L’électrification rurale en Afrique

06/05/2016
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2016-2:16502
DOI : http://dx.doi.org/10.23723/1301:2016-2/16502You do not have permission to access embedded form.
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L’électrification rurale en Afrique

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58 REE N°2/2016 L’AFRIQUE ET L’ÉLECTRICITÉDOSSIER 1 L’accès à l’électricité, levier de développement, et condition de survie Alors que l’accès durable à une éner- gie fiable et abordable faisait partie des grands oubliés des objectifs du millé- naire pour le développement, l’adoption en septembre 2015 des objectifs de développement durable par les Nations Unies, a érigé comme objectif majeur de « garantir l’accès de tous à des ser- vices énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable »1 . 1 http://www.un.org/sustainabledevelopment/ fr/energy/ L’accès à l’énergie est en effet recon- nu aujourd’hui comme un levier essen- tiel de développement (figure 1). En zone rurale, l’électrification d’infrastruc- tures collectives comme les écoles ou les centres de santé influe directement sur l’Indice de Développement Humain (IDH) dès lors que les adultes peuvent bénéficier de cours d’alphabétisation le soir et que les femmes ne sont pas contraintes d’accoucher dans le noir, ou éclairées à la lampe torche. La motorisa- tion de pompages permet d’accéder à une eau de qualité et de faire reculer ma- ladies hydriques et mortalité infantile, de développer les ressources agricoles, et de supprimer d’inutiles corvées. L’accès à l’électricité est un facteur de croissance économique locale, en répondant à des besoins aujourd’hui incontournables comme la recharge de téléphones por- tables (eux aussi vecteurs de développe- ment dans un continent où la majorité des transactions financières s’effectuent par ce biais-là), et en permettant l’émer- gence d’activités artisanales. Pouvoir enfin se raccorder à internet, c’est se rac- corder au monde et faire un pas vers la connaissance et le progrès. C’était à Boukargou, un petit village au cœur de la savane, et le soir nous étions quelques dizaines à regarder Par Jean-Pierre Cerdan Secrétaire Général d’Electriciens sans frontières Today, one billion people still live without access to electricity. They are mainly living in rural areas of developing countries. In Africa, major programs have been implemented during the last decades, most of them addressing urban areas due to technical, financial, and political issues. Public policies failed to improve significantly the rate of electrification of rural populations and led to the creation of deep inequalities regarding energy access between rural and urban areas. A new approach, local and progressive, is proposed for rural electrification. Off-grid solar solutions, are efficient and well adapted to rural areas and can now be implemented at a reasonable cost. Some conditions for success are recommended and an innovative project is presented: the Light Coffee platform. In 2015, energy access became one of the United Nations Sustainable Development Goals and was mentioned in the Paris COP21 agreement. These are positive signals sent to investors, that have now to be concretized, in order to open the road for rural Africa development. ABSTRACT REE N°2/2016 59 L’électrification rurale en Afrique Figure 1 : Association entre consommation d’énergie et indice de développement humain. Source : Rapport sur le développement humain 2015 (Nations Unies-PNUD). à la télévision, sous le préau de l’école, la finale de la coupe d’Afrique des Nations. Nous étions ce soir-là quelques dizaines à penser que, par les vertus de quelques panneaux solaires, la fin de l’isolement ouvrait durablement la route au développement. Pourtant, de nombreuses régions du monde n’ont toujours pas accès à l’électricité, du fait de faibles densités de population et de niveaux de ressources proches de la survie : sur les 54 pays d’Afrique, plus de la moitié a un taux d’électrification inférieur à 20 %2 . Ce constat affecte principalement des populations rurales qui sont particu- lièrement vulnérables : leurs ressources sont essentiellement issues de l’agricul- ture, une activité peu performante et faiblement génératrice de revenus, faute 2 L’énergie en Afrique à l’horizon 2050. d’accès aux ressources énergétiques qui pourraient ouvrir la porte à la mécani- sation, à la conservation et aux activi- tés de transformation des productions agricoles. Mais il y a plus. Cette écono- mie fragile est de plus en plus exposée aux aléas climatiques. Si l’Afrique est le continent qui émet le moins de gaz à effet de serre, il est parmi les premiers à subir les conséquences du réchauf- fement climatique. Le GIEC (Groupe Electrification d’une école (La Tapoa – Niger) 60 REE N°2/2016 L’AFRIQUE ET L’ÉLECTRICITÉDOSSIER 1 d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) observe dans son dernier rapport que les sécheresses de plus en plus fréquentes en Afrique de l’Ouest sont probablement déjà liées au phénomène3 . Les conséquences de ces sécheresses sont déjà visibles dans les pays d’Afrique subsaharienne : pro- ductions agricoles en baisse et élevages fragilisés par une ressource en eau de plus en plus rare, tarissement des puits. La survie des populations est de plus en plus dépendante d’un accès à l’éner- gie indispensable pour alimenter des systèmes de pompages motorisés et puiser l’eau à des profondeurs de plus en plus grandes. L’un de nos chefs de mission, au retour d’un projet en terri- toire Afar, témoignait ainsi du désespoir des populations : le niveau des nappes phréatiques a baissé de 30 mètres en moins de 10 ans, on ne compte plus les villages totalement privés d’eau. Si l’on admet que l’accès à l’électricité est une condition de développement, voire de survie, pour des centaines de millions d’humains en Afrique, il faut alors s’interroger à la fois sur le modèle d’électrification le mieux à même de répondre efficacement au contexte des zones rurales, sur la nature des besoins 3 http://www.climatechange2013.org/images/ report/WG1AR5_SPM_brochure_fr.pdf à couvrir et sur les conditions de réus- site des actions à mettre en œuvre. Quel modèle d’électrifica- tion pour réduire la fracture entre zones rurales et zones urbaines? Les populations des zones rurales isolées sont, depuis des décennies, les grandes perdantes des programmes d’électrification de la plupart des pays en développement. Aujourd’hui, dans plus d’une ving- taine de pays d’Afrique subsaharienne, le taux d’électrification des zones rurales est estimé à moins de 5 %4 . Ce chiffre est sans appel. Il est un constat d’échec pour les stratégies gouvernementales et les politiques d’aide au développement mises en place depuis des décennies. Il constitue une remise en cause de mo- dèles d’électrification inadaptés à des situations de grande dispersion géogra- phique et à des populations vivant dans un extrême dénuement. Un nouveau modèle d’électrification rurale durable doit désormais émerger. Les politiques publiques d’accès à l’électricité ont généralement privilégié le développement des réseaux élec- triques dans les zones urbaines et semi- 4 L’énergie en Afrique à l’horizon 2050, ADEA, septembre 2015. urbaines densément peuplées, là où les conditions de rentabilité avaient le plus de chances d’être au rendez-vous, là oû les coûts d'investissement et de produc- tion rapportés à la population impactée étaient maximisés, sans parler de préfé- rences politiques sous-jacentes pour des élites urbanisées. Et cela au détriment de zones rurales où vivent pourtant plus de 80 % des habitants du continent africain. Déjà en 1971, les Nations Unies constataient que le développement de l’électricité en Afrique avait été axé sur les zones urbaines « présentant un potentiel industriel et une population nombreuse qui pouvait être approvi- sionnée en énergie électrique dans des conditions économiques acceptables »5 . Quarante ans plus tard, l’Agence fran- çaise de développement fait le même constat : « le secteur rural est souvent ou- blié du fait de sa faible rentabilité, liée à la dispersion des populations, leur faible consommation électrique et l’impossibi- lité politique de pratiquer des prix trop supérieurs à ceux du milieu urbain, mal- gré des coûts nettement plus élevés »6 . 5 L’électrification rurale en Afrique – Séminaire UN sur l’électrification rurale, New Delhi, décembre 1971. 6 Etude d’impact des programmes d’électrifi- cation rurale en Afrique subsaharienne, AFD, janvier 2010. Figure 2 : Taux d’électrification en Afrique – Source : Afrique entreprises 2015. REE N°2/2016 61 L’électrification rurale en Afrique Pour combler le fossé entre popula- tions des grandes villes et populations rurales, la tentation était grande de re- produire les systèmes d’électrification centralisés déployés dans la plupart des pays développés et d’étendre jusque dans les zones rurales les réseaux élec- triques existant dans les zones urbaines et périurbaines. Or même dans ces zones à forte densité de population, il faut remarquer que les conditions socio-économiques de desserte et de collecte des redevances ne permettent déjà pas d’assurer aux compagnies d’électricité une quelconque rentabilité. Beaucoup d’entre elles sont, de manière récurrente, dans une situation financière désastreuse qui ne leur permet pas d’as- surer un minimum de qualité de service. On conçoit qu’il serait illusoire de vou- loir élargir leur périmètre d’intervention à des zones rurales disséminées, quand bien même les investissements d’infras- tructure nécessaires seraient financés. Face à ce constat, dès les années 90, de nombreuses agences d’électri- fication rurale ont été créées avec pour mission l’élaboration et le suivi de plans régionaux s’appuyant sur des partena- riats avec des acteurs privés. L’objectif ultime était de relever le défi de la lutte contre la pauvreté grâce à l’améliora- tion des services publics de l’électricité et à des effets d’entraînement sur des activités génératrices de revenus. Force est de constater que l’impact de beau- coup de programmes initiés par ces agences et portés par des opérateurs privés, a été limité. Ceci est dû notam- ment à un faible engagement poli- tique réel en faveur de l’électrification rurale, à un manque de pérennité des investissements des grands bailleurs internationaux, privilégiant les grandes compagnies d’électricité existantes7 , à un modèle économique fragile et non- viable dans la durée. 7 « Les agences d’électrification rurale en Afrique subsaharienne », Organisation inter- nationale de la Francophonie. http://www. ifdd.francophonie.org/docs/prisme/Agences_ er_afr_subsah.pdf En effet, les tentatives d’opérateurs du secteur privé pour accompagner le déve- loppement de petits réseaux font l’objet d’un retour d’expérience mitigé : leur ren- tabilité suppose un minimum de chiffre d’affaires qui s’avère en général au-delà des besoins et des ressources locales (figure 3). Les opérateurs ont du mal à trouver les débouchés leur permettant de se développer, voire même de survivre. Faire vivre un réseau, même modeste, dans des territoires ruraux d’Afrique sub- saharienne est aujourd’hui hors de por- tée économique compte tenu des faibles niveaux de développement des popula- tions et de leur pauvreté. En pratique, le modèle décrit ci-des- sus ne se retrouve vérifié que rarement, en raison des difficultés à réunir une clientèle solvable faute de capacité à payer, en raison des difficultés à réunir les financements nécessaires faute de garanties, et en raison des difficultés à ré- unir les compétences nécessaires faute d’apprentissage au niveau requis pour gérer un modèle fragile et complexe. Figure 3 : Modèle de rentabilité d’un mini-réseau – Source : INENSUS Gmbh. 62 REE N°2/2016 L’AFRIQUE ET L’ÉLECTRICITÉDOSSIER 1 Dans ce contexte, la priorité doit être donnée à de petits opérateurs locaux, assurant, à l’échelle d’un ou de quelques villages, des services de base, répondant à des besoins élémentaires, collectifs et individuels, à des coûts acceptables et compatibles avec le consentement à payer des populations, c’est-à-dire proches de leur budget-énergie tradition- nel. Et sans qu’il soit forcément nécessaire de recourir à une desserte convention- nelle par réseau BT : un téléphone ou une batterie à recharger chaque mois pour couvrir des besoins domestiques ne sont pas difficiles à transporter. Les moyens à mobiliser pour mettre en œuvre un tel schéma, aux ambitions mesurées, sont faibles comparés aux impacts sur les populations concernées. Les lumières venaient de s’allumer derrière les carreaux de l’école et sur la place de ce village du Bénin. Alors le chef coutumier nous a dit avec une fierté retrouvée : nous ne sommes plus un village, nous sommes devenus une ville ! Fallait-il y voir la fin d’une fracture endémique qui pousse inexorable- ment les jeunes et les maîtres d’école à l’exode vers les paradis urbains ? Le solaire, une arme d’élec- trification massive pour les zones rurales Deux grands modèles d’électrification complémentaires sont désormais ame- nés à coexister dans les pays d’Afrique subsaharienne : un premier reposant sur un réseau de distribution pour les zones urbaines et semi-urbaines, et un second reposant sur un système décentralisé, adapté au contexte des zones rurales iso- lées… et sur une source d’énergie répar- tie, abondante et durable, l’énergie solaire. Si l’on remonte aux premières années du développement du photovoltaïque, il faut se souvenir que cette technolo- gie était avant tout perçue comme une énergie pour pays riches. Mais depuis 40 ans, l’amélioration des performances des cellules photovol- taïques et des procédés de fabrication, couplée à l’augmentation des volumes de production, ont fait chuter de ma- nière vertigineuse le prix des panneaux solaires (figure 4). Depuis 2009 leur prix, en /Wc, a continué de décroitre de 75 % (IRENA, 2015). Autres composants essentiels, les batteries de stockage journalier ont vu leur conception et leurs performances s’améliorer et leur coût est lui aussi en baisse, de manière variable selon les technologies. Ces progrès décisifs font du solaire photovoltaïque une énergie désormais concurrentielle des autres énergies, quelles qu’elles soient. De plus, par son impact environnemental moindre, l’énergie solaire reste une arme inéga- lée contre le changement climatique. Par exemple, dans les localités de Yéréré, Sandaré et Diéma, situées dans la région de Kayes au Mali, le coût du kWh solaire pour alimenter un pom- page est estimé à 165 francs CFA contre 1 000 francs CFA pour le kWh produit par groupe électrogéne8 (tableau 1). Aujourd’hui, pour les zones rurales isolées, l’électrification à partir de sources 8 Le pompage solaire, options techniques et retours d’expérience, pS-Eau, 2015. Figure 4 : Evolution du prix des cellules photovoltaïques au silicium – Source : Bloomberg. REE N°2/2016 63 L’électrification rurale en Afrique d’énergies renouvelables est plus ren- table que celles reposant sur des sources d’énergies fossiles9 . L’investissement nécessaire pour installer des systèmes solaires a longtemps été une barrière d’entrée dissuasive. Mais les réductions massives du prix des panneaux pho- tovoltaïques rendent chaque jour plus attractives et compétitives les installa- tions solaires. Leurs coûts de mainte- 9 L’énergie en Afrique à l’horizon 2050, ADEA septembre 2015. nance demeurent sans rapport avec les coûts concurrents de renouvellement et d’approvisionnement en combustible de groupes électrogènes dont beaucoup sont à l’abandon. Quant aux zones privilégiées se trouvant à proximité de réseaux de dis- tribution, l’expérience et les études comparatives10,11 concluent presque tou- 10 Carbon Tracker, source IEA 2012. 11 Coûts comparatifs : extension de réseau/ systèmes solaires, Banque Mondiale 2011. jours à l’avantage économique des instal- lations solaires, dès que les distances au réseau existant dépassent un kilomètre. Et cela sans compter les coûts de raccor- dement dissuasifs souvent exigés par des compagnies d’électricité peu tentées par une clientèle faiblement consommatrice (figure 5). Sans compter aussi les aléas de fourniture récurrents, incompatibles avec les contraintes d’un centre de soins, d’une station de pompage, et pénalisants pour les activités artisanales. Yéréré Sandaré Diéma Profondeur de forage 16 m 28 m 42 m Coût du kWh solaire (Fcfa) 165 165 165 Coût du kWh thermique (12 kVA) 1 000 1 000 1 000 Energie en kWh pour élever 1 m3 de la HMT avec rendement 100 % 0,044 0,076 0,11 Solaire : coût du m3 d’eau (rendement moyen 38 %) 19 Fcfa 33 Fcfa 48 Fcfa Thermique : coût du m3 d’eau (rendement moyen 43 %) 102 Fcfa 176 Fcfa 255 Fcfa Note : coût du kWh réseau à Diéma (subventionné) 220 Fcfa Tableau 1 : Coûts comparatifs pour des installations de pompage au Mali. Source : pS-Eau, 2015. Figure 5 : Coûts indicatifs de l’électricité en Afrique – Source : www.carbontracker.org/report/energyaccess. Nota : les chiffres donnés sur le graphique ci-dessus correspondent à la dernière référence disponible. Ils sont à actualiser pour prendre en compte la baisse continue des coûts du solaire photovoltaïque. Pompage solaire pour l’hopital Xaale Faage - Ethiopie. 64 REE N°2/2016 L’AFRIQUE ET L’ÉLECTRICITÉDOSSIER 1 Le déploiement rapide de systèmes reposant sur l’énergie photovoltaïque doit donc être considéré aujourd’hui comme le moyen à privilégier pour ré- pondre au défi de l’électrification rurale dans la plupart des pays africains. Une approche progressive et communautaire pour répondre vraiment aux besoins de développement des zones rurales. Les difficultés à réunir les investisse- ments massifs qui seraient nécessaires et la faible capacité de financement des populations, montrent qu’il serait illusoire de vouloir mettre en place une stratégie qui permettrait à tous, et sans transition, d’accéder à l’ensemble des services et facilités permis par l’accès à l’électricité. Le principe de réalité, et notre expérience, conduisent à propo- ser une démarche progressive. Dans un premier temps, pour les vil- lages les plus pauvres et les plus isolés, l’accès à l’électricité doit se concentrer sur des services collectifs afin de cou- vrir des besoins essentiels : l’éducation, la santé, l’accès à l’eau, en y associant de premières activités génératrices de revenus destinées à répondre à une demande de base (la recharge de télé- phones ou de batteries, l’accès partagé à l’information, TV et Internet). Dans un second temps, l’électrification domes- tique peut être généralisée et permettre d’améliorer les conditions de vie et de réduire notamment la pénibilité des tâches domestiques effectuées souvent le soir à la bougie. Cette phase peut, là encore, être graduelle comme l’indique- la figure 6. Ce qui compte, c’est de s’engager dans la voie de l’électrification. Les premiers kWh sont ceux qui sont les plus décisifs pour déclencher les conditions du déve- loppement et améliorer les conditions de vie de populations privées de tout. Mais électrifier un territoire ou un vil- lage, ce n’est pas se contenter de vendre des lampes solaires ou des kits indivi- duels aux familles les moins pauvres. Cette posture est une fausse bonne solution. Elle ne permet pas de ré- pondre aux objectifs du développement durable. Elle ne répond pas aux besoins collectifs élémentaires, l’éclairage d’une école, l’électrification d’un dispensaire ou d’une maternité, ou une vie sociale retrouvée quand la lumière s’installe sur la place du village. Elle ne permet pas non plus l’accès à une eau de qualité, qu’il faut aller puiser désormais dans des nappes de plus en plus profondes. Se contenter de distribuer des lampes solaires ne permet pas d’accéder aux outils de la connaissance, ni d’accéder aux moyens de communication, sans lesquels des millions de villages reste- ront coupés du monde. Electrifier un village, à notre sens, c’est mettre en place une installation de production communautaire, une ferme solaire répondant à des besoins partagés et complémentaires, col- lectifs et individuels, et couvrant à la fois des usages fondamentaux (l’édu- cation, la santé, l’accès à l’eau, la vie sociale), des usages commerciaux, et des usages domestiques. Avec comme objectif l’amorce d’un modèle de développement d’activités fondé sur l’accès à des services énergétiques modernes. Au centre de ce modèle, une cheville ouvrière : un opérateur pour entretenir les installations, assurer les services at- tendus et être en capacité de répondre aux besoins présents et à venir des po- pulations. Il n’y a pas d’électricité sans électricien. En guise d’exemple: le projet Café Lumière « Café Lumière » est un projet inno- vant de plates-formes énergétiques qui auront le double rôle d’offrir des services marchands autour de l’électricité solaire et de fournir de l’électricité aux services publics locaux. Ces plates-formes, sur- nommées « Café Lumière », sont conçues pour répondre à des besoins à la mesure Figure 6 : Représentation des paliers de l’accès à l’électricité selon SE4All, Bloomberg New Energy Finance. REE N°2/2016 65 L’électrification rurale en Afrique d’un village (figure 7). Elles sont le fruit de 30 années d’expériences acquises sur le terrain pour apporter électricité et eau aux populations démunies du Burkina Faso, des hauts plateaux de Madagascar, des collines isolées du Nord Laos ou des rives de l’Amazone. L’innovation de la démarche repose sur : - vices sociaux et développement éco- nomique, favorisant l’appropriation locale et garantissant la pérennité du système ; - plication des collectivités locales et de l’Etat dans la gouvernance, et une délégation de gestion à un opérateur privé ; locaux prenant en charge la fourni- ture d’électricité pour des activités dédiées : recharge de téléphones, location de batteries, vente de froid, artisanat... - cement adaptées (microfinance) ; - nouvelables locales. Elle répond à deux objectifs : - treprise basé sur l’achat d’énergie et la vente de services ; d’électrification rurale par une activité marchande et entrepreneuriale, afin de générer des liquidités pour l’entre- tien des installations et le renouvelle- ment des équipements en fin de vie. Ce programme, porté par Electriciens sans frontières, Positive Planet et le GRET et soutenu par l’Agence fran- çaise de développement, sera, dans une première phase, déployé dans six communes d’une des régions les plus pauvres de Madagascar. Leçons de l’expérience et conditions de réussite Avec d’autres ONG, nous avons fait, des années durant, la démonstration de solutions locales éprouvées, fon- dées sur le recours aux énergies renou- velables, au premier rang desquelles l’énergie solaire. Mais la technologie ne suffit pas. Pour répondre durablement aux besoins éner- gétiques de populations isolées et dé- munies, les leçons apprises au cours de centaines de projets réalisés, font appa- raitre quelques clés majeures de réussite : et une analyse partagée, avec les ac- Figure 7 : Le modèle Café Lumière. 66 REE N°2/2016 L’AFRIQUE ET L’ÉLECTRICITÉDOSSIER 1 teurs présents, des ressources et des besoins prioritaires ; des finalités du projet, leur implication dans sa mise en œuvre et la prise en main des installations à travers un ac- compagnement adapté ; réussite durable de tout projet d’électri- fication. Car là où il n’y avait pas d’élec- tricité, il n’y a pas d’électriciens. Il ne peut donc y avoir de projets pérennes, sans transfert de compétences et par- tage du savoir. C’est la condition pour que les acteurs locaux s’approprient les projets, maîtrisent leur mise en œuvre et veillent à une utilisation rationnelle des équipements. Et c’est aussi le seul moyen de faire émerger et d’accom- pagner des opérateurs qui auront la charge de faire vivre les installations, de les développer, de les dupliquer et d’offrir de nouveaux services ; - tion légitime et compétent, pour veiller à la bonne utilisation des installations et à la maîtrise des consommations, et pour prendre en charge la collecte et la gestion des ressources destinées à couvrir les dépenses d’entretien et de maintenance ; d’un projet, des conditions néces- saires à sa pérennisation. Robustesse des solutions retenues, qualité et lon- gévité des équipements et transfert de compétences doivent y concou- rir. Mais il est essentiel d’anticiper les coûts qui seront induits par le renouvellement inévitable de com- posants (tels que les batteries) après quelques années de fonctionnement. Pour les projets dédiés à la couver- ture de services de base (l’électrifica- tion d’une école ou d’un dispensaire), il faut prévoir et mettre en place les dispositions qui permettront à des communautés, souvent très pauvres, de pouvoir y faire face. Lorsqu’elle est pertinente, la mise en place d’activi- tés complémentaires génératrices de revenus est presque toujours néces- saire. Et lorsque ce n’est pas le cas, les coûts de maintenance seront pro- visionnés et intégrés au budget des projets. La fin des prophéties ? Après les appels de nombreux pays africains, le texte de la décision de la COP21 a finalement mentionné « La né- cessité de promouvoir l’accès universel à l’énergie durable dans les pays en dé- veloppement, en particulier en Afrique, en renforçant le déploiement d’énergies renouvelables »12 . En parallèle à cette timide manifes- tation de volonté politique, plusieurs programmes visent à développer les réseaux à l’échelle régionale, d’autres à soutenir la filière localement, d’autres encore à réduire l’effort d’investisse- ment préalable pour les ménages en dirigeant les flux de financement vers des programmes d’électrification locaux. On peut citer par exemple : tous » (SE4ALL), lancée en 2011 par le Secrétaire général des Nations Unies avec trois objectifs d’ici 2030 : l’accès universel aux services énergétiques modernes, doubler les économies d’énergie et doubler la part des éner- gies renouvelables dans le mix énergé- tique mondial ; Obama, visant à soutenir notamment le secteur privé afin de doubler l’accès à l’électricité en Afrique entre 2013 et 2018 ; renouvelables » (AREI) qui ambitionne d’augmenter la production d’énergies renouvelables d’ici 2020. Celle-ci est portée par l’Union africaine, le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), le Groupe des négo- ciateurs africains, la Banque africaine de développement, le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) ainsi que l’Agence internatio- nale pour les énergies renouvelables (IRENA) ; 12 http://unfccc.int/resource/docs/2015/cop21/ fre/l09r01f.pdf Exemple de formation pratique au métier d’électricien. REE N°2/2016 67 L’électrification rurale en Afrique menée par Jean-Louis Borloo et visant à créer une Agence pour l’électrifica- tion de l’Afrique ; Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) qui a pour objectif global de financer des mesures d’atténuation et d’adaptation au changement climatique ; par de grandes entreprises comme Total ou Schneider Electric. Cependant, pour effacer les désillu- sions du passé, ces initiatives doivent avant tout mobiliser et engager les moyens né- cessaires pour passer à l’action. Les popu- lations délaissées d’Afrique subsaharienne méritent mieux que des mirages. La première caractéristique des finan- cements actuels est leur rareté. Les pro- jets et les besoins ne manquent pas mais les ressources nécessaires ne sont pas encore à la hauteur du défi. Alors qu’il faudrait environ 30 milliards USD par an jusqu’à 2030 pour réaliser l’électrification de l’Afrique subsaharienne13 , les fonds mobilisés jusqu’à présent par les princi- paux bailleurs multilatéraux ou nationaux, publics ou privés (notamment Banque mondiale, Union européenne, Banque africaine de développement, Agences de développement, fondations) sont au mieux 10 fois inférieurs à cette cible. Le deuxième problème tient à la na- ture des financements proposés par les principaux bailleurs : ils sont adaptés à des pays, des régions, des populations où le niveau de revenu, même faible, permet de se passer de subventions et d’adopter une approche marché, voire business. Ainsi, de nombreux organismes de financement proposent des prêts ou au mieux un mix prêt/don. Cette vision de l’électrification est celle d’un déploie- ment exclusif et progressif d’une activité suffisamment rentable pour attirer des in- 13 Source : Agence Internationale de l’Energie, World Energy Statistics and Balance (2012). vestisseurs privés auxquels les financeurs internationaux apporteraient un coup de pouce. Parmi les rares exceptions, on peut citer l’Agence de développement britannique DFID qui privilégie systéma- tiquement la subvention par rapport au prêt (pour combien de temps encore ?). Même l’Union Européenne a enterré le programme Facilité Energie qui octroyait des subventions, pour créer un disposi- tif complexe « ElectriFi », orienté vers les investisseurs privés et privilégiant le mix prêt/don avec une faible part de don. Le monde de la solidarité énergétique inter- nationale attend donc toujours de véri- tables instruments de grande envergure privilégiant la subvention car l’électrifica- tion rurale, si diverse soit-elle en fonction des régions et des ressources naturelles disponibles, se fera « par le bas » ou ne se fera pas. Cela nécessite une approche locale des interventions portées par une logique programmatique de subventions massives et durables permettant de tou- cher les populations les plus démunies, de les accompagner vers la sortie de la pauvreté et d’amorcer une réelle transi- tion énergétique, sociale et économique. Le troisième problème, qui n’est pas le moindre, tient à la fois à la complexité des mécanismes mis en place qui in- duisent des coûts de transaction élevés et à leur temporalité. Là où des sources de subventions existent (fondations, fi- nancements publics locaux et quelques agences de développement…), les dis- positifs d’appel à projets les émiettent (multiplicité de guichets portant sur de faibles montants), les renchérissent (lourdeur et diversité des processus de décision) et les contraignent dans le temps en raison de la priorité souvent donnée à des projets de courte durée à visibilité immédiate. Subventions massives, visibilité plu- riannuelle, souplesse des dispositifs, mutualisation des suivis et audits, c’est à ce prix que les initiatives d’électrification rurale auront les moyens de constituer L'AUTEUR Après une longue carrière à Electri- cité de France, où il a animé de nom- breux programmes de recherche dans le domaine des technologies nouvelles, Jean-Pierre Cerdan s’est engagé en 2005 aux côtés d’Électriciens sans frontières, dont il est le secrétaire général. Il doit son expérience à sa contribution aux centaines de projets d’accès à l’élec- tricité et d’accès à l’eau conduits par l’ONG dans les zones isolées de plus de 30 pays et à son engagement auprès des équipes mobilisées sur le terrain de grandes catastrophes humanitaires. 68 REE N°2/2016 L’AFRIQUE ET L’ÉLECTRICITÉDOSSIER 1 enfin une alternative crédible et durable à la situation de dénuement énergé- tique des populations rurales d’Afrique subsaharienne. Le bout de la route ? L’accès à l’électricité est aujourd’hui reconnu comme une condition essen- tielle de développement. Cette évi- dence est désormais inscrite à l’agenda des institutions internationales, et n’attend plus qu’une mobilisation des moyens nécessaires, qui soit à la hau- teur des enjeux et des besoins. Lors du 4e Forum international Afrique Développement, à Casablanca, Salaheddine Mezouar, le ministre des Affaires étrangères du Maroc a annon- cé que la COP22 serait la « COP du concret » après les nombreux effets d’annonces de la COP21. L’électrification de l’Afrique devrait y être un sujet prio- ritaire. Pour cela, la mobilisation de tous sera indispensable : une réponse adap- tée à l’urgence de la situation exige une approche multi-acteurs où les acteurs locaux seront pleinement associés aux projets et où les collectivités, les ONG, les entreprises et les bailleurs auront tous un rôle à jouer. L’électrification de l’Afrique subsaha- rienne rurale apparaît plus que jamais comme un défi majeur : d’ici 30 ans, l’Afrique comptera 1 milliard de nou- veaux habitants14 et, d’ores et déjà, le taux d’électrification croit à un rythme bien inférieur à celui de la croissance démographique15 . Selon les estimations de l’Agence Internationale de l’énergie, 14 L’Energie en Afrique à l’horizon 2050. 15 Note de l’Ifri. le nombre d’habitants privés d’électricité dans les zones rurales subsahariennes devrait ainsi augmenter de 15 % d’ici 203016 ! Pour que les populations rurales ne restent pas au bord du chemin, il convient donc de déployer rapidement des solutions adaptées à leurs contextes, des solutions tirant tout le parti d’une technologie éprouvée : l’énergie solaire. Son coût désormais accessible, sa faci- lité de mise en œuvre, et sa capacité à répondre à une large échelle de besoins en font une arme d’électrification mas- sive pour les pays en développement. Notre expérience partagée offre aujourd’hui une réponse adaptée à l’ur- gence de la situation et à la multiplicité d’un monde rural aux mille visages. 16 IEA world energy outlook.