinkley Point a donc été perçu comme une confirmation de cette tendance et a été reçu, en France, comme un signal encourageant après la longue série de difficultés commerciales et tech- niques qui ont frappé l’industrie nucléaire nationale. Pour illustrer l’évolution du marché, la figure 2 représente le nombre de réacteurs électrogènes civils mis en chantier dans le monde, chaque année, depuis la première réalisation historique, à Obninsk, en Union Soviétique, en 1954. On peut constater qu’effectivement, la fin de la dernière décennie a vu une reprise sensible de la construction de réacteurs, après une vingtaine d’années d’étiage entre 1985 Le nucléaire dans le monde : entre renaissance et déclin L'ARTICLE INVITÉ ALAIN VALLÉE Partenaire-expert, NucAdvisor Professeur affilié, Supélec Figure 1 : Evolution de la production électrique mondiale et de la part du nucléaire. Source : Agence Internationale de l’Energie. 24 REE N°5/2013 L'ARTICLE INVITÉ et 2005 ; cependant, cette embellie a été arrêtée par l’acci- dent de Fukushima qui a gelé, dans de nombreux pays, les engagements pendant une année ou deux, le temps de ré- analyser la sûreté des installations prévues et de l’amélio- rer, si nécessaire. Comme on le verra un peu plus loin, nous arrivons à la fin de cette période de réflexion et ces derniers mois le rythme de commande s’accélère de nouveau. Ce graphique met aussi en évidence un effet qui va à l’en- contre d’une idée reçue sur l’arrêt du développement rapide de l’énergie nucléaire dans les années 1970. On donne en général comme origine du reflux du nucléaire l’accident de Three Miles Island (TMI), qui, en Pennsylvanie, en 1979, a conduit à la fusion de cœur d’un réacteur à eau pressurisée. En réalité, on voit que la décrue avait commencé, notam- ment aux Etats-Unis, en 1975, et cela pour deux raisons essentielles : de l’électricité produite), liée à un alourdissement important des contraintes administratives et des durées de construction ; - ment thermodynamique, réduction des pollutions) et à gaz (rendement thermodynamique). Les accidents de TMI et de Tchernobyl n’ont donc fait qu’accélérer la décroissance d’une énergie qui n’était, au niveau mondial, plus compétitive. Le retour du nucléaire, qui s’était manifesté ces dernières années et qui se manifeste de nouveau ces derniers mois, présente plusieurs origines. Bien sûr, la compétitivité reste un facteur central dans la reprise des commandes, comme on verra plus loin, mais n’est pas le facteur unique. Le déplacement des marchés Avant d’entrer dans cette analyse, regardons les régions du monde où l’énergie nucléaire présente le plus de dyna- misme. La figure 3 synthétise l’évolution du centre de gravité du nucléaire mondial. Cette figure présente année par année l’évolution et la répartition des réacteurs en construction dans le monde. Sont donc inclus dans ce graphique tous les réacteurs dont la construction, arrêtée sur une longue période, a été reprise ces dernières années : Argentine, Brésil, Etats-Unis, Slovaquie, Taiwan… Alors que, lors du grand développement des années 70, la majorité des réalisations avait eu lieu en Amérique du Nord, Figure 2 : Début de construction des réacteurs électronucléaires réalisés ou en réalisation dans le monde. Source : IAEA - PRIS. Figure 3 : Puissance (MWe) des réacteurs en construction dans les différentes régions du monde. Source : Agence Internationale pour l’Energie Atomique (IAEA). REE N°5/2013 25 L'ARTICLE INVITÉ en Europe de l’Ouest, dans l’empire soviétique et un peu au Japon, elles se font maintenant principalement en Chine, en Russie, en Inde et en Corée. Il y a aujourd’hui 72 réacteurs en construction dans le monde, comme l’indique la figure 4. Pour compléter cette liste, il faut inclure les réacteurs fai- sant l’objet d’un engagement ferme, soit encore en phase de négociation finale, soit dans la période de deux à trois ans nécessaire à la préparation du site et au processus adminis- tratif et préalable au premier béton ; citons dans cette situa- tion des pays comme le Bangladesh, l’Inde, la Jordanie, la Turquie ou le Vietnam. Au-delà de cette liste, plusieurs autres pays s’engagent résolument vers un développement important de l’énergie nucléaire en préparant des programmes de grande ampleur, comme l’Afrique du Sud, l’Arabie Saoudite, la Pologne ou le Royaume-Uni. Globalement, il y a donc une bonne cinquantaine de pays dans le monde qui envisagent aujourd’hui de maintenir ou de développer l’énergie nucléaire. La plupart des autres pays ne sont pas concernés par cette forme d’énergie, car d’un usage trop éloigné de leur niveau de développement ou des capacités de leur réseau électrique. Quelques uns, la plupart européens, comme l’Autriche, le Danemark et l’Italie l’ont déjà formellement abandonnée et quelques autres, comme l’Allemagne et la Belgique, organisent un arrêt programmé et définitif de leurs réacteurs. Alors quelles sont les motivations principales des pays qui s’engagent aujourd’hui dans la construction de réacteurs ? Il ne faut pas négliger, pour certains nouveaux entrants, la fierté, car la possession d’une centrale nucléaire est ressen- tie comme une étape importante et visible dans le dévelop- pement économique d’un pays et comme le symbole d’un changement de statut. Mais on ne bâtit pas un programme nucléaire sérieux et durable uniquement pour des raisons de prestige et, si on regarde les pays ayant les plus grands programmes nucléaires aujourd’hui, on voit se détacher trois finalités concrètes principales, qui ne sont pas exclusives les unes des autres : le nucléaire est une des sources d’énergie les moins émettrices de gaz carbonique. La Chine, qui a fondé son développement économique sur le recours au charbon (la Chine produit et consomme aujourd’hui la moitié du charbon mondial), a conscience que sa position de blocage dans les négociations internationales sur le climat ne sera pas éternellement tenable et prépare une transition éner- gétique vers le nucléaire (c’est aujourd’hui le plus gros pro- gramme mondial), les énergies renouvelables et les gaz de schiste, dont elle est richement dotée et qui sont deux fois moins émetteurs que le charbon. Les Etats-Unis, second gros producteur mondial de GES après la Chine, suit une approche similaire et encourage, par des aides, un dévelop- pement de l’énergie nucléaire, freiné cependant par un très bas prix du gaz naturel. - carbures ; la Russie, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis sont dans cette situation. Ces pays sont conscients que leurs réserves, encore importantes, ne sont pas éter- nelles ; devant la croissance de la demande mondiale, ils préfèrent orienter leur production vers l’exportation plutôt que vers leur consommation intérieure. de la France en lançant dans les années 1970 un pro- gramme nucléaire de grande ampleur. Elle fut suivie dans cette voie par le Japon et la Corée, pays eux aussi très pauvres en ressources naturelles. Aujourd’hui, le Royaume- Uni, après avoir épuisé successivement ses ressources en charbon et en gaz, s’engage vers le nucléaire. Beaucoup, Figure 4 : Réacteurs en construction dans le monde (novembre 2013). Source IAEA - PRIS. 26 REE N°5/2013 L'ARTICLE INVITÉ parmi les futurs nouveaux entrants, sont dans cette catégo- rie, comme le Bangladesh, la Jordanie et la Turquie. La motivation de ces pays n’a pas été entamée par l’accident de Fukushima, mais l’engagement concret de nouvelles installa- tions nucléaires est un processus long et toujours fragile. Parmi les freins au développement de l’énergie nucléaire, le premier qui vient à l’esprit est bien sûr le frein sociétal, particulièrement sensible en Europe ; le nucléaire fait l’objet d’une exposition médiatique forte et d’une opposition active et organisée utilisant tous les moyens disponibles dans les démocraties pour arrêter ou ralentir les projets. Mais, si l’acci- dent de Fukushima a conduit à une réduction importante des mises en chantier de réacteurs (figure 2), aucun pays n’a décidé de renoncer au nucléaire suite à cet accident ; l’Alle- magne, par exemple, s’est bornée à confirmer une décision qui avait été prise en 2000 et a simplement renoncé à aug- menter la durée de vie de certaines centrales en exploitation. Le choix du nucléaire est avant tout un choix politique et le soutien de l’opinion publique est une garantie nécessaire à son développement qui, étant donné les échelles de temps en jeu et les sommes investies, doit être durable. Le coût du nucléaire La principale difficulté qui freine actuellement la crois- sance du nucléaire est de nature économique. Pour mettre en évidence le problème, il suffit de regar- der l’évolution des prix. En 2000, l’OCDE avait mené une étude détaillée sur le prix des installations et avait déterminé les facteurs essentiels à considérer dans le développement d’une nouvelle génération de réacteurs, afin de garantir un retour en compétitivité de l’énergie nucléaire (“Reduction of Capital Costs of Nuclear Power Plants”). La structure du coût de l’électricité nucléaire est particulière, car l’investissement initial lors de la construction de l’installation, en représente les deux tiers ; il est non seulement le poste essentiel, mais, étant donné la taille des installations, il demande un apport financier considérable. Le rapport de l’OCDE définissait et quantifiait les différents leviers permettant de réduire ces dépenses amont : - sation des travaux conception modulaire, préfabrication…) et réduction de la durée des chantiers ; La plupart des réacteurs qui sont aujourd’hui sur le mar- ché ont effectivement utilisé quelques uns de ces leviers. Cependant, si on compare les prix annoncés dans le rap- port – dans une plage de 1 900 à 3 600 USD2012/kWe installé (valeur "overnight”, c’est-à-dire sans prise en compte d’intérêts intercalaires) – avec les prix que l’on trouve dans les chiffrages ou transactions actuels – plutôt dans une plage 4 000 à 7 000 USD2012/kWe –, on voit qu’ils ont subi une augmentation d’un facteur 2 environ, chez tous les construc- teurs, quelle qu’en soit l’origine : américaine, coréenne, fran- çaise, japonaise ou russe. Les Chinois, qui annoncent des prix très bas sur leur marché intérieur, de l’ordre de 2 000 à 2 500 USD/kWe, viennent de vendre deux réacteurs au Pakistan à 4 500 USDS/kWe. Dans ce rapport de l’OCDE, l’EPR, à l’époque en fin d’avant projet détaillé, était évalué à 4,35 Md de Deutschemarks pour une tête de série, soit 3,1 Md de nos euros actuels, cohérent avec les prix originaux annoncés pour Olkiluoto (Finlande) et Flamanville. La dernière évaluation, faite par EDF fin 2012, du coût de réalisation de Flamanville était de 8,5 Md . De Figure 5 : Coût de l’électricité produite par une nouvelle installation, en 2012, au Royaume-Uni. Source “Electricity Generation Costs” - octobre 2012. REE N°5/2013 27 L'ARTICLE INVITÉ manière similaire, les valeurs annoncées dans la presse pour la construction des deux réacteurs anglais d’Hinkley Point, à 19 Md confirment une tendance très marquée. Malgré cela, le gouvernement anglais a accepté de don- ner sa garantie, car le nucléaire, même à ce niveau, reste compétitif au Royaume-Uni. Le Département de l’Energie et du Changement Climatique publie chaque année une étude analysant le coût des différents moyens de production d’électricité dans le pays. La figure 5 synthétise, dans un jeu d’hypothèses particulier (spécifiques au Royaume-Uni), la conclusion du rapport et illustre la situation du nucléaire en terme économique. Le coût de l’électricité nucléaire y est évalué pour une tête de série et est donc représentatif d’Hinkley Point. Malgré cela, il se trouve bien placé, faisant quasiment jeu égal avec celui des centrales à cycle combiné à gaz, justifiant ainsi la motiva- tion du pays à développer un programme nucléaire important. De ce diagramme, on peut retirer quelques conclusions générales sur la compétitivité des différents moyens de pro- duction d’électricité : prix de la matière première énergétique, qui représente 65 % du coût de production. Or le prix du gaz est extrême- ment variable selon les régions du monde, allant d’environ 3 USD le million de BTU à 20 USD dans le Sud-est asiatique, avec un niveau d’environ 10 USD en Europe, Royaume- Uni inclus. Il apparaît alors clairement que, sur le continent nord-américain où les prix du gaz sont le tiers du prix an- glais, aucune autre source de production ne peut concourir contre le gaz. aux émissions de gaz carbonique ; or cette valeur dépend essentiellement de l’engagement des pays dans la lutte contre le réchauffement climatique. Elle est donc avant tout politique et reste, à ce jour, assez largement indéterminée. - ment améliorée ces dernières années et elle se rap- prochent progressivement de la plage de compétitivité. Le solaire et l’éolien sont particulièrement sensibles aux conditions locales (le Royaume-Uni n’a pas une grande réputation d’ensoleillement) mais il faut souligner que ces énergies, par essence intermittente, ne fournissent pas le même service que les autres moyens de production et ont par conséquent des coûts induits importants, notamment en infrastructures. Le développement du nucléaire avait été arrêté au milieu des années 1970 par une perte de compétitivité marquée contre les énergies fossiles, gaz et charbon. On se trouve dans une situation relativement similaire, malgré un écart de coût (hors GES) plus réduit. Par conséquent, dans les prochaines années, la compétitivité du nucléaire dépendra essentiellement de la pénalité carbone qui sera appliquée au thermique classique. Une partie du surcoût important subi dans les projets nucléaires entre 2000 et 2010 provient de l’impréparation de l’industrie et de sa précipitation à vendre et mettre en construction des réacteurs dont la conception n’était pas achevée. On peut donc penser que, sur ces réacteurs, il y a un fort potentiel de progrès en termes de prix. Une autre partie de ce surcoût provient de l’augmentation des cours des matières premières pendant cette décennie. Cela est vrai pour les matières premières énergétiques, mais aussi pour les matériaux de construction. L’énergie nucléaire étant la plus concentrée, elle est la plus économe en ma- tières premières, comme le rappelle à titre illustratif la figure 6 pour l’acier. Les autres matériaux, comme le ciment ou le cuivre, très présents dans les installations de production élec- trique suivent les mêmes lois. Ce peut être dans l’avenir un facteur important pour la compétitivité du nucléaire. Les vendeurs de réacteurs Il y a compétition entre les différentes sources d’énergie, mais il y a aussi compétition entre les différents vendeurs de technologie nucléaire. Figure 6 : Masse d’acier nécessaire à la production d’un GWh électrique selon la ressource utilisée. Source “Institute for Energy Economics and the Rationale Use of Energy” (Universität Stuttgart). 28 REE N°5/2013 L'ARTICLE INVITÉ La période 1985-2005, avec son faible niveau de com- mandes, fut difficile pour l’industrie nucléaire et a conduit à des opérations de fusion ou d’acquisition importantes qui ont éliminé de nombreux acteurs : Babcock & Wilcox ainsi que les activités nucléaires de Siemens-KWU ; les activités nucléaires de Combustion Engineering et d’ABB ; celle d’Hitachi. Ces opérations n’ont concerné que l’Europe, le Japon et les Etats-Unis. Certains pays, comme la Chine, la Corée, l’Inde et la Russie avaient maintenu, dans cette période d’étiage, une certaine activité de construction. Cela a garanti la pérennité de leur industrie et ils se lancent aujourd’hui avec agressivité à l’assaut des marchés internationaux. Dans les réalisations actuellement en cours, la prépon- dérance des réacteurs à eau pressurisée (REP) est encore plus marquée que parmi les réacteurs en exploitation (il y a 273 REP sur 437 en opération) : sur les 72 réacteurs en construction, 60 sont de ce type et, de plus, ils sont les seuls à faire l’objet d’une offre diversifiée. La technologie des réac- teurs à eau bouillante (quatre réalisations en cours, deux à Taiwan, deux au Japon) n’est offerte que par la société nu- cléaire commune de GE et Hitachi. Les autres réalisations sont locales et, soit elles s’inscrivent dans la continuité d’une technologie nationale maîtrisée (les quatre réacteurs à eau lourde en Inde), soit ce sont des prototypes (deux réacteurs à neutrons rapides au sodium, l’un en Inde et l’autre en Russie, un réacteur à haute température en Chine). A part le CPR-1000 chinois qui, après une décision de l’Etat chinois consécutive à Fukushima, ne fera plus l’objet de nouvelles réalisations, tous les REP du tableau 1 peuvent être considérés comme de dernière génération, c’est-à-dire intégrant certaines caractéristiques qui les démarquent forte- ment des réacteurs actuellement en exploitation : réduit ; - diés à la gestion d’une fusion de cœur afin de limiter, en toutes circonstances, à un très bas niveau les rejets radioac- tifs dans l’environnement de la centrale ; (séisme, explosion, chute d’avion…) ; Ces améliorations ont un coût et les concepteurs ont cherché à rééquilibrer ces investissements supplémentaires par des stratégies compensatoires. Prenons deux exemples qui sont particulièrement représentatifs de cette nouvelle gamme de réacteurs : l’AP1000 de Westinghouse et l’EPR d’AREVA. Ils présentent chacun, dans leur conception, une cohérence particulièrement marquée, tout en suivant des approches très différentes. Dans l’AP1000 (3 400 MWthcœur , 1 117 MWe) – une ver- sion poussée de l’AP600, réacteur que W avait décidé, en 2000, de ne pas commercialiser car trop cher – la compé- titivité a été recherchée par une rupture technologique ma- jeure sur les systèmes de sauvegarde, en développant une défense passive contre les accidents de perte de refroidisse- ment. Ceci a permis une économie sur le coût de ces sys- tèmes, amplifiée par une structuration modulaire du réacteur et par des préfabrications en usine poussée. Dans l’EPR, on s’est orienté vers une augmentation des performances : montée du niveau de la puissance (4 500 MWthcœur ) et amélioration du rendement thermody- namique (1 650 MWe, soit 36,5 %). L’organisation classique des systèmes de sauvegarde y a été maintenue mais en les multipliant (quatre voies au lieu de deux) et en assurant leur indépendance par séparation géographique. Ces approches différentes ont été essentiellement déter- minées par le contexte, les marchés visés et les exigences des autorités de sûreté nationales à l’époque de leur genèse, Vendeurs (Pays) Gamme1000 – 1400 MWe Gamme 1400 – 1800 MWe Offre ou Réalisation AREVA (France) EPR Finlande, France, Chine AEP-Rosatom (Russie) VVER-1000 Russie, Inde, Chine, Biélorussie, Vietnam, Turquie, Bengladesh,…VVER-1200 CGNPC (Chine) CPR-1000 (PI AREVA) Chine ACPR-1000 Chine CNNC (Chine) ACP1000 Chine, Pakistan KHNP (Corée) OPR-1000 (PI W) APR-1400 Corée, Emirats Arabes Unis MHI-AREVA (Japon-France) ATMEA Turquie MHI (Japon) APWR Toshiba-W (Japon-USA) AP1000 Chine, USA Tableau 1 : Réacteurs à eau pressurisée en offre ou en construction dans le monde : vendeurs et modèles. REE N°5/2013 29 L'ARTICLE INVITÉ le début des années 1980 pour l’AP1000 et le début des an- nées 1990 pour l’EPR. Par exemple, la plus faible puissance de l’AP1000 est bien adaptée à la capacité des producteurs d’électricité américains, de taille réduite ou moyenne en comparaison avec leurs collègues européens, alors que l’EPR a été conçu en coopération étroite avec de gros électriciens comme EDF, EON ou RWE. De la même façon, l’influence des autorités de sûreté a été majeure, notamment par la prise en compte de manière systématique de la chute d’avion en Europe, alors qu’aux Etats-Unis, le risque de chute a été pro- babilisé, permettant ainsi d’alléger la charge de conception. Enfin, ce tableau 1 appelle à une dernière remarque : tous ces réacteurs se situent à des puissances élevées, au-delà de 1 000 MW, car ce niveau a été le levier principal utilisé par tous les constructeurs pour maintenir la compétitivité de leurs produits et compenser l’augmentation du nombre de systèmes de sûreté. Mais, depuis le moment des choix structurants pour le développement de ces réacteurs, les marchés ont profondé- ment évolué : est très limité ; les grands électriciens, affaiblis par les erre- ments de la politique électrique de l’Union européenne, n’ont plus les capacités financières pour lever seuls les capi- taux d’installations qui se chiffrent en dizaines de milliards ; la Russie, la Corée et maintenant la Chine ont leurs propres capacités de conception et de réalisation qu’ils déploient sur un marché intérieur qui sert de tremplin aux marchés internationaux ; - nancières, mais sans capacité industrielle nucléaire, déve- loppent leur programme nucléaire par des appels d’offres compétitifs et âprement disputés par les vendeurs. Se trouvent bien sûr dans cette catégorie les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite ; nucléaire à leur parc de production électrique, essentiel- lement fossile, mais n’ont pas la capacité d’emprunter les sommes nécessaires à des taux intéressant ou sans ac- croître de manière significative leur dette. A quelques exceptions près, on voit donc que la recherche d’un développement rapide du nucléaire bute aujourd’hui sur un problème financier : de capitaux chinois ou du Moyen-Orient ; gros vendeur sur les marchés internationaux : Bangla- desh, Biélorussie, Chine, Finlande, Inde, Iran, Jordanie, Turquie, Vietnam. Et ce n’est pas parce que les réacteurs russes sont meilleurs ou moins chers que ceux de leurs concurrents. C’est parce que la Russie offre des solutions flexibles de financement. Ils proposent, bien sûr, des prêts à très bas taux (Vietnam) mais ils vont jusqu’à assurer complètement la construction et l’exploitation du réacteur, se remboursant dans la durée sur la vente de l’électricité (Turquie). Le retour des petits réacteurs Devant la difficulté à trouver les financements qui per- mettent de réaliser des réacteurs de grande puissance, et aussi afin d’élargir le marché du nucléaire à des zones iso- lées ou à de petits pays en phase de développement, des projets de réacteurs de faible puissance se sont mis à fleurir dans le monde ces dernières années. Le tableau 2 récapitule les projets les plus avancés. On a vu l’importance de l’effet de taille dans la compétitivité du nucléaire. Pour compenser la pénalité liée à des réductions drastiques de la puissance, les concepteurs jouent sur la modularité, une préfabrication poussée et une production en grande série. Cette voie inno- vante reçoit le soutien de riches sponsors, comme le gouver- nement américain, qui a accordé une aide de 450 M USD, les gouvernements russe, chinois, coréen et même la fondation de Bill Gates qui finance un projet très visionnaire dans ses objectifs (TerraPower, un réacteur à onde progressive, qui crée le combustible fissile qu’il brûle). Pays Nom Concepteur Puissance (MWe) Financement - Partenaires Implantation Russie KLT-40S OKBM 35 - Barge USA NuScale NuScale Power Inc. 45 - Terrestre Corée SMART KAERI 100 - Terrestre USA Hi-SMUR HOLTEC 145 - Terrestre France Flexblue DCNS 160 - Sous-marine USA mPower B&W 180 DOE Terrestre Chine HTR-PM CNNC 210 - Terrestre USA W-SMR Westinghouse 225 Chine Terrestre USA - Japon PRISM GE-Hitachi 300 - Terrestre Tableau 2 : Quelques exemples des réacteurs de faible puissance en cours d’étude dans le monde : concepteurs et modèles. 30 REE N°5/2013 L'ARTICLE INVITÉ En France, DCNS développe un concept original, celui d’une petite centrale sous-marine qui serait complètement fa- briquée et testée en chantier naval puis livrée opérationnelle sur le site de production. L’immersion présente de nombreux avantages en termes de sûreté : capacité de refroidissement illimitée du cœur en cas d’accident et protection contre les agressions externes (séismes, tsunami, chute d’avion…). Mais ces concepts sont dans l’ensemble à l’état d’avant- projet et il faudra encore attendre de nombreuses années et des réalisa- tions concrètes pour savoir si le pari économique a été gagné et avoir une idée de la réponse des marchés à cette nouvelle offre. Conclusion En conclusion, le nucléaire, com- me toutes les autres énergies, pré- sente certains atouts, mais aussi des faiblesses. Face au nouvel ordre mon- dial, il est en phase de transition. On ne peut plus, construire à présent les mêmes réacteurs que dans le passé ; TMI, Tchernobyl et Fukushima sont pas- sés par là. Les anciens modèles d’orga- nisation de construction, les schémas de financement classiques sont dépassés. La nouvelle généra- tion est en phase finale de construction et d’autres réacteurs, encore plus innovants sont sur les planches à dessin. Les trois ou quatre prochaines années seront décisives pour garantir la viabilité des réacteurs en construction et entrer dans une démarche d’optimisation à partir d’un retour d’expérience. Au- delà, des premières réalisations probables de petits réacteurs permettront de juger la viabilité de la démarche. Aujourd’hui, l’industrie nucléaire mondiale est donc en phase de ré- apprentissage et de créativité ; elle travaille à la recherche et à la mise au point de nouveaux “business models” et de nouveaux produits, la financiarisation et la mondialisation ayant rendu obsolètes les anciens schémas qui avaient permis le rapide développement des années 1965- 1975. Ce bouillonnement est bien la marque d’une « Renaissance » de l’énergie nucléaire. Il est simplement trop tôt pour savoir si elle va conduire à l’apparition des Michel-Ange ou Leo- nard de Vinci pour lancer une nouvelle dynamique et arrêter son déclin. Alain Vallée (alain.vallee@nucadvisor.com) est partenaire-expert dans le cabinet de conseil spécialisé dans le nucléaire, NucAdvisor ; il consacre une part de son temps à l’enseigne- ment comme professeur affilié de Supélec et comme Directeur Scientifique de l’International Nuclear Academy, une organisation de forma- tion continue, émanation du Pôle Nucléaire de Bourgogne. Avant d’occuper ces fonctions, il a principa- lement mené une carrière d’ingénieur dans le secteur de l’énergie nucléaire. Après avoir développé des logiciels scientifiques d’analyse de sûreté et de physique du cœur chez le concepteur et vendeur de réacteurs nucléaires Framatome (une des sociétés qui constitua AREVA), il y a pris la direction de la conception de l’EPR avant de devenir Senior Vice-President, en charge des technologies. En 2003, il rejoint le Commissariat à l’Energie Atomique pour prendre la direction des acti- vités nucléaires sur le centre de Saclay et la responsabilité de l’exploitation d’une dizaine d’installations nucléaires de base.