Le « Grand Carénage »

Vers une transition énergétique maîtrisée 06/03/2017
Auteurs : Etienne Dutheil
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2017-1:18875

Résumé

Le « Grand Carénage »

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REE N°1/2017 47 In order to continue safe operation of its nu- clear fleet, EDF has launched a programme of investment entitled “Grand Carénage” (in other words, a fleet upgrade programme). The term – which is a maritime expression – suggests a ship which, after years at sea, undergoes a retrofit to get a new lease of life. This programme aims to extend the operating lifetime of the French fleet’s reactors beyond 40 years, and to do so in complete safety. The “Grand Carénage”, which represents a real industrial and financial challenge, relies on the entire nuclear industry, the third largest French industrial sector, comprising 220,000 employees, a network of regional companies of all sizes, numerous and varied professions, all being drivers of innovation. Lastly, the “Grand Carénage” helps lay the foundations for a mix of nuclear and renewable energies, and gua- rantees the sustainable generation of safe, clean and competitive electricity. ABSTRACT Afin de poursuivre l’exploitation de son parc nucléaire en toute sûreté, EDF a en- gagé un programme d’investissements baptisé « Grand Carénage ». Ce terme, emprunté au monde maritime, évoque un navire qui, après des années passées à par- courir les mers, doit passer en carénage pour retrouver une seconde jeunesse. Ce programme consiste donc à prolonger la durée de fonctionnement des réacteurs du parc nucléaire fran- çais au-delà de 40 ans, en toute sûreté. Véritable défi industriel et financier le « Grand Carénage » s’appuie sur l’ensemble de la filière nucléaire, 3e filière industrielle française, composée de près de 220 000 salariés, d’un réseau d’entreprises de toutes tailles ancrées dans les territoires, de métiers multiples, variés et porteurs d’in- novations. Enfin, le « Grand Carénage » permet de préparer l’ave- nir vers un mix énergétique composé de nucléaire et d’énergies renouvelables, et de garantir, dans la durée, une production sûre, propre et compétitive. RÉSUMÉ Introduction Le « Grand Carénage » est un vaste programme d’investissements consacré au parc nucléaire français. Lancé en 2014, il répond à trois grands objectifs indisso- ciables : poursuivre le fonctionnement des réacteurs du parc nucléaire après 40 ans ; respecter un objectif global de production d’électricité en toute sûreté ; et enfin, mener les travaux nécessaires en optimisant autant que possible la tra- jectoire financière. Ce triptyque implique la réalisation d’un très grand nombre de « chantiers », d’ampleur et de nature très variables. Pour donner une idée de cette diversité d’échelle, disons que ces chantiers de modernisation des unités de production vont du remplacement d’un clapet d’un circuit de ven- tilation à la révision décennale complète d’une centrale, en passant par le remplacement de nombreux composants et équipements. Certains travaux prévus au programme s’inscrivent dans le cours normal de l’exploitation d’un parc nucléaire, d’autres revêtent un caractère plus exceptionnel, lié par exemple au retour d’expérience de Fuku- shima ou au franchissement de la durée d’exploi- tation après 40 ans. Le « Grand carénage » s’inscrit donc dans un continuum, ou plutôt correspond à une période d’intense activité au sein de ce conti- nuum, qui a commencé avant lui et se prolongera après. Etant donné le volume d’activité et la durée de réalisation de ces multiples chantiers, EDF a jugé utile de les rassem- bler au sein d’un même macro-projet, le « Grand Carénage » , afin de disposer d’une vision d’ensemble et d’en optimi- ser la réalisation, sur les plans aussi bien économiques que techniques et logis- tiques. La création de ce programme tra- duit la volonté d’EDF de mener à bien cet ensemble de chantiers dans les meilleures condi- tions possibles pour atteindre les trois objectifs clés indissociables cités plus haut. Assurer l’approvisionnement des français en électricité en toute sûreté Les enjeux de « Grand Carénage » sont à la mesure de l’investissement, estimé à 51 milliards d’euros sur la période 2014-2025. EDF exerce une mission de service public qui consiste à garantir l’approvisionnement des Français en électricité. Notre groupe s’appuie pour cela sur des moyens de production diversifiés qui combinent de mul- tiples énergies, principalement à faibles émissions de carbone : nucléaire, renouvelables (hydraulique, éolienne, etc.) et, dans une faible proportion, ther- LES GRANDS DOSSIERSIntroduction Le « Grand Carénage » : vers une transition énergétique maîtrisée Etienne Dutheil Electricité de France Directeur du programme Grand Carénage 48 REE N°1/2017 mique. Ce mix contribue par ailleurs à l’indépen- dance énergétique de notre pays avec une part de production d’électricité d’origine nucléaire prépon- dérante, de l’ordre de 78 %. Historiquement, cette répartition a été motivée par les nombreux atouts du nucléaire, qui produit une électricité sûre, bas carbone et compétitive, le tout grâce à une filière industrielle qui fait référence à travers le monde. Dans notre pays, cette dernière constitue le troisième secteur industriel, fort de 2 600 entreprises et de 220 000 salariés. Aujourd’hui, les 58 réacteurs qui composent le parc nucléaire français affichent un âge moyen de 30 ans. Nous avons ainsi pris les mesures néces- saires pour garantir l’approvisionnement en électri- cité des Français au cours des prochaines décennies en tenant compte de plusieurs paramètres majeurs. Tout d’abord, les experts conviennent que le seul recours aux énergies renouvelables et aux éco- nomies d’énergie ne suffira pas à faire face à des besoins en électricité. Le parc nucléaire constituant le socle du mix énergétique actuel, il n’existe pas, pour l’heure, d’alternative satisfaisante sur le triple plan technique, économique et environnemental. Le recours à des centrales fonctionnant aux éner- gies fossiles classiques, comme le charbon ou le fioul, ferait exploser les émissions de CO2 de notre pays. Le gaz naturel présente un bilan carbone plus satisfaisant, mais soulève la question de la sécurité des approvisionnements. Si ces énergies étaient choisies, le coût de l’électricité deviendrait alors tributaire des cours mondiaux, dont on connaît la volatilité. Quant aux énergies renouvelables, dont le niveau de production n’est pas pilotable puisqu’il dépend de facteurs externes comme le vent ou l’ensoleillement, elles présentent des niveaux de maturité variables et des structures de coûts qui les rendent encore peu compétitives et elles ne permettent pas de « boucler » l’approvisionnement en électricité en assurant l’équilibre production/ consommation requis à chaque instant, compte tenu de l’impossibilité de stocker l’électricité à grande échelle. En préparant la prolongation de la durée de fonctionnement des réacteurs du parc après 40 ans, le « Grand Carénage »s’impose comme la solu- tion industrielle la plus performante sur le double plan économique et environnemental pour assurer l’approvisionnement de la France en électricité. Au demeurant, compte tenu de l’organisation du mar- ché européen et de l’interconnexion des différents réseaux, nucléaire et renouvelables ne sont pas antinomiques mais complémentaires. Pilotable, massive, bas carbone, l’énergie nucléaire est par- LES GRANDS DOSSIERS Introduction Figure 1 : Implantation des centrales nucléaires EDF en France. REE N°1/2017 49 Introduction LES GRANDS DOSSIERS ticulièrement bien adaptée pour fournir le socle du mix énergétique, qui peut être complété par un large éventail d’énergies renouvelables. Il faut donc bien comprendre que nous n’op- posons pas le nucléaire aux autres énergies. EDF investit aussi dans les énergies renouvelables, mais nous devons avoir une vision à long terme et faire face à des contraintes opérationnelles bien réelles comme la continuité d’approvisionnement en électricité. Nous avons donc besoin de temps car les problèmes énergétiques ne se règlent pas à court terme mais sont pensés sur l’échelle des décennies. Sécuriser la transition énergétique A ce titre, le « Grand Carénage » constitue un levier de sécurisation de la transition énergétique. L’allongement de la durée de fonctionnement des réacteurs, à 50 voire 60 ans, placera la France en situation d’accompagner la montée en puissance progressive des énergies renouvelables ainsi que la construction de nouveaux modèles de réacteurs. Ce projet, essentiel pour la solidité du mix énergé- tique français, s’inscrit donc complètement dans le cadre des programmations pluriannuelles de l’éner- gie prévues dans la loi sur la transition énergétique. Un choix performant sur le plan économique Décrit et chiffré dans le cadre des discussions préparatoires à la loi Nome puis dans les enquêtes de la cour des Comptes et des commissions parle- mentaires, le programme « Grand Carénage » a vu son principe approuvé par le Conseil d’administra- tion d’EDF le 22 janvier 2015. Son montant global a été évalué début 2016 à 51 Md sur la période 2014-2025. L’investissement global peut paraître élevé mais s’avère très inférieur à ce que coûterait le remplacement global des centrales actuelles par des installations neuves, quelles que soient les énergies retenues. Le coût d’un remplacement complet est estimé entre 70 et 100 Md sur la même période, et verrait s’envoler le coût global de la production énergétique française. Cette enveloppe de 51 Md renvoie à un ni- veau récurrent d’investissement de maintenance et d’améliorations d’environ 3 Md par an et à des investissements supplémentaires de l’ordre de 1 à 1,5 Md par an, correspondant au caractère excep- tionnel du « Grand Carénage ». Et ce, sur un total de 10 à 12 Md d’investissements par an pour le groupe EDF. Sur toute la période de « Grand Caré- nage », nous investirons donc en moyenne 4,2 Md par an, chiffre qui reviendra à son niveau récurrent, de l’ordre de 3 Md par an, à l’issue du programme. A terme, le coût économique complet du parc nu- cléaire incluant le « Grand Carénage » débouchera sur un coût moyen de l’électricité produite d’environ 55 par MWh, calculé sur 50 ans, ce qui contribuera à la préservation du pouvoir d’achat des ménages ainsi qu’à la compétitivité des entreprises. Un choix partagé par d’autres grands pays Cette réflexion globale sur l’approvisionnement énergétique de notre pays et les coûts de produc- tion nous a donc amenés à engager le processus devant mener à une prolongation de la durée de fonctionnement des centrales nucléaires après 40 ans. Cette solution permettra de continuer à béné- ficier des atouts d’un parc déjà largement amorti et à produire une électricité bas carbone. Notre pays n’est d’ailleurs pas le seul à s’engager sur cette voie. Aux Etats-Unis, 75 % des réacteurs ont déjà reçu leur licence pour être exploités jusqu’à 60 ans, dont une trentaine de la même technologie que les réacteurs français (Source : NRC). Et d’autres pays, comme les Pays-Bas ou la Suisse, ont également acté une prolongation de l’exploitation de leurs ré- acteurs nucléaires jusqu’à 60 ans : la centrale suisse de Beznau comprends deux réacteurs démarrés en 1969 et 1971. Pour autant, répétons-le, EDF n’op- pose pas le nucléaire aux autres énergies, et inves- tit également dans les énergies renouvelables. Le « Grand Carénage » est d’ailleurs mené dans le respect des objectifs de la loi relative à la transi- tion énergétique pour une croissance verte, qui ne s’oppose pas à la prolongation de cette durée de fonctionnement, mais l’encadre plus strictement1 . Passer le cap des 30 ans Avant de rentrer dans le contenu du programme, il importe de s’attarder sur quelques notions tech- niques et réglementaires qui aideront à mieux en comprendre certains volets, notamment la ques- tion de l’échéance des 40 ans. 1 Via la création d’un régime d’autorisation par l’ASN applicable notamment aux travaux nécessaires à la prolongation, par une enquête publique, ainsi qu’un rapport supplémentaire à l’ASN cinq ans après la 4e visite décennale. 50 REE N°1/2017 LES GRANDS DOSSIERS Introduction En France, c’est EDF, en tant qu’exploitant, qui est le premier responsable de la sûreté des cen- trales nucléaires. Il nous incombe de tout mettre en œuvre pour garantir leur bon fonctionnement, évi- ter les accidents et gérer les éventuels incidents de manière à en minimiser les conséquences. Néan- moins, in fine, l’autorisation de faire fonctionner un réacteur n’appartient pas à EDF, mais à une autorité indépendante, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui effectue chaque année près de 500 inspections sur les sites EDF. Sur chaque réacteur, tous les 10 ans, EDF est tenue d'effectuer une vérification complète de la situation de l’installation aux regard des règles qui lui sont applicables (c’est l’examen de conformité) et d’actualiser l’appréciation des risques ou des inconvénients que l’installation présente afin de proposer des modifications permettant d’améliorer la maîtrise de ces risques ou de ces inconvénients (c’est la réévaluation de sûreté) au regard de l’évo- lution des connaissances, des techniques ou du retour d’expérience. Concrètement cette démarche se traduit par un programme de modifications proposé par EDF qui doit recevoir l’approbation de l’Autorité de sûreté nucléaire, et par un pro- gramme de contrôle dont les résultats sont égale- ment vérifiés par l’Autorité de sûreté nucléaire. Ces contrôles et ces modifications sont réalisés dans le cadre de visites décennales à l’issue desquelles l’ASN délivre, ou non, une autorisation permettant de faire fonctionner le réacteur 10 années de plus. Pour cela l’ASN évalue les résultats des contrôles et vérifie la mise en œuvre effective des modifications permettant d’améliorer la sûreté des installations qu’EDF s’est engagé à réaliser. Cette pratique, qui relève en France d’une obligation réglementaire, a pour résultat de faire évoluer progressivement le design des installations en améliorant leur robus- tesse sur le plan de la sûreté. Ce processus auto- rise le fonctionnement des centrales par palier de 10 ans ; ainsi avant d’envisager de prolonger la durée de vie des réacteurs après 40 ans, il y a une étape à franchir qui consiste à passer le cap des 30 ans. Fin 2016, cette étape était bien engagée : 29 réacteurs sur 58 avaient reçu cette autorisation après leur troisième visite décennale. La charnière des 40 ans Ce préalable passé, l’étape suivante consiste à mettre en œuvre les évolutions nécessaires pour prolonger le fonctionnement des réacteurs après 40 ans. Mais revenons sur cette charnière des 40 ans qui pourrait laisser penser que l’objectif du « Grand Carénage » consiste à dépasser une “date limite”. En fait, si l’on revient à l’époque de leur construc- tion dès les années 70, les études techniques sur les matériels ont bien été menées selon des hypo- thèses basées sur une durée d’exploitation de 40 ans. Mais dans une centrale, tous les composants sont remplaçables, et peuvent donc être modifiés dans la perspective d’un allongement de la durée de fonctionnement du réacteur. Il n’y a que deux exceptions : la cuve et l’enceinte de confinement. C’est donc la durée de vie de ces deux composants qui détermine in fine la durée de vie potentielle d’un réacteur. Les études menées pour établir leurs spécifications techniques ont elles aussi été fon- dées sur une hypothèse de 40 ans, mais elles com- portaient des marges explicites. Enfin, l’Autorité de sûreté nucléaire a émis des exigences particulières en matière d’amélioration de sûreté associées au passage des 40 ans : le « step » de sûreté à viser est particulièrement ambitieux puisqu’il s’agit, pour les réacteurs concernés, de se rapprocher des objectifs de sûreté des réacteurs de 3e génération, c’est-à-dire de l’EPR. Une meilleure compréhension des phénomènes physiques Les progrès techniques et scientifiques accom- plis depuis la construction des premières centrales autorisent aujourd’hui une analyse fine des phé- nomènes physiques, qui a clairement démontré l’existence de ces marges. L’état de vieillissement de l’enceinte et de la cuve est surveillé en perma- nence par EDF et par l’Autorité de sûreté nucléaire. A chaque visite décennale, le circuit primaire prin- cipal et l’enceinte de confinement font l’objet d’ins- pections complétées par des épreuves de mise en pression. L’ensemble des résultats est analysé afin d’établir la conformité de ces composants aux ré- férentiels en vigueur et d’apprécier leur niveau de sûreté. Après instruction de ces différents dossiers, l’ASN donne l’autorisation de poursuivre l’exploi- tation sous forme d’une décision technique assor- tie le cas échéant de prescriptions techniques. Au final, les études réalisées ont montré que la cuve et l’enceinte de confinement pouvaient fonctionner jusqu’à 60 ans à condition de maîtriser leurs condi- tions de vieillissement. REE N°1/2017 51 Introduction LES GRANDS DOSSIERS Trois grandes catégories d’interventions Au regard de ce contexte, le « Grand Carénage » comporte trois grands types de travaux : 1) Des opérations de maintenance exceptionnelle, qui représentent environ 40 % du volume d’activité du programme. Dans une centrale comme dans toute installation industrielle, certains composants ou équipements doivent être remplacés au cours de la vie de l’ins- tallation pour tenir compte de phénomènes d’usure ou de vieillissement. Pour la plupart d’entre eux, il revient aux équipes de maintenance de chaque site de surveiller ces phénomènes afin d’en maintenir le potentiel d’utilisation. Néanmoins, quand il s’agit de composants de très grande taille ou uniques, l’opération de main- tenance revêt un caractère exceptionnel. Elle est alors confiée à des centres d’ingénierie d’EDF qui disposent d’équipes spécialisées dans chacun de ces domaines et qui interviennent sur tout notre parc. C’est le cas par exemple pour des transfor- mateurs de grande puissance ou des générateurs de vapeur, les alternateurs, les condenseurs, les réchauffeurs, les lignes d’arbre turbine/stator. Or, l’âge moyen du parc nucléaire ayant progressé, beaucoup de ces composants majeurs se rap- prochent de leur fin de vie technique, correspon- dant à une période d’utilisation allant de 25 à 45 ans. Ces opérations de maintenance exceptionnelle ayant donc vocation à se multiplier, elles ont été intégrées dans le périmètre du « Grand Carénage », afin d’en optimiser le pilotage global, au regard des impératifs de production d’électricité et des enjeux économiques. C’est d’ailleurs cette augmentation prévisible d’opérations de maintenance exception- nelle sur le parc qui a déterminé le calendrier global du « Grand Carénage » : sa durée correspond glo- balement à ce pic d’activité en matière de mainte- nance exceptionnelle. 2) Un programme de modifications La deuxième famille de travaux de Grand Caré- nage concerne des modifications apportées aux installations. Depuis leur démarrage, les centrales nucléaires d’EDF font l’objet de programmes de modifications destinés à en améliorer la sûreté, Figure 2 : Principaux chantiers du Grand Carénage – ©EDF. 52 REE N°1/2017 LES GRANDS DOSSIERS Introduction Photo 1 : Salle de Commande – ©EDF – Christophe Guibbaud. en tenant compte du retour d’expérience d’EDF ou d’autres exploitants, ou encore de l’arrivée de nou- velles technologies. Depuis la loi « Transparence et sécurité nucléaire » de 2006, cette pratique est de- venue une obligation réglementaire qui exige tous les 10 ans un examen approfondi des installations et la mise en œuvre d’un programme d’améliora- tion de la sûreté, dont le contenu doit au préalable être approuvé par l’Autorité de sûreté nucléaire. Au volume de modifications déjà prévues dans ce cadre, se sont ajoutées au fil des années celles qui découlent des enseignements de l’accident de Fukushima. Le volume global ayant pris de l’am- pleur, nous avons jugé utile d’intégrer l’ensemble de ces opérations dans le périmètre du programme « Grand Carénage », toujours dans le souci d’en op- timiser le pilotage, tant technique qu’économique. Vers une technologie numérique Ce train de modifications comporte de multiples « wagons », de taille variable. L’un des chantiers les plus importants porte sur la modernisation du sys- tème de contrôle-commande, qui bénéficie d’un passage aux technologies numériques telles que de nouvelles interfaces homme-machine (cf. article contrôle-commande) ou de nouveaux enregis- treurs numériques qui remplacent les enregistreurs « papier ». Nous renforçons également la capacité de nos centrales à fonctionner en période de cani- cule par exemple, grâce au redimensionnement de leurs circuits de réfrigération. Des modifications liées au retour d’expérience de Fukushima Le retour d’expérience de Fukushima a égale- ment entraîné un lot important de modifications. Certaines sont destinées à faciliter l’intervention de la Force d’action rapide nucléaire (FARN), afin qu’elle puisse mettre en œuvre rapidement et faci- lement ses moyens mobiles de secours une fois sur place. Est également prévue la construction d’un centre local de crise sur chaque site, l’installation de moyens ultimes de refroidissement et de dis- positifs de mesures de contrôle de la pression de l’enceinte de confinement. Enfin, l’un des projets les plus importants concerne le déploiement de générateurs diesels d’ultime secours (DUS) – à rai- son d’un supplémentaire par tranche – dimension- nés pour résister à des risques naturels, du type séismes, tornades, grands vents, foudres ou inon- dations (Cf. article DUS). Pour résumer, une centrale de quatre tranches de 900 MW comportait jusqu’à présent deux diesels de secours par tranche, soit huit au total, auxquels EDF a rajouté un neuvième au cours des dernières années. Après ces modifications, la même centrale en comptera donc quatre supplémentaires, ce qui portera leur nombre total à 13. REE N°1/2017 53 Introduction LES GRANDS DOSSIERS 3) La qualification de matériels au-delà de 40 ans De nature différente, la troisième famille de tra- vaux a pour objet de garantir la qualité des maté- riels présents sur l’installation après 40 ans. Dans une centrale, certains matériels sont qualifiés aux conditions dites « extrêmes », ce qui signifie qu’ils sont aptes à fonctionner dans des conditions par- ticulièrement sévères susceptibles d’être rencon- trées en cas d’accident : température, radioactivité, humidité. Lors des études préalables à la construc- tion, une hypothèse de fonctionnement de 40 ans a été retenue. Ceci ne signifie pas que ces maté- riels perdent leur aptitude à fonctionner après leur quarantième anniversaire, mais il est nécessaire de vérifier qu’ils conservent cette capacité par de nou- veaux tests. Et si tel n’est pas le cas, il faut procéder à leur remplacement ce qui nécessite la qualifica- tion d’un matériel de remplacement et sa mise en place sur les installations, dans le cadre d’une mo- dification. Les délais de qualification des matériels étant longs, les activités relevant de ce domaine doivent être débutées très en amont de l’échéance des 40 ans. Ces activités sont toutes intégrées dans le périmètre du « Grand Carénage ». Une gouvernance unique pour un pilotage optimisé Opérations de maintenance exceptionnelle, chantiers de modifications, qualification des ma- tériels après 40 ans... cet ensemble d’opérations représente un volume d’activité considérable et un véritable défi organisationnel. Depuis 2015, le pro- jet « Grand Carénage » implique notamment la ges- tion simultanée de plusieurs arrêts de tranches, la réalisation des travaux prévus dans le programme, le respect des durées d’arrêt pour atteindre l’objec- tif de production du parc nucléaire, tout en restant aligné sur la trajectoire financière. Le programme : « Grand Carénage » a donc été doté d’une gouver- nance unique, et d’une organisation de type « pro- jet » afin de favoriser l’efficacité opérationnelle et les synergies. Contrôle de gestion et analyse des risques L’ensemble des activités a été découpé en 26 projets pilotés par 17 chefs de projet, un même chef de projet pouvant en piloter plusieurs. Tous s’engagent sur les grands objectifs de leur projet par contrat et sont directement rattachés au directeur du programme. Pour piloter les activités, le direc- teur de programme s’appuie sur une équipe d’une vingtaine de personnes, réparties entre des fonc- tions de pilotage et support, telles que : direction technique, contrôle de gestion opérationnel, mana- gement des contrats, analyse des risques, appui à la réalisation, etc. Ce choix d’organisation confère à EDF une vision d’ensemble et permet d’homo- généiser les pratiques ainsi que les outils de tra- vail, comme les méthodes d’analyse de risques ou de contrôle de gestion opérationnel. Un autre avantage de cette organisation coordonnée est de favoriser les retours d’expérience, sachant que les centrales du parc nucléaire français sont technique- ment très proches. La mutualisation des informa- tions et les enseignements tirés des sites « têtes de série » servent ainsi à la préparation des chantiers à venir sur les autres centrales. La mise en œuvre du programme « Grand Caré- nage » s’accompagne en outre d’une évolution des méthodes de travail afin de faciliter et de fluidifier toutes les interfaces entre les différents métiers et les processus de travail. L’adoption d’une organisa- tion en projets permet notamment de faire travail- ler de façon plus précoce et plus étroite les centres d’ingénierie qui conçoivent les interventions et les équipes des centrales nucléaires et d’associer plus en amont les grands partenaires industriels impli- qués dans les chantiers. Le « Grand Carénage » a ainsi fourni l’occasion d’expérimenter de nouveaux outils de maquettage numérique 3D sur certaines opérations, comme sur la construction des diesels d’ultime secours. Cette maquette 3D a permis aux multiples contri- buteurs du projet – centres d’ingénierie, parte- naires industriels, entreprises de génie civil, etc. – de partager la même information, au même moment. L’utilisation de cette nouvelle généra- tion d’outils a par exemple autorisé des solutions techniques performantes qui n’étaient possibles qu’avec une parfaite synchronisation entre les dif- férents acteurs, comme la pose de platines mé- talliques scellées pour l’installation des supports, qui doivent être positionnées à des endroits très précis. Jusqu’à présent, le maquettage numérique était réservé aux constructions neuves. Mais les premiers résultats sont si satisfaisants et promet- teurs que l’usage de cette technologie pourra être étendu à des travaux de modification sur des ins- 54 REE N°1/2017 LES GRANDS DOSSIERS Introduction tallations existantes, en partant non pas d’une maquette créée ex nihilo, mais d’un scan 3D. Depuis 2013, EDF a développé un programme d’innovation pour répondre spécifiquement aux enjeux du programme « Grand Carénage ». Les équipes de R&D ont ainsi développé différentes applications à travers le projet i-BR (interventions en Bâtiment Réacteur). En tête, l’application VVProPrépa, développée en lien étroit avec le site pilote de la centrale nucléaire de Cattenom. Véritable challenge pluridisciplinaire, VVProPrépa est devenue une solution pour l’entre- Photo 2 : Vue en 3D d’une maquette d’un bâtiment réacteur utilisé pour l’application VVPropPrepa ©EDF. Figure 3 : Un peu d’humour… ©EDF – J.F. Hullo. REE N°1/2017 55 Introduction LES GRANDS DOSSIERS prise qui va réellement faire progresser les mé- thodes de travail. Cette application révolutionnaire permet aux ingénieurs et techniciens de préparer virtuellement les chantiers en amont de leurs réali- sations avec un gain de performance en termes de radioprotection, de temps d’intervention, d’analyse de risques… VVProPrépa a provoqué un véritable engoue- ment aussi bien de la part de l’ingénierie que de la part des exploitants. A ce jour, les centrales de Cattenom, Nogent-sur-Seine et Belleville bénéficient déjà des premières utilisations de cet applicatif. Le planning des acquisitions duquel découlera la mise à disposition de l’application VVProPrépa sur les différentes unités de production, a été construit sur deux paramètres : la mise à disposition, un an avant le premier arrêt « Grand Carénage » de l’unité de production concernée, et la période propice à l’acquisition, lors d’arrêts programmés, de façon à avoir le moins d’interventions possibles pour per- mettre aux scanneurs, géomètres et photographes d’être le moins dérangés possibles par les opéra- tions de maintenance. Création de 110 000 emplois Sur le plan économique, le programme « Grand Carénage » permet de créer ou de pérenniser en- viron 110 000 emplois directs ou indirects. A la centrale de Cattenom, le programme a mobilisé jusqu’à 3 000 intervenants prestataires et 2 000 salariés EDF au plus fort de l’activité. Il est fait notamment appel à des entreprises spé- cialisées pour réaliser les grands chantiers de main- tenance : soudure, génie civil, fourniture de gros composants, à l’image des chantiers habituels. Le recours à des fournisseurs maîtrisant la conception et le fonctionnement des installations présente en effet d’importants avantages. Cela permet de béné- ficier d’une main d’œuvre expérimentée, que seules peuvent mobiliser en permanence des entreprises spécialisées qui travaillent à la fois sur l’ensemble du parc mais aussi pour d’autres industriels. Photo 3 : L’application VVproPrepa permet aux ingénieurs et techniciens d’EDF de préparer virtuellement les chantiers en amont de leurs réalisations – ©EDF. 56 REE N°1/2017 LES GRANDS DOSSIERS Introduction Des parties prenantes impliquées en amont En tant qu’acteur économique important tant sur le plan national que local, EDF veille à associer l’en- semble des parties prenantes au déroulement des travaux : communes, CCI, élus, riverains, entreprises… A Cattenom, par exemple, le site a travaillé près de deux ans en amont des premières visites dé- cennales avec des partenaires comme la CCI, Pôle emploi et le GIM’EST (Groupement des industries prestataires de l’Est) pour préparer les activités de maintenance. Des réunions d’information ont régulièrement été organisées avec l’ensemble des dirigeants des entreprises intervenantes, afin de les sensibiliser aux objectifs de sécurité et de qualité des interventions. Des démarches similaires ont été mises en œuvre sur l’ensemble des sites préparant leur troisième visite décennale. Un cahier des charges social Pour accompagner ce pro- gramme industriel, l’Etat a deman- dé dès janvier 2012 au Comité stratégique de la filière nucléaire (CSFN) de rédiger un cahier des charges social, qui traite des conditions d’exercice de la sous- traitance au sein des Installations nucléaires de base (INB) exploi- tées par AREVA, l’ANDRA, le CEA (Commissariat à l’Energie Ato- mique et aux énergies alterna- tives) et EDF. Applicable depuis janvier 2013 pour EDF, ce cahier des charges social précise notamment les mesures permettant de favoriser le maintien de l’emploi. EDF est notamment impliqué pour innover en faveur des entreprises prestataires et s’engage, entre autres, à ce que le titulaire d’un contrat limite à deux le nombre de niveaux de sous-traitance. Le cahier des charges social est un document prescriptif pour les exploitants nucléaires et les prestataires. EDF donne par ailleurs à ses parte- naires industriels une visibilité à deux ans minimum sur le programme et l’organisation des travaux, afin de mobiliser les entreprises et leur permettre d’anticiper et de préparer leurs interventions sur nos sites. Parallèlement, nous les accompagnons dans leurs démarches de recrutement et de for- mation. Ainsi, EDF a contribué à la construction d’une filière com- plète de formation aux métiers du nucléaire au sein de l’Educa- tion nationale, qui a délivré 565 Bac pro et 135 BTS. A partir de 2025, les chantiers se poursuivront à un rythme plus modéré, la plupart des interven- tions majeures comme le rempla- cement exceptionnel de certains matériels, ou la mise en œuvre du programme de modifications post-Fukushima, seront achevées. Les investissements décroîtront progressivement pour retrouver le rythme récurrent d’environ 3 Md /an à l’horizon 2030. Les Diesels d’ultime secours : véritable rempart face aux événements les plus extrêmes Robert Acalet, Pablo Fuenzalida .............................................................................................................................. p. 57 La modernisation du contrôle-commande, une opération minutieuse Ingrid Feron, Laurent Everwyn .............................................................................................................................. p. 64 Le développement des relations avec le tissu industriel local Valérie Tordeur ............................................................................................................................................................. p. 70 LES ARTICLES Etienne Dutheil est le directeur du programme « Grand Carénage » d’EDF depuis 2015. Ancien élève de Centrale Lille, également diplômé de l’Institut d’administration des entre- prises (IAE) de l’université d’Orléans, il a une double culture en manage- ment et en ingénierie. Il a intégré EDF en 1992, en tant qu’ingénieur maintenance et a effectué tout son parcours au sein de la production nucléaire. Il a précédemment été Directeur de la centrale nucléaire de Blayais (Gironde), de 2009 à 2013. Puis direc- teur adjoint de la division Production nucléaire EDF, de 2013 à 2015.