L’intelligence économique

Evolutions technologiques, enjeux internationaux : les failles du système français 06/03/2017
Publication REE REE 2017-1
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L’intelligence économique

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40 REE N°3/2014 L’intelligence économique Evolutions technologiques, enjeux internationaux : les failles du système français L'ARTICLE INVITÉ ALEXANDRE MEDVEDOWSKY Président du directoire du groupe ESL 1 967 : Harold Wilensky, professeur à l’univer- sité de Berkeley, défi- nit pour la première fois le concept de “Business Intelligence”, ou en français « intelligence économique », comme étant une « activité de production de connaissances servant les buts économiques et stratégiques d’une orga- nisation, recueillie et produite dans un contexte légal et à partir de sources ouvertes ». Les prémisses modernes de l’intelligence économique ap- paraissent au milieu du XXe siècle et commencent à se mettre en place au Japon et aux Etats-Unis. Fruit d’une collaboration entre Etats et secteur privé, apparaissent des agences dé- diées, souvent gouvernemen- tales prenant à bras le corps les questions d’information stratégique des entreprises. La mondialisation, et ce qu’elle im- plique en termes de circulation des informations, des savoirs, des marchandises et des capitaux, font émerger une concep- tion nouvelle de l’économie. La France ne s’empare de cette notion que tardivement. La mise en place du marché unique (1990-1992), pousse à une évolution de la perception des politiques industrielles. La société ESL & Network, première entreprise de prestations de services en matière d’intelligence Growing economic competition between countries and re- cent strategic operations have shed a light on the flaws of the French Business Intelligence system. Confronted to an increasingly poor French support system from the govern- mental organization, the needs and solutions within the companies are gaining ground. France is lagging behind when it comes to Business Intel- ligence, and it took a long time to the country to become aware of the increasing part played by strategic informa- tion in the defense of its own economic interests. Indeed, it was not before 1994 that the first report underlining the need for establishment of a French Business Intelligence policy was issued. In the meantime, Japan, in the 1970s, and the US, in the 1990s, were among the first to imple- ment policies in that respect. The purpose of this paper is to consider more closely the origins of Business Intelligence and the features of effec- tive intelligence systems in other countries, to examine their implementation and their effects based on concrete cases, and to confront them to the French system. By stressing current trends impacting information-seeking processes, it also seeks to increase awareness about the necessity of re-inventing our own business intelligence model and about the multiple opportunities offered by the big data revolution. ABSTRACT RÉSUMÉ Alors que la compétition économique mondiale s’intensifie, les grandes opérations stratégiques récentes ont mis en lumière les failles du système d’intelligence économique déployé en France. Face à un appauvrissement du système étatique français, les besoins et les dispositifs au sein des entreprises montent en puissance. La France souffre d’un retard conséquent en la matière et n’a pris que très tard conscience du rôle de l’information stratégique dans la défense de ses intérêts économiques. En effet, le premier rapport faisant état de la néces- sité de mettre en place une véritable politique d’intelli- gence économique n’est publié qu’en 1994 tandis que les premières politiques d’intelligence économique sont établies par le Japon dès les années 70 et les Etats-Unis dès les années 90. Le but de cet article est de revenir sur les origines de l’intelligence économique, sur les ressorts des systèmes déployés à l’international, d’en étudier leur application à des cas concrets et de les confronter au système français. L’article cherche également à souligner le besoin de réin- vention du modèle d’intelligence économique français face aux enjeux portés par la révolution du “Big Data”. NDLR : l’interprétation de faits récents, intéressant notamment certaines entreprises françaises, restent de la responsabilité exclusive de l’auteur de cet article. REE N°1/2017 41 L'ARTICLE INVITÉ économique, naît en France en 1989. En 1994, le Commis- sariat général au Plan, l’ancêtre de notre actuel France Straté- gie, publie le rapport Martre, véritable acte de naissance de l’intelligence économique à la française. Il définit l’intelligence économique comme « l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement, de distribution en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques. Ces diverses actions sont menées légalement avec toutes les garanties de protection nécessaires à la préservation du patrimoine de l’entreprise ». Outre cette définition, une série de recommandations est proposée, permettant la mise en place de la diffusion de l’information stratégique entre les sec- teurs privé et public. En 2003, le premier ministre Jean-Pierre Raffarin mandate le député Bernard Carayon afin de trai- ter la question des lacunes et insuffisances de l’intelligence économique en France. Ce dernier, via le rapport portant son nom, dénonce le manque de concertation entre l’Etat et les entreprises privées et propose la création d’une délégation interministérielle à l’intelligence économique qui se met en place et dont le premier dirigeant est Alain Juillet. En France, l’intelligence économique est donc un concept historiquement marqué par la culture de centralisation de l’Etat. Le rôle de l’information décisive dans les grandes décisions stratégiques Des enjeux mondiaux créateurs de compétition internationale L’émergence de ce concept et des pratiques profession- nelles qui s’ensuivent est bien sûr concomitante à la mon- dialisation des marchés et à la compétition internationale de plus en plus féroce entre les agents économiques. Der- rière ces enjeux purement économiques se cachent sou- vent de véritables enjeux de souveraineté et d’influence nationale : les secteurs de l’énergie, du financement de l’économie, les secteurs à fort contenu technologique sont particulièrement concernés. Mais ce ne sont pas les seuls. La sécurité alimentaire, la maîtrise de l’approvisionnement en matières premières, le contrôle des infrastructures sont autant de terrains de compétition et de véritable guerre économique. Dans ce contexte, la maîtrise de l’information stratégique est une arme souvent décisive. La capacité des acteurs éco- nomiques à maîtriser celle-ci (dans l’obtention et dans la pro- tection des données) et à l’utiliser est devenue essentielle. Or l’information est aujourd’hui diffuse, multiple, complexe, mondiale. Ses canaux de diffusion sont de plus en plus nom- breux, et nécessitent donc des mécanismes de collecte de plus en plus sophistiqués. Aux techniques de veille (logiciels de plus en plus pointus) doivent s’ajouter des mécanismes de collecte à partir de sources humaines, qui nécessitent des moyens sur les terrains d’opérations. La démocratisation de l’information, favorisée par un accès simplifié et étendu aux sources d’information1 , a permis, bien sûr, aux acteurs issus de la société civile et économique d’accé- der directement à ces informations stratégiques. Néanmoins, compte tenu de leur complexité et des entreprises de désin- formation fréquentes, notamment dans le cadre des grandes opérations stratégiques, le rôle des Etats reste essentiel. L’information est désormais perçue comme un facteur de compétitivité nationale, et devient un élément de la politique économique que l’Etat met en place. L’Etat a ainsi pour fonc- tion d’assurer l’efficacité de la collecte d’information et de son utilisation à des fins économiques nationales : instances et organisations sont dédiées à la recherche et délivrance d’informations, le cadre juridique est adapté à une utilisa- tion efficace et une intervention directe dans la communi- cation et la livraison de l’information est effectuée. Les sys- tèmes les plus efficaces et aboutis d’intelligence économique sont ainsi mis en place au Japon, dès les années 1950, et aux Etats-Unis dès les années 1990. La mise en place d’instances dédiées à la collecte d’informations Le rôle de l’information a été intégré très tôt au Japon, où les pouvoirs publics ont pris conscience de manière précoce des enjeux économiques liés à la collecte d’informations. En 1990, le rapport américain « Japan 2000 » décrit le Japon comme s’étant doté « d’une société industrielle d’une effica- cité unique au monde, capable d’absorber toutes les tech- nologies les plus avancées et de dominer les marchés mon- diaux à un rythme étonnamment rapide. [...] Toutefois, la puissance du Japon n’est pas construite sur une supériorité militaire, mais essentiellement sur la connaissance et sur la technologie de l’information. L’acquisition de la connais- sance [...] a été et demeure toujours un fantastique atout de supériorité en faveur du Japon sur le plan économique ». Au cœur de cette stratégie centrée sur l’innovation, le MITI (ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie du Japon), fondé en 1949, qui centralise et redistribue l’informa- tion technologique vers les autres ministères. En 1958, un service de renseignement économique est fondé au sein du MITI, le JETRO (Japan External Trade Organization). Les Etats-Unis ne sont pas en reste. En 1977, l’Office of In- telligence Liaison est créé afin de traiter les informations pour défendre les intérêts économiques et commerciaux améri- cains. A la fin de la guerre froide, les Etats-Unis se lancent plei- nement dans la guerre économique. En 1992, le programme SBIR (Small Business Innovation Research) est lancé et verse des fonds pour aider les entreprises à créer des services ou des produits innovants. En 1993, le National Economic Ser- 1 http://bdc.aege.fr/public/Quels_sont_les_impacts_de_la_societe_ de_l_information_sur_les_rapports_de_force_economiques.pdf 42 REE N°1/2017 L'ARTICLE INVITÉ vice est créé afin de coordonner les politiques économiques intérieures avec les défis de l’économie mondiale : la structure vient en aide aux entreprises américaines positionnées sur des marchés sensibles ou à fort potentiel de croissance. En 1994, Bill Clinton lie même les agences de renseigne- ment (NSA, CIA) aux politiques d’expansion économique américaine, et affirme dans son discours, A National Security Strategy Enlargement and Engagement2 , que les services de renseignement américains doivent collaborer avec les entre- prises et servir leur stratégie d’expansion. James Woolsey, an- cien directeur de la CIA entre 1993 et 1995, déclare ainsi que « c’est un fait : les États-Unis ont clandestinement amassé des renseignements contre les firmes européennes et je crois que c’est tout à fait justifié. Notre rôle est triple et il est limité. D’abord, surveiller les entreprises qui rompent les sanctions décidées par l’ONU ou par les États-Unis. Ensuite, suivre à la trace les technologies aux applications civiles et militaires. Enfin, traquer la corruption dans le commerce international ». Si les services de renseigne- ment américain assurent que les données collectées l’étaient dans l’unique but d’identifier les actes de corruption d’entre- prises concurrentes, et non pas à des fins d’espionnage éco- nomique, Duncan Campbell évoque dans son livre Surveil- lance économique planétaire le cas de 11 contrats perdus à la suite de la coopération entre la NSA et les entreprises américaines. Parmi eux, un contrat entre Airbus et l’Arabie saoudite, datant de 1994, échappe à Airbus à la suite d’une conversation entre Edouard Balladur, alors premier ministre, et l’une des personnes chargées de la négociation, où il est fait mention du prix de la vente. La communication est inter- ceptée par la NSA et l’information collectée est immédiate- ment transmise à Boeing : la contre-proposition qui sera faite, à un prix inférieur à celui proposé par Airbus, fera perdre le marché saoudien à la France. Enfin, il est important de souligner le partenariat améri- cain entre les secteurs public et privé dans le domaine de la recherche, de l’analyse et de la diffusion d’informations : en 1999, le fonds d’investissements américain géré par la CIA, In-Q-Tel, est créé dans le but de repérer des entreprises concevant des technologies commerciales originales, notam- ment en lien avec la collecte et l’analyse de l’information. Il s’agit d’assurer le transfert des technologies civiles vers le ren- seignement, afin de rester compétitif sur les marchés pour lesquels les Etats-Unis ont des intérêts. 2 http://www.dtic.mil/doctrine/doctrine/research/nss.pdf Un arsenal judiciaire primordial dans la défense des intérêts économiques : l’exemple des Etats-Unis Si de nombreux pays ont aujourd’hui mis en place des politiques publiques tournées vers l’intelligence économique, l’efficacité de l’arsenal législatif s’avère essentiel pour assurer sa suprématie économique. A ce titre, la politique mise en œuvre par les Etats-Unis est l’exemple le plus abouti. Son efficacité en matière d’intelligence économique et de ren- seignement est assurée par la mise en place d’une stratégie législative performante : instrumentalisation du droit interna- tional, refus de se soumettre à des législations trop contrai- gnantes, primauté du droit national américain sur le droit national sont autant de principes appliqués par les Etats-Unis. La construction de l’arsenal législatif américain Depuis la fin des années 1980, les autorités américaines ont ainsi construit un ensemble législatif efficace qui leur per- met de lutter contre l’expansion économique d’acteurs non américains. On parle d’extra- territorialité du droit américain. Ces lois permettent au législa- teur américain de sanctionner des comportements « injustes » et « déraisonnables » adoptés par des concurrents étrangers. En cas de refus de se plier aux exigences américaines, les Etats-Unis peuvent décider de prendre des mesures unilaté- rales de rétorsion. On peut notamment citer : - plique aux entreprises versant des pots de vin aux fonction- naires et aux hommes politiques pour obtenir des contrats. Il a conditionné la convention de l’OCDE censée réprimer la corruption d’agents publics étrangers en 1996, puis celle de l’ONU en 2003 ; sanctionner les entreprises investissant en Iran et en Libye. Toute entreprise investissant plus de 40 millions d’euros en Iran par an est passible de sanctions commerciales ou financières. On pourrait également citer les lois Dodd Frank (2010) et le Foreign Account Tax Compliance Act (2014) qui ren- forcent les compétences d’instances américaines (SEC, IRS) en matière d’extraterritorialité. Une arme au service des intérêts économiques américains L’arme législative est pleinement intégrée dans la poli- tique économique agressive menée par le gouvernement REE N°1/2017 43 L'ARTICLE INVITÉ américain afin de protéger ses intérêts économiques et stra- tégiques. Elle vient compléter le dispositif de collecte d’infor- mations et dote les Etats-Unis d’un cadre répressif à même de mettre sous pression les entreprises étrangères pouvant mettre en péril les intérêts des firmes américaines. Jean-Mi- chel Quatrepoint déclare à propos que « voilà des années, voire des décennies que les États-Unis développent une stratégie globale d’hyperpuissance en s’appuyant sur un arsenal juridique et en imposant leurs lois, leurs normes, au reste du monde. Il aura fallu l’amende colossale infligée à BNP Paribas (8,9 milliards de dollars) et celle qui, infligée à Alstom (772 millions de dollars), fut la véritable cause, quoi qu’en dise le PDG d’Alstom, de la vente de la division « éner- gie » à General Electric, pour que nos dirigeants découvrent la réalité d’une guerre économique engagée depuis des décennies ». L’amende infligée à Volkswagen pénalise aussi un constructeur européen qui comptait s’implanter aux Etats- Unis et y produire de nouveaux modèles, concurrençant ainsi l’industrie automobile américaine – une industrie ayant bé- néficié de fortes subventions étatiques suite aux difficultés rencontrées pendant la crise de 2008. Le timing de la décou- verte du trucage, par une ONG américaine, du logiciel de mesure des émissions de particules fines, interroge : l’émer- gence de l’information ayant enclenché la machine judiciaire américaine sert, on ne s’en étonnera pas, les intérêts écono- miques américains. La poursuite de stratégies offensive et défensive L’implication directe de politiques dans la défense des sociétés nationales sur les marchés internationaux est essen- tielle, et les grandes puissances économiques l’ont bien com- pris. Pourtant, là encore, les Etats-Unis disposent d’une avance considérable en matière d’intelligence économique, en étant capables de faire remonter des informations cruciales du ter- rain grâce à leur réseau consulaire. En 1993, les Etats-Unis lancent l’Advocacy Center, qui coordonne les efforts des dif- férentes agences du gouvernement et les ambassades, afin de faciliter la transmission d’informations pour aider les entre- prises américaines souhaitant exporter leurs produits. L’Advo- cacy Center est en lien avec le Trade Promotion Coordinating Committee, chargé de déterminer les projets stratégiques à soutenir et d’y concentrer les ressources gouvernementales. Il s’agit donc d’une stratégie offensive liée aux initiatives di- plomatiques classiques de lobbying. Les Etats-Unis ont ainsi profité de la visite en Algérie d’Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, en 2012, afin de remporter un contrat d’une valeur de 2,5 milliards de dollars portant sur la fourniture de turbines pour le groupe public algérien Sonelgaz. Enfin, les Etats-Unis se sont également montrés en pointe sur la défense de leurs secteurs stratégiques : en 1996, la loi Clinger-Cohen est votée, et protège tous les « secrets d’affaires » des actions d’espionnage économique. Toute in- formation non publique, gardée secrète, est potentiellement concernée par cette loi. La protection des informations se double d’une protection face à l’entrée d’acteurs étrangers L’exemple d’Alstom : la victoire du système d’intelligence économique américain L’exemple du rachat de la branche « énergie » d’Alstom illustre particulièrement les accointances entre les systèmes d’obtention d’information améri- cains et le système juridique : la machine de guerre économique américaine a fonctionné à plein régime et a abouti à la vente de filiales essentielles à l’indé- pendance française. GE est devenue monopolistique en matière de turbines (essentielles pour les sous- marins de la marine nationale), et Alstom a cédé également ses activités de repérage des satellites, essentielles pour la protection de la force de dissua- sion. Ainsi, estiment Leslie Varenne et Eric Denécé, rédacteurs d’un rapport CF2R sur Alstom, les pro- grammes nucléaires civil et militaire français sont devenus dépendants des Etats-Unis. Cette vente est la résultante de pressions juri- diques américaines sur les dirigeants d’Alstom, accu- sés de corruption en Indonésie, et faisant face au risque d’une amende pouvant s’élever à 1 milliard d’euros. Les lois anti-corruption américaines et leur application extraterritoriale ont pleinement joué leur rôle et le manque de surveillance de la part des acteurs français quant aux activités douteuses de leurs concurrents ont laissé Alstom dans l’impos- sibilité de riposter aux accusations de corruption. L’absence de réponse appropriée de la part des pou- voirs publics français a lourdement pesé sur la vente d’activités stratégiques aux Etats-Unis, concurrents économiques. Elle révèle, selon Leslie Varenne et Eric Dénécé, une incompréhension de la compéti- tion économique de la part des dirigeants politiques français, qui n’ont pas su cerner la nature de l’offen- sive américaine. Le système américain, qui repose sur une collaboration des acteurs économiques dans la recherche de l’information, son traitement et sa diffusion, alliée à l’offensive judiciaire, a permis de mettre en place une stratégie de rachat couronnée de succès, conforme aux intérêts américains, sans que la France ne l’analyse sous l’angle d’une menace envers sa sécurité nationale. Elle ne dispose de toute façon pas d’armes adaptées pour y faire face. 44 REE N°1/2017 L'ARTICLE INVITÉ Florio de 1988 vise ainsi à bloquer l’acquisition éventuelle d’une entreprise stratégique par des intérêts étrangers. De l’information au Big Data : l’irruption de la technologie Un contexte de transformation numérique propice à l’émergence de nouveaux mécanismes de veille 80 milliards. Voici, selon un rapport de l’Idate, le nombre d’objets connectés que nous utiliserons en 20203 . Concrètement, un objet connecté se définit par sa capa- cité à envoyer de lui-même, et automatiquement, de l’information vers un ordinateur. Amenée à toucher l’en- semble des activités humaines, cette véritable révolution annonce l’effritement, si ce n’est l’abolition, de la distinc- tion entre les mondes réel et virtuel. En effet, de la vie quotidienne au champ professionnel, nos modes de vie seront bouleversés par ces nouvelles innovations tech- nologiques. A ce titre, les nouvelles connexions à Inter- net devraient passer de 1,7 milliard actuellement, à 3,1 milliards en 2020, permettant un meilleur fonc- tionnement en réseau des objets connectés. Il sera dès lors possible de gérer ces objets à distance et d’accumuler une quantité d’in- formations précises et ciblées, dont l’interprétation, par le biais des architectures en cloud et des algorithmes Big Data, aura des conséquences positives en matière d’optimisation des services et processus industriels. Tous les domaines de l’économie sont concernés. Par exemple, pour la san- té, l’émergence de davantage d’objets connectés devrait permettre un meilleur suivi des maladies chroniques (dia- bète, asthme…) et de leur traitement, avec l’usage des pilules connectées en particulier. D’après le cabinet A.T - raient être économisés4 . Outre les gains financiers, des progrès en termes de temps et de productivité devraient se poursuivre. Tout cela concourt à influencer notre éco- système et à renforcer le recul de la territorialité au profit de relations fondées sur la dimension virtuelle et le partage de données. En témoigne de nos jours, la prééminence des réseaux sociaux qui aboutit à un stockage massif des données de leurs utilisateurs et, partant, à la naissance de nouveaux modèles marketing (G2B, B2C, C2C…). Par conséquent, il importe aux outils de veille concurrentielle ou technologique de s’adapter à de telles évolutions afin d’être en phase avec les prismes d’action employés par les entreprises. 3 http://www.idate.org/en/News/Internet-of-Things_820.html 4 http://www.atkearney.fr/documents/877508/879237/Big+data+et+objets +connect%C3%A9s.pdf/79d156fb-6bb9-4e37-b010-6b030f2940c1 Le Big Data, une concentration de « données massives » difficiles à traiter par des outils classiques de gestion On l’aura compris, les bénéfices de l’ouverture généralisée de l’accès aux données, induit par ces transformations numé- riques, doivent se concevoir à partir de l’idée que seule une exploitation de masse des données est profitable. C’est dans ce cadre qu’intervient le Big Data. Sous ses airs de concept dif- ficile à cerner, le Big Data est en réalité une notion relativement simple. Le Big Data permet le traitement en temps réel, d’in- formations différentes mais interdépendantes. Ces informa- tions sont automatiquement stockées et agencées pour être exploitées grâce à la statistique et aux algorithmes. Ainsi, pour paraphraser Denis Deschamps, directeur de l’Agence régionale d’information stratégique et technologique en Ile-de-France, la donnée n’est pas donnée, mais plutôt élaborée, fabriquée5 . C’est- à-dire que le rôle du Big Data est de « polir » une information brute, de la trier à partir de filtres préalable- ment fixés par l’utilisateur, pour la rendre utilisable en ce qui concerne l’amélioration de la performance. A ce titre, les entreprises tendent naturellement à inté- grer le Big Data dans leur fonctionnement. La Poste fait par exemple appel au Big Data pour l’analyse des performances dans le traitement du courrier. Comme le souligne Nicolas Dessaigne d’Exalead, cela permet de « détecter les machines les moins performantes, les machines en suracti- vité afin de prendre des mesures correctives ou d’anticiper les pannes »6 . Sur le plan de l’e-réputation, le Big Data s’avère particulièrement utile dans l’analyse sémantique du Web. L’exemple le plus connu est Google Analytics qui propose une analyse du trafic sur un site internet en temps réel. Ce service permet, entre autres, à une entité de comprendre qui sont les individus qui visitent sa page et quels sont les contenus les plus regardés. En fonction de cette analyse, il est alors pos- sible pour une organisation, d’adapter ses publications à son lectorat. Toutefois, la difficulté est de « trier le bon grain de l’ivraie ». En effet, face à la masse de données collectées, la clé du succès réside dans l’utilisation de logiciels réellement adap- tés à la recherche. C’est justement cette gestion des méga données qui est amenée à devenir un enjeu majeur pour les entreprises. D’ici plusieurs années, le marché du Big Data sera évalué à quelques centaines de milliards de dollars. Cette fruc- tueuse combinaison de la Business Intelligence et des progrès 5 http://www.portail-ie.fr/article/1248/L-intelligence-e-conomique-a-la- rencontre-du-Big-Data-1-2 6 http://www.conseilsmarketing.com/communication/le-big-data-a-quoi- cela-sert-interview-de-nicolas-dessaigne-dexalead REE N°1/2017 45 L'ARTICLE INVITÉ engendrés par les objets connectés, devrait, pour le cabinet Vanson Bourne, faire l’objet de dépenses croissantes de la part des entreprises, au point de représenter le quart du budget IT des grandes entreprises en 2018 contre 18 % en 20157 . Certaines start-ups se spécialisent d’ailleurs dans le domaine comme Data Publica, qui collecte des informations, les met en lien et les étoffe pour les proposer à ses clients sous le modèle d’un tableau de gestion. Ainsi, le Big Data est vu comme un moteur de croissance à part entière et les entreprises pour- raient prochainement actualiser leur structure à l’aune du po- tentiel représenté par ce nouvel outil technologique. Intelligence économique et Big Data : l’amorce d’une révolution ? Dans ce contexte où le Big Data est appelé à prendre une part grandissante dans les stratégies d’entreprises, le secteur de l’intelligence économique semble plus particu- lièrement concerné. Lintelligence économique se conçoit comme « l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques ».8 Pour être plus clair, l’intelligence économique se distingue par sa capa- cité à explorer, sécuriser et exploiter une information utile pour un groupe ou une entité. Cela s’effectue à travers la mise en place d’outils de veille et d’analyse qui permettent d’extraire le cœur, l’essentiel, l’« abstract » d’une information intéressante pour les activités d’une entreprise. Or, le Big Data offre des perspectives démultipliées à travers un gain de temps réduit et un accès à l’information élargi. Par le trai- tement en temps réel d’informations différentes mais bien interdépendantes, le Big Data inverse le schéma tradition- nel selon lequel la data permettait d’obtenir l’information qui conduisait alors à la connaissance. Désormais, la logique s’est transformée et consiste à partir de l’information qui produit de la data, qui elle-même est amenée à être exploitée pour permettre la connaissance. Les atouts du Big Data en matière de veille et d’analyse sont donc nombreux car ils conjuguent rapidité, réactivité et précision. Tout l’enjeu apparaît d’éla- borer des dispositifs permettant de transformer les méga- données en informations exploitables et utilisables. Si cela n’est pas réalisé, le risque est de se noyer « dans un océan d’insignifiance », pour reprendre les mots de l’essayiste Niel Postman, lui-même emprunteur de l’expression à Aldous Huxley9 . Concrètement, ce flot d’informations serait inexploi- table voire trompeur puisqu’en l’absence de filtres efficaces, 7 http://www.ca.com/content/dam/ca/us/files/industry-analyst-report/the- state-of-big-data-infrastructure.pdf 8 http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports- publics/074000410.pdf 9 https://books.google.fr/books?id=kyczAwAAQBAJ&pg=PT94&lpg=PT9- 4&dq=oc%C3%A9an+d%27insignifiance+postman&source=bl&ots=lEf -fg3l9g&sig=jx30YnJ- les données pourraient être non-pertinentes, incomplètes ou erronées. Un exemple pratique de ce manque de filtrage de l’information provient de Google Flu Trends, un service offert par Google et qui avait vocation à prévoir les épidé- mies de grippes. Or, lancée en 2008, l’expérience a tourné au vinaigre en raison d’une surestimation de ces épidémies à hauteur de 50 %. Désormais supprimé, Google Flu Trends n’en demeure pas moins la preuve que l’œil humain reste une variable éminemment nécessaire à l’interprétation d’une information issue du Big Data. S’en remettre aveuglément à la technologie n’est pas une réponse adéquate et il appar- tient au consultant, à l’analyste ou au chercheur de s’atteler à l’analyse des données recueillies. C’est en cela que le champ de l’intelligence économique pourra enrichir les prouesses liées au Big Data. La France : une reconnaissance fluctuante de l’intelligence économique au sein de l’appareil de l’Etat face à la montée en puissance des dispositifs d’entreprise Depuis la création d’une délégation interministérielle en charge de l’Intelligence économique confiée à Alain Juillet, la place de l’intelligence économique connaît en France des variations inquiétantes : manque de reconnaissance au som- met de l’Etat, absence de coopération suffisante entre les dif- férents départements ministériels, volonté du ministère des finances de prise de pouvoir sur l’intelligence économique. Se sont ainsi succédé depuis son départ, Olivier Buquen, Claude Revel puis Jean-Baptiste Carpentier, sans qu’aucun ne se trouve en charge d’un même périmètre, placé sous une même autorité et avec une même feuille de route. La dénomination du dernier responsable en date, Jean-Baptiste Carpentier, a même vu disparaître le vocable d’intelligence économique, au profit du titre un peu flou de commissaire à l’information stratégique et à la sécurité économique. Du fait de ces atermoiements, la France est en retard, et la mise en place d’une politique globale d’intelligence écono- mique n’est pas pour tout de suite. La puissance d’impact du modèle américain et sa capacité à mener une guerre écono- mique subtile et efficace grâce à des stratégies financières, normatives ou bien culturelles, donnent à réfléchir sur les méthodes françaises d’appropriation de l’intelligence écono- mique. Il est clair que le modèle américain, tourné vers les entreprises, est aux antipodes du modèle français. Les entreprises françaises publiques ou privées, grosses, moyennes ou petites ne peuvent évidemment pas se conten- ter de prendre acte des faiblesses des dispositifs étatiques. Les dirigeants s’intéressent de plus en plus à la collecte et la maîtrise de l’information stratégique. Beaucoup, pour éviter d’être les victimes des errements de la compétition écono- 46 REE N°1/2017 L'ARTICLE INVITÉ mique mondiale, ont mis en place leurs propres départe- ments d’intelligence économique ou font appel à des presta- taires extérieurs pour compléter leur dispositif. Ainsi pour une entreprise comme Total, l’intérêt de recourir à cette matière réside dans l’aide apportée à la gestion d’un contexte écono- mique complexe et d’un environnement concurrentiel agressif, et permet d’éviter tout risque de prédation. Fonctionnant comme un cabinet de conseil interne, le département d’intelligence économique, partie intégrante de la Direction de la stra- tégie et en lien direct avec la Direction gé- nérale, permet, sur commande, d’obtenir des informations clés et des analyses spé- cifiques au groupe. « Nous devons être en permanence dans une culture du doute », déclarait il y a peu, Jean-Michel Salvadori, ancien directeur intelligence économique du groupe Total, qui vient de quitter ses fonctions. L’objectif : anticiper, obtenir de l’aide à la décision et créer des avantages concurrentiels que l’entreprise souhaite décisifs. Total n’est pas une excep- tion dans le paysage économique français. Beaucoup d’en- treprises d’importance stratégique pour la France utilisent l’intelligence économique comme une arme pour combattre dans un environnement de guerre économique. L’appropriation de ce mode d’organisation et de gestion de l’information par les entre- prises est un renversement de la logique classique de l’intelligence économique à la française, pouvant être perçue comme une richesse, mais ne devant cependant pas effacer les risques d’émiettement de l’Intelligence économique. Alexandre Medvedowsky préside le directoire du groupe ESL. Magistrat au Conseil d’Etat, il siège au cabinet de Laurent Fabius alors président de l’Assemblée nationale de 1990 à 1992. Il rejoint ESL en 2001 et devient président d’ESL & Network (France) en 2005 puis président du directoire en 2013. Il a été adjoint au maire (1989-2001) puis conseiller municipal (2001-2014) d’Aix-en-Provence, conseiller régional de Provence-Alpes- Côte d’Azur (1992-1998), vice-président (1998-2004) puis mem- bre du conseil général des Bouches- du-Rhône, président du syndicat mixte de l’Arbois. Il a été élu président de SYNFIE , le syndicat français de l'intelli- gence économique en mai 2014.