Le Centre National d’Études des Télécommunications à Lannion : 50 années au service des Télécommunications

26/08/2017
Auteurs : Philippe Dupuis
Publication REE REE 2013-4
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2013-4:19557
DOI :

Résumé

Le Centre National d’Études des Télécommunications à Lannion : 50 années au service  des Télécommunications

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REE N°4/2013 73REE N°4/2013 73 RETOUR SUR VVVVVVVVV Philippe Dupuis En 1963, le Centre National d’Études des Télé- communications inaugurait son site de Lannion. Ce nouveau site allait non seulement être un puissant moteur dans l’évolution des technologies de télécom- munications mais également un catalyseur pour le développement d’une industrie de pointe dans une région à l’origine rurale et maritime. La fondation du CNET Lannion Durant les années 1950 le CNET, installé en Région parisienne, a connu une forte croissance de ses effec- tifs à l’initiative de Pierre Marzin, son principal fonda- teur en 1944 et directeur à part entière à partir de 1954. Origi- naire de Lannion il a répondu en 1955 à un appel à projet du Comité interministériel Sur- leau pour la décentralisation de services et établissements scientifiques et techniques de l’État en province. Le projet d’un deuxième établissement du CNET en province est re- tenu en même temps qu’une vingtaine d’autres projets. Il reste alors à en fixer le lieu. Cer- tains,notammentdansleComitéSurleau,verraientbien Grenoble, pôle scientifique déjà reconnu. La Côte d’Azur est aussi attractive, car c’est là qu’IBM et son principal fournisseur de semi-conducteurs Texas Ins- truments s’installeront au début des années 1960. P. Marzin obtient le choix de Lannion, grâce au fort appui de René Pleven, ancien Président du Conseil et chef de file du Comité d‘Études et de Liaison des Intérêts Bretons (CELIB), de surcroît bon connaisseur des télécommunications pour avoir exercé des res- ponsabilités commerciales et financières de 1929 à 1939 au sein du groupe anglo-américain Automatic Electric, troisième fabricant mondial de centraux télé- phoniques. La décision de la création du CNET Lannion, prise au début 1958, est confirmée en décembre 1958 par le gouvernement du Général de Gaulle avec une pre- mière enveloppe de 500 emplois. Le premier dépar- tement, celui des essais en vol, s’installe à proximité de la piste de l’aérodrome et l’acquisition des terrains du futur centre est réalisée tambour battant. Des pro- grammes de logement sont lancés à Perros-Guirec et Lannion. Une ligne aérienne CNET avec de vieux Dakotas, surplus de l’armée américaine, est mise en place entre Lannion et Villacoublay. Ainsi le centre de Lannion, inauguré en 1963, est le premier des projets vali- dés par le comité Surleau à être mis en place, d’autres le seront plus tard notamment à Toulouse et Nancy. Dans le même temps P. Marzin, impressionné par l’engagement américain dans le domaine des satellites, éta- blit une coopération avec les Bell Labs. Ainsi la première transmission transatlantique d’une image de télévision est obtenue le 11 juillet à 1h30, heure française, avec ré- ception des images à Pleumeur-Bodou, belle réussite technique et formidable opération de communication [1]. Le Général de Gaulle vient saluer l’évènement en octobre 1962 en apportant une enveloppe supplé- mentaire de 500 emplois pour le CNET Lannion, dont le Directeur Louis-Joseph Libois a été nommé un an auparavant. Le CNET Lannion s’engage dans le do- maine spatial en effectuant des recherches limitées sur des composants, notamment les masers, et en Le Centre National d’Études des Télécommunications à Lannion : 50 années au service des Télécommunications Figure 1 : Inauguration du CNET Lannion le 23 octobre 1963 par J. Marette ministre des PTT. Source : Orange/DGCI 74 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SURVVVVVVVVVVV RETOUR SUR soutenant dès 1963 la création d’une Centre de Métérologie Spatiale à Lannion, toujours actif aujourd’hui. Le grand projet numérique Le codage numérique de la parole avait été inventé aux laboratoires LMT de Paris en 1938 et plus largement la théo- rie des communications avait fait l’objet de nombreuses publications au lendemain de la guerre, avec un temps fort celui de la Conférence IRE1 de New-York en novembre 1947, où l’idée de convergence numérique était déjà présente : “Pulse-code modulation (PCM)2 can be used also to trans- mit radio programs, pictures, and teletypewriter signals” [2]. En France l’Onde Électrique3 s’en était fait l’écho avec des articles de Jacques Laplume en 1949 et de Pierre Aigrain en 1950. L.-J. Libois et son adjoint André Pinet étaient alors des jeunes chercheurs en transmission au CNET. Conseillés par Paul Gloess un ancien de LMT, ils travaillent sur le codage PCM avec des tubes électroniques vers 1947 puis avec des transistors vers 1958 sans pouvoir dépasser le stade du labo- ratoire. Convaincus depuis 1947 par la convergence numé- rique et confortés par la lecture d’un article d’un chercheur d’IBM, prédisant que le développement proche des circuits intégrés allait provoquer simultanément l’avènement de ce qui s’appellera l’informatique et la numérisation des réseaux téléphoniques, ils lancent un grand projet numérique en 1963 avec une première étape, centrée sur la commutation temporelle synchrone, qu’ils nomment Platon. L’équipe d’A. Pinet grandit au fil des années, réalise des ma- quettes de préfiguration et tâtonne tout en gardant l’objectif d’aboutir à un prototype opérationnel. Le premier ordinateur 1 L’IRE s’intègrera à l’IEEE plus tard. 2 En français Modulation par Impulsions Codées (MIC). 3 L’Onde Electrique était une des revues de la SEE qui ont précédé la REE. de gestion de la commutation est un ordinateur Packard-Bell PB 250, basé sur des mémoires à lignes magnétostrictives. Les organes de commande en temps réel du commutateur (établissement, taxation, rupture des communications) sont réalisés aussi avec des mémoires à lignes magnétostrictives suivant une architecture décentralisée des organes, décidée par défaut en 1963 à contre-courant de la vision des Bell Labs, qui privilégie une commande centralisée, nécessitant une pro- grammation hors de portée du CNET Lannion. Quels circuits intégrés pour le codage PCM ? En 1965 les premiers circuits intégrés disponibles sont de type DTL à base de diodes, fabri- qués notamment par Fairchild. Leur emploi est maîtrisé par les équipes de Lannion, mais A. Pinet fait le choix risqué de la nouvelle génération TTL, plus rapide et à base de transistors, encore au stade de présérie en 1966 chez Texas Instruments. Le premier prototype, réalisé par le CNET, est mis en ser- vice en janvier 1970 à Perros-Guirec avec plusieurs centaines d’abonnés. Un partenariat de co-développement a été établi en 1966 avec la toute jeune Société Lannionaise d’Electro- nique (SLE), filiale de la CGE. Plusieurs ingénieurs du CNET y sont transférés pour y assurer le développement industriel. Jusqu’en 1972 le projet PLATON reste dirigé par A. Pinet. La SLE fabrique en deux ans tous les commutateurs et équipe- ments de transmission permettant la numérisation du réseau téléphonique du Trégor de Lannion à Paimpol et Guingamp, première mondiale en 1972. A la conférence d’Atlanta en 1977 la commutation numé- rique est reconnue par la communauté entière des télécom- munications comme la seule technique pour l’avenir. De plus comme le reconnaîtra le principal expert de la commutation du CNET Issy-les-Moulineaux : « cette structure décentrali- sée, très en avance sur son temps, s’est révélée être un bon choix lorsque sont apparus les microprocesseurs » [3]. Figure 2 : Le central téléphonique prototype Platon de Perros-Guirec (1969). Source : Orange/DGCI. Figure 3 : Prix Armstrong de l'IEEE attribué à André Pinet. REE N°4/2013 75 Le Centre National d’Études des Télécommunications à Lannion : 50 années au service des Télécommunications Arsenal ou centre de recherche pour l’avenir ? En 1970 le CNET Lannion a atteint la masse critique d’un millier de personnes et obtenu sa première grande réussite, mais reste fragile dans une région, la Bretagne, encore très peu industrialisée. Jusque dans les années 1950 la culture industrielle bretonne était celle des Arsenaux, localisés à Brest, Lorient et Rennes, et des manufactures de l’État, tabac à Morlaix et poudrerie à Pont de Buis. Ces établissements répondant aux besoins d’administrations centralisées à Paris s’étaient montrés puissants et efficaces du 17e au 19e siècle avec des hiérarchies constituées par des ingénieurs de corps de l’État et des moyens matériels importants. Mais au fil de l’arrivée de nouvelles technologies ces arsenaux ont dû sous- traiter à l’industrie privée les activités les plus innovantes en gardant une fonction de contrôle. L.-J. Libois était conscient de ce danger. « Pour réussir cette décentralisation assez téméraire, il faut bien entendu affecter à l’opération des moyens humains et financiers im- portants, mais… il faut surtout pouvoir attirer à Lannion des ingénieurs et techniciens de grande valeur » [4]. Il s’agissait là d’un vrai défi car, à l’échelle de la France, il n’existait pas de formation de chercheurs qualifiés, encore peu de forma- tions en électronique et télécommunications, et aucune en Bretagne. Le CNET Lannion a ainsi débuté avec du personnel le plus souvent formé en électromécanique pour des tâches d’installation et de maintenance. Les premiers chercheurs qualifiés ont été pour une part significative des polytechniciens à une époque où la re- cherche les attirait. « Au début de 1957… il devient de règle de considérer la recherche scientifique comme une vocation polytechnicienne » [5]. En une douzaine d’années une tren- taine d’ingénieurs du corps des télécommunications arrivent à Lannion. Des ingénieurs dans les domaines de l’électro- nique et de l’informatique sont aussi recrutés provenant de l’ENST, de Supélec, des ENSI notamment celles de Caen et de Bordeaux, de l’ISEP, l’ISEN et l’ESEO, écoles d’électronique rattachées à des facultés catholiques. A partir des années 1970 de nouveaux canaux de recru- tement s’ouvrent : docteurs de troisième cycle, diplômés de l’INSA de Rennes, de Supélec Rennes et plus tard ENST Bretagne. Et grâce à une troisième enveloppe de 500 em- plois, accordée à la suite du succès du projet Platon, le CNET Lannion va bénéficier, à l’exception de la période 1974-76, d’une croissance continue : 1 000 personnes en 1970, 1 400 en 1974, 1 600 en 1980. L’amélioration de l’image de Lannion permet aussi d’attirer des ingénieurs et chercheurs ayant acquis au moins une première expérience dans l’indus- trie ou à l’université. Enfin le CNET Lannion favorise la forma- tion à la recherche en accueillant des jeunes doctorants et en soutenant la formation continue. Ainsi dans les années 1980 le CNET Lannion a comblé pour une bonne part son déficit initial de qualification. L’émergence des trois pôles bretons A Brest, en 1961, la société électronique CSF crée une usine de fabrication, qui aujourd’hui sous le nom de Thales reste importante avec une haute technicité. A proximité de cette usine CSF et du CNEXO (plus tard Ifremer), fondé à la fin de la présidence du Général de Gaulle, l’ENST Bretagne ouvre ses portes en 1979. L’ensemble forme le cœur de ce qui s’appellera la technopole Brest-Iroise. Du côté rennais, l’acte fondateur de son pôle scientifique est le Comité inter- ministériel d’aménagement du territoire (CIAT) de décembre 1967, qui prévoit à la fois l’installation d’écoles d’ingénieurs et la création d’un nouvel établissement du CNET. Précédés en 1966 par l’implantation du CELAR4 et de l’usine de fabri- cation de transistors Fairchild, Supélec Rennes et le CCETT5 , ouvrent en 1972 [6], à proximité du campus scientifique de Beaulieu et permettent la mise en place de ce qui s’appellera plus tard la technopole Rennes Atalante. Dès les années 70 des liens s’établissent entre ces deux pôles et Lannion. Ainsi la première thèse soutenue à Supélec Rennes en physique du solide, par un jeune assistant de l’École, est menée en partenariat avec le CNET Lannion et donne lieu à une publi- cation commune dans une revue américaine de référence6 . 4 Centre Électronique de l’Armement. 5 Centre Commun d’Études de Télévision et Télécommunications, centre commun au CNET et à TDF. 6 Study of buried silicon nitride layer synthetized by ion impulsion, Jour- nal of applied Physics, déc 1980. Figure 4 : En 1996 le CNET est quasiment seul à Lannion. Source : Orange/DGCI. 76 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SURVVVVVVVVVVV RETOUR SUR Une première autoroute numérique est mise en place entre Paris, Rennes et Lannion en 1973 pour « booster » la vitesse des communications numériques, qui aux temps héroïques de 1963 ne dépassaient pas 50 bauds. Cette au- toroute apporte un haut débit de 39 Mbit/s, qui suscite le scepticisme d’économistes rennais proches du CELIB : « On ne voit toujours pas qui en-dehors du CNET et du CELAR cet équipement pourrait intéresser » [7]. La réforme de la DGT en 1974, créant la Direction des Affaires industrielles provoque la participation du CNET à la grande grève des PTT, en raison de la crainte, plutôt lointaine, d’une privatisation et d’une perte de leur statut pour les fonc- tionnaires. Cette réforme de 1974, enlevait au CNET ses préro- gatives en matière de politique industrielle, détenues alors par les responsables d’Issy-les-Moulineaux. Les préoccupations au CNET Lannion portaient plutôt sur les risques de remise en cause du numérique et sur les incertitudes résultant de la poli- tique industrielle en matière de centraux téléphoniques. En effet, en France, dans ce secteur industriel des centraux la fabrication de systèmes Crossbar, deuxième génération des centraux électromécaniques, a débuté tardivement dans les années 60 pour se substituer à l’électromécanique rotative (Rotary, R6, L43) et permettre de rattraper le retard français. Ainsi dans le triangle Guingamp, Lannion, Morlaix, plus de 2 500 emplois sont créés de 1966 à 1974 pour la fabrication du Crossbar. Presque dans le même temps, à partir de 1972, commence à Lannion la fabrication des centraux numériques, permettant un saut important de productivité industrielle. Dès 1976, P. Marzin7 et le syndicat CFDT de Lannion lancent l’alerte. 7 Alors sénateur-maire de Lannion. La DAI comprend tardivement en 1978 la menace sur l’emploi des usines Crossbar, qui concerne plus de 15 000 salariés sur l’ensemble de la France. La crise du Crossbar débute en 1980 avec en quelques années la fermeture des usines de fabrica- tion. La perte de 2 500 emplois est durement ressentie dans le Trégor et n’est que partiellement compensée par des activi- tés de développement logiciel et de support à l’exportation de la SLE, intégrée dans Alcatel. Le deuxième souffle En 1979 l’organisation des établissements du CNET est profondément remaniée avec la mise en place des deux centres de Lannion A et Lannion B. Les fondateurs de ces deux centres sont J. Vincent Carrefour, qui avait joué un rôle de premier plan dans le projet Platon comme responsable de l’informatique de 1961 à 1974 et J. Jerphagnon, polytechni- cien n’appartenant pas au corps des ingénieurs des Télécoms et formé à la recherche par une thèse, plus un post-doc de deux années aux Bell Labs. Ils donnent les bonnes impul- sions pour un deuxième souffle du CNET Lannion. La recomposition des équipes en 1979 est assurée par la formation de départements resserrés d’une vingtaine de personnes, intégrés dans des divisions d’environ 150 per- sonnes, et permet un renouvellement des responsables opé- rationnels, rendu possible par des départs vers des postes de responsabilité au sein de la DGT ou dans l’industrie. Ainsi à Lannion B seulement deux des responsables opérationnels sur vingt-et-un avaient occupé des postes de responsabilités dans l’organisation précédente. Les activités de développement sont poursuivies notam- ment dans les domaines de la qualification des composants et matériels, des études de susceptibilité à l’environnement climatique et électromagnétique et de la normalisation en transmission et commutation, pour laquelle le CNET Lan- nion est particulièrement actif aussi bien dans les instances européennes que mondiales (UIT). Dans le même temps les activités de recherche sont relancées avec la mise en place de nouveaux projets. Dans le domaine des réseaux le projet RNIS8 est suivi par les projets ATM9 et SDH10 . En informatique des recherches sont menées en conception (Projet d’atelier logiciel Concerto) et en intelligence artificielle. Les travaux sur la synthèse et la reconnaissance de la parole sont poursui- vis pour améliorer la qualité des services grâce aux progrès technologiques. En optique et visualisation les projets Mono- 8 Réseau Numérique à Intégration de Services. 9 Asynchronous Transfer Mode (Mode de Transfert Asynchrone) : Tech- nologie de commutation et multiplexage capable de traiter des flux de débits variés dans un même réseau conçue au CNET Lannion. 10 Synchronous Digital Hierarchy, (Hiérarchie Numérique Synchrone). Figure 5 : En 1972 le CNET est bien entouré, notamment au premier plan avec l'IUT de Lannion, un des premiers IUT de Bretagne. Source : Orange/DGCI. REE N°4/2013 77 Le Centre National d’Études des Télécommunications à Lannion : 50 années au service des Télécommunications mode et Écran plat sont lancés. Ce dernier projet aboutit à des résultats prometteurs, dont le transfert est tenté vers la société Sagem, puis Philips avec un résultat final décevant : cet échec industriel annonçait une quinzaine d’années à l’avance, l’abandon par l’Europe de la plus grande partie du domaine de l’électronique grand public. Tous ces projets font l’objet de propositions d’études, examinées annuellement par des comités de programme. Ce n’est pas le seul aspect de la modernisation du management. Le travail en équipe est favorisé à tous les niveaux : direction du centre, direction des divisions, au sein des départements. Le brassage des équipes, en 1979, permet d’étendre aux disciplines traditionnelles des télécommunications un esprit de recherche, surtout réservé jusqu’alors au secteur des composants et de la physique. La majorité des équipes est incitée à une double ouverture vers le monde académique (universités et écoles d’ingénieurs) et à l’international. Cet effort a été particulièrement significatif dans le domaine du traitement du signal, couvrant aussi bien le traitement de la parole, la modulation et le codage des signaux dans toutes les couches des réseaux. Les échanges, dans le cadre de séjours de moyenne ou longue durée, avec les laboratoires étrangers, les publications dans les revues internationales, les participations à des formations doctorales universitaires se multiplient. De plus la nouvelle direction du CNET, dès sa mise en place à la fin de 1978, a précisé son intention de favoriser des actions de transfert technologique en-dehors des télécom- munications. Ainsi à Lannion en janvier 1979 un colloque sur les technologies optiques est organisé à destination des PME. Maurice Bernard, alors directeur du CNET, presse les participants, représentant une cinquantaine de PME, à s’in- téresser à cette révolution technologique de l’optique : « À vous messieurs les industriels, de transposer [les résultats des recherche du CNET] dans d’autres domaines que les télécommunications »11 . Dans le même temps la première vague d’essaimages du CNET Lannion est l’œuvre de pion- niers. Elios Informatique, fondée en 1983 par des chercheurs de Lannion A, se développera dans de bonne conditions pendant vingt-cinq ans sous la responsabilité de ses fonda- teurs jusqu’à leurs départs en retraite. VFO, fondée en 1986 en optique, est liée à Lannion B. Enfin le CNET soutient la création de l’ENSSAT, École d’ingénieurs de l’Université de Rennes 1, qui ouvre trois départements d’enseignement (in- formatique, électronique et optronique) avec des activités de recherche associées. La recherche en optique passe à la vitesse supérieure La recherche en optique a débuté à Lannion dans les années 70, ce qui a permis notamment d’établir dès 1972 des échanges réguliers avec l’Université de Southampton. En 1980 les fibres optiques et les sources lasers à semi- conducteurs atteignent un premier stade industriel avec l’installation d’une liaison opérationnelle de sept kilomètres à 34 Mbit/s entre deux centraux téléphoniques parisiens. Au même moment, Lannion B se lance dans des projets auda- cieux de raccordement d’ abonnés en fibre optique et sur- tout de transmission à très haut débit à partir de l’expérience acquise à 560 Mbit/s en 1974 sur le guide d’ondes circulaire. Le projet Monomode est ainsi lancé avec plusieurs objectifs : monter en débit avec, en fin de projet, des transmissions à 1,7 Gbit/s, préparer le multiplexage en longueurs d’onde en défrichant les techniques d’amplification optique et de récep- tion hétérodyne et maîtriser les fibres spéciales, notamment à base de verres fluorés en partenariat avec les universitaires de Rennes, pour les intégrer dans des fonctions variées. Vers 1990 Lannion B monte en régime avec de nouveaux projets tels que le projet Soliton et obtient un ensemble de résul- tats de premier plan sur le haut débit sans régénération sur de très longues distances, tout en devenant expert sur les dépôts en couche mince, la photo-inscription sur fibres, le filtrage optique objet d’un transfert de technologie vers la société francilienne Photonetics12 . 11 Maurice Bernard, discours d’introduction , texte de neuf pages. 12 Ce savoir-faire transféré à Photonetics sera repris par la société danoise Nettest, puis le japonais Anritsu, pour finalement revenir à Lannion en 2010 chez Yenista. Figure 6 : Josephina Zambrano, Colombienne malentendante communiquant en trois langues par lecture labiale, participe activement aux développements d’applications pour les sourds (1980). Source : Orange/DGCI. 78 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SURVVVVVVVVVVV RETOUR SUR En 1988 R. Bouillie, responsable des recherches sur les réseaux optiques à Lannion B, favorise la reprise de VFO, la jeune PME de Trégastel, qui devient alors SVFO, par le groupe Pirelli, qui s’est fait une certaine place dans les fibres op- tiques [8] et qui cherche à diversifier ses activités optiques. R. Bouillie lui-même rejoint alors ce groupe italien, devient le directeur technique de sa filiale française et favorise la mise en place d’un partenariat13 associant, de façon plus ou moins formelle, SVFO Trégastel, le CNET Lannion, l’Université de Southampton, le laboratoire de Milan et le service com- mercial international de Pirelli. Le groupe se lance dans le développement d’équipements WDM à haute capacité avec des amplificateurs à fibre dopée et obtient en 1992, devan- çant la start-up américaine Ciena, la première commande américaine, lancée par MCI, le deuxième opérateur améri- cain. L’usine de Trégastel, chargée de la fabrication, doit faire face à un afflux de commandes d’équipements. Ses effectifs atteignent 200 personnes. La mutation de 1997 Durant les années 90 la transformation de France Télé- com en entreprise, provoquée par l’ouverture à la concur- rence, est mise en œuvre par les différents gouvernements qui se succèdent. Quel avenir pour les activités du CNET, notamment les recherches sur les composants, indépen- dantes des intérêts propres de l’opérateur ? Une solution aurait été de les séparer de France Télécom et de les intégrer dans la recherche publique. Cette solution aurait nécessité un porteur, c’est-à-dire un Directeur Scientifique au CNET, poste envisagé et non acté en 1978 et en 1983 et convenant notamment à J. Jerphagnon, qui finalement rejoindra Alcatel. De plus durant ces années, le CNRS ne porte pas d’intérêt direct à ces activités et ne créera un département STIC que très tardivement. En novembre 1996 le rapport Lombard-Kahn préconise un certain nombre de mesures pour faciliter le recentrage du CNET sur les seules activités R&D menées « au profit » de France Télécom. Seules deux mesures sont retenues : affectation d’une centaine d’emplois de recherche publique pour accueillir des chercheurs du CNET et mise en place du Réseau National de Recherche des Télécommunications (RNRT). A Lannion une trentaine de chercheurs, ayant acquis des titres universitaires, le plus souvent au sein du CNET, ont pu rejoindre les universités et les écoles d’ingénieurs de 13 En août 1997 Geoff Mason du National Institute of Economic and Social Research (London) et Jean-Paul Beltramo (Université de Bourgogne) sont venus à Lannion pour compléter leur information sur ce partenariat. l’Ouest. En fait ce mouvement avait été anticipé dès 1993 à partir de candidatures à des postes d’enseignants-cher- cheurs et a été complété par deux transferts d’équipes en optique et en radio à l’ENSSAT et à l’ENST Bretagne. Ces migrations ont contribué à renforcer les interactions entre Lannion et les pôles universitaires de l’ouest, de Brest jusqu’à Cherbourg et Nantes, et assurer au sein du RNRT une présence forte de la Bretagne, deuxième région avec une participation à hauteur de 12 %, juste devant Rhône- Alpes et Midi-Pyrénées [9]. Une deuxième vague d’essaimages en 1995-99 « a été notamment suscitée par la réduction de l’effort du CNET dans le recherche des technologies « amont », et par l’effort concomitant de France Télécom à promouvoir la création de start-up » [10]. En optique quatre entreprises sont créées par des chercheurs du CNET et de l’ENSSAT. L’éclatement de la « bulle Internet » en 2001-2002 fait chuter de nom- breuses start-ups en optique dans le monde. Les fermetures des établissements d’Alcatel Optronics, qui en quelques an- nées avait atteint un effectif de 500 salariés, et de Pirelli ne peuvent pas être évitées. A Lannion, le Trégor se mobilise [11]. Une troisième vague de PME se développe à partir de 2003 et permet de sauvegarder une bonne part des actifs des essaimages du CNET en optique. En 1997 le CNET, qui prend le nom de France Télécom Recherche et Développement (FT R&D), est réorganisé en directions spécialisées à un moment où les stratégies industrielles dans les télécommunications doivent être révisées. Comme l’indique récemment Jean-Pierre Cou- dreuse14 : « La maîtrise de la complexité et le déferlement de terminaux puissants dans l’espace privé ont déplacé le centre de gravité industriel et économique du cœur des réseaux vers la périphérie et du matériel vers le logiciel. Le réseau numérique a sa place, mais c’est bien le micro-ordi- nateur, et tous ses avatars, qui bouleversent le paysage en profondeur et qui fondent la mutation vers les applications et les services » [12]. Orange Labs à Lannion Le potentiel scientifique et technique dans le site de Lan- nion, devenu le « plus grand laboratoire d’innovation du Groupe Orange »15 a été maintenu à un bon niveau, même si les effectifs ont diminué sensiblement de 1 600 personnes dans les années 1980 à 1 100 aujourd’hui, pour une part en raison de l’arrêt des activités logistiques (service avion, garage…). Il reste des activités de recherche à moyen terme, 14 Responsable du projet ATM dans les années 80. 15 Déclaration de Stéphane Richard (Ouest-France 29-30 juin 2013). REE N°4/2013 79 Le Centre National d’Études des Télécommunications à Lannion : 50 années au service des Télécommunications mais c’est l’innovation, qui domine d’abord pour le dévelop- pement de nouveaux réseaux et aussi largement pour les services, appelés maintenant les « applis » dans le monde Internet. Ainsi en 2004, le centre de Lannion a été à l’initia- tive de l’étude de la Live Box d’Orange, bien placée pour les triple et quadruple “play”. L’environnement scientifique et industriel local et régional garde son dynamisme. Le Cluster Photonics Bretagne [13] est formé par une bonne vingtaine de PME, majoritairement de Lannion, mais aussi de Brest et Rennes, qui regroupent plus de 400 emplois. Depuis 2006, le pôle Images et Réseaux de Bretagne fédère les projets communs des équipes de recherche de Rennes, Lannion et Brest et a été complété en 2012 par l’Institut de Recherche Technologique (IRT) B-Com. FT R&D Lannion devient Orange Labs. Une nouvelle orga- nisation, la quatrième, est mise en place en 2012, après celles de 1979 et 1997, suivant le rythme d’une nouvelle organisa- tion tous les 15 ou 18 ans. Tout au long de son existence, le centre de Lannion a pu ainsi se renouveler. Les embauches de jeunes dans les années 90 et durant ces dernières années contribuent aujourd’hui à un bon équilibre. Avec le recul on peut dire que des opérations de mobilité préparées locale- ment et finalement choisies comme en 1979 et en 1997 ont eu un effet positif sur le long terme et sont en tous points préférables à la mobilité forcée, que la direction d’Orange a voulu imposer en 2008. Sur le plan de l’innovation longtemps le CNET Lannion est resté tourné vers les besoins exprimés par les services opérationnels de France Télécom. Aujourd’hui Orange Labs Lannion a une ambition nouvelle. Lors de la célébration du cinquantième anniversaire du site S. Richard le PDG d’Orange a insisté sur l’innovation en exprimant le souhait « qu’on soit capable, à la manière dont les géants (Google ou Apple) le font, d’ouvrir des passerelles avec l’extérieur » et a ajouté « Je voudrais faire [de Lannion] un pôle numérique très ouvert sur l’extérieur. Je l’imagine comme un site où des mètres carrés seront réservés à des étudiants, des développeurs, des PME partenaires, des start-up… Je suis un militant de l’Open innovation »16 . Chaque génération de chercheurs a ses défis. Celle des années 60 s’est mobilisée sur la numérisation du ré- seau téléphonique (Platon et la suite) et celle des années 80 s’est lancée dans les réseaux numériques asynchrones et les transmissions optiques à très haut débit. La généra- tion actuelle doit préparer les futures ruptures. « N’est-il pas temps d’amorcer des scénarios de rupture… Il faut 20 ans pour réussir une rupture… il est probable que l’optique fran- chira quelques frontières jusqu’ici étanches [et] que le signal optique finira par sortir du guide qu’est la fibre….On peut prédire l’émergence d’une forme de logique dérivée de mé- canismes biologiques complexes. La mise au point de pro- cessus de biologies synthétiques capables de se comporter comme des systèmes logiques aura des répercussions d’une ampleur insoupçonnée… Le numérique est-il vraiment la fin 16 Ouest-France 29-30 juin 2013. Figure 7 : Première génération de la livebox (2004). Source: Orange/DGCI. Figure 8 : Cinq fondateurs de PME à Lannion (de gauche à droite): Vincent Louis (Dialonics-2009), J-C Villey-Desmerets (Saooti-2010), Thierry Georges (Algety-1999 puis Oxxius-2003), Michel Van der Keur (Yenista-2003), et J-L Alanic (AMG microwave-2000). Les quatre premiers sont issus du CNET Lannion. Source : H. Layec. 80 REE N°4/201380 REE N°4/2013 VVVVVVVVVVV RETOUR SUR de l’histoire ? Son rendu de la réalité est approximatif » [12]. Le post-numérique présente de belles opportunités pour une recherche ambitieuse à Orange Labs Lannion. Références [1] M. Guillou, La première liaison de télévision transatlantique par satellite Andover- Pleumeur-Bodou, REE N°5/2012. [2] Annual Review Committee, Radio progress during 1947, Proceedings of the IRE, April 1948. [3] P. Lucas, 1990, La commutation Electronique, du Castel, Lavallard, CRCT 1990, p 194. [4] L.-J. Libois, De Platon à la numérisation du réseau français de télécommunications, texte rédigé suite à une communication lors du colloque « Indépendance nationale et Modernisation « du 6 juin 1997 et publié dans la revue Entreprises et Histoire, décembre 2010, Editions ESKA. [5] D. Pestre, La reconstruction des sciences physiques après la Seconde guerre mondiale, Histoire, Recherche, Télé- communications, ouvrage sous la direction de M. Atten, Collection Réseaux, 1996 ( p 41). [6] Ph. Dupuis, Les débuts de l’électronique en Bretagne, Revue Place Publique Rennes, sept-oct 2012. [7] H. Krier, L. Ergan, Bretagne de 1975 à 1985, Informations et Conjoncture éditeur, 1976, p 181. [8] N. Massard, Dynamique technique et industrialisation des fibres optiques, Numéro spécial de la Revue d’Economie industrielle, publiée avec le concours du CNRS, 1er trimestre 1987. [9] J.-Y. Merrien, Ph. Dupuis, Industrie et services de télécom- munications : quel avenir pour l’Ouest ? Communications et territoires, APAST, GET et Lavoisier, 2006. [10] Th. Georges, La formation d’un cluster de PME dans le domaine de l’optique, Communications et territoires, APAST, GET et Lavoisier, 2006. [11] E. Le Bolzer, Le Trégor debout, une aventure exceptionnelle, Editions des Traboules, 2009. [12] J.-P. Coudreuse, J.-L. Coatrieux, J. de Certaines, A. Lespagnol, Secoue-toiBretagne,EditionsApogée,avril2013.Etp120-121. [13] D. Tregoat, Ph. Dupuis, l’Industrie optique en Bretagne : un exemple d’ambition et de persévérance, Flux - Revue des Supélec - N° 272 - nov. déc. 2012. Philippe Dupuis, phj.dupuis@wanadoo.fr, diplômé de Supélec option radio en 1964. Ingénieur à Thomson-CSF Brest à partir de 1967, il rejoint le CNET Lannion en 1971 et devient en 1979 responsable de la Division Microondes, Espace et Radio, lors de la fondation du centre Lannion B. A partir de 1986 jusqu’en 2003 il participe en Bretagne aux transferts technologiques de la re- cherche universitaire vers les PME. L' AUTEUR