Le bilan des Lumières

06/05/2016
Auteurs : Claude Riveline
Publication REE REE 2016-2
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2016-2:16488
DOI : http://dx.doi.org/10.23723/1301:2016-2/16488You do not have permission to access embedded form.

Résumé

Le bilan des Lumières

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REE N°2/2016 125 LIBRES PROPOS Claude Riveline Professeur à Mines Paris Tech Un bilan dramatiquement contrasté E ntre 1680 et 1715, si l’on en croit l’historien Paul Hazard1 , est graduellement apparue l’idée, folle audace pour l’époque, de se passer des dieux ou de Dieu pour penser le monde. Que mettre à la place ? Cela va de soi : la Raison et son produit le plus parfait : la Science. Moins d’un siècle auparavant, Galilée avait déjà proclamé : « Dieu est mathématicien », Descartes avait publié sa Méthode et Newton, en ce même début du XVIIIe siècle, avait apporté une éclatante confirmation à ces idées en mon- trant que le ciel était gouverné par des équations. Spi- noza avait déjà majestueusement remplacé le Créateur par sa création, la Nature. Nous sommes aujourd’hui les héritiers de cette mutation, puisque la Révolution Française a déifié la Raison, avec des auteurs comme Condorcet et Laplace, suivis un demi-siècle plus tard par Auguste Comte et le positivisme, parmi bien d’autres. Que doit-on penser aujourd’hui de cet héritage ? Au premier chef, que les victoires de la raison sont fabu- leuses, au-delà de ce que tous les optimistes des XVIIIe et XIXe siècles avaient pu rêver. Même les plus hardis utopistes, comme Jules Verne, sont débordés. Il avait annoncé que l’homme se poserait sur la lune, mais non que toute la terre assisterait à l’événement à la télévi- sion. L’électricité naguère, l’électronique aujourd’hui, pour s’en tenir aux domaines de nos lecteurs, donnent accès à toutes les informations du monde, et peuvent relier tous les êtres humains. Les deux maux que sont l’ignorance et la solitude sont apparemment vaincus, sinon la misère et la violence, qui sévissent toujours. Va pour l’ignorance, pour peu que l’on ait des ques- tions. Mais pour ce qui est de la solitude, le spectacle du monde actuel inspire de grands doutes, et même de grandes alarmes. Outre les victimes des violences terroristes et guerrières, de plus en plus nombreuses par l’effet des progrès des armes, on assiste à la multi- 1 Paul Hazard. La crise de la conscience européenne 1680-1715. Fayard 1964. plication des « hommes inutiles »2 , chômeurs, réfugiés, vieillards abandonnés, enfants sans familles. Mais la solitude revêt un visage plus insidieux, car il sévit chez les mieux nantis : c’est la fascination exercée par les écrans. Il est frappant d’observer le temps que nous passons aujourd’hui, de la petite enfance à l’âge le plus avancé, à contempler des écrans. Dans les cours de récréation, dans les repas familiaux, dans les réunions de travail et même à l’Assemblée Nationale, chacun regarde un DVD, consulte ses mails, reçoit et envoie des SMS, emmuré dans un rapport à des textes et à des images et coupé de ses camarades, commensaux ou collègues, pourtant présents tout près de lui. Ainsi, la raison n’a vaincu ni la violence, ni la misère, ni la solitude, quand elle ne les a pas aggravées. Que s’est-il passé ? Nous allons le comprendre en examinant successivement : Nous conclurons sur deux sujets a priori inattendus : la Tour de Babel et l’épilepsie. Connexions et relations Considérons deux questions que je pourrais poser à mon épouse. Première question : quelle heure est- il ? Deuxième question : est-ce que tu m’aimes comme avant ? Il est clair que le rapport que ce début de dialogue va instituer entre nous ne sera pas du tout de même nature. Dans le premier cas, je connaîtrai l’heure, sans plus. Mais dans le second cas, un petit drame s’amorce, car elle se demande pourquoi je demande ça, elle se dit que quelle que soit sa réponse (oui ou non), j’enchaînerai sur autre chose, et cet échange va nous modifier tous les deux, il faut espérer en bien. Mais pour connaître l’heure, je pourrais aussi bien consulter un écran, auquel cas ma solitude restera intacte, alors que si j’interroge ma femme, une minuscule relation humaine s’est amorcée. Mais rien à voir avec le second dialogue, qui illustre une véritable relation. Le premier ressemble à une simple connexion. 2 Pierre-Noël Giraud. L’homme inutile. Du bon usage de l’écono- mie. Odile Jacob. Septembre 2015. Un bilan des Lumières 126 REE N°2/2016 LIBRES PROPOS La tentation se présente d’affirmer que paradoxale- ment, plus il y a de connexions, moins il y a de relations. Cette conclusion brutale méconnait le fait qu’un email est aussi une lettre et, de fait, en tient lieu de plus en - mission fait qu’on en reçoit de telles quantités qu’il est difficile d’y répondre, si tant est qu’on les ait lus. Mais considérons le spectacle de petits enfants hyp- notisés par un écran où se déroule un film d’animation, le plus souvent violent, forme particulièrement pratique de baby-sitting. Ils n’y comprennent rien, mais rien ne les invite à réagir, c’est à dire à progresser. La force des images leur vidange, si l’on peut dire, le cerveau, ce qui me conduit au passage à m’interroger sur la pertinence de l’introduction massive des tablettes dans les écoles. L’insuffisance des relations a des liens étroits avec les trois fléaux considérés ci-dessus. Avec la solitude, cela va de soi. Avec la violence, c’est presque aussi évident, car la violence est la sanction d’une insuffisance de dia- logue. Avec la misère, Amartya Sen, prix Nobel d’écono- mie 1998, a démontré que les famines ne sont pas la conséquence d’une insuffisance de ressources globales mais des conflits. Il nous faut comprendre à présent pourquoi l’humani- té a privilégié les connexions sur les relations. Réponse : c’est la faute à Descartes. Le dur et le mou3 Dans le Discours de la Méthode, Descartes énonce les quatre règles nécessaires et suffisantes pour at- teindre la vérité. Voici le première : « … ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire d’éviter soigneuse- ment la précipitation et la prévention … ». (Descartes – Discours de la Méthode – Bibliothèque de la Pléiade. p.137) Précipitation et prévention : voilà les mots-clés. A première vue, quoi de plus raisonnable ? Cela marche à merveille pour l’étude des objets qui s’y prêtent, parce qu’ils ne sont ni fugitifs, ni subjectifs, comme dans la fameuse loi de Descartes sur la réfraction de la lumière : chacun peut recommencer indéfiniment l’expérience dite du bâton brisé. Je déclare de tels objets : durs. Mais si l’une de ces bonnes propriétés fait défaut, à savoir que l’objet sous l’examen est soit éphémère, soit subjectif, la règle de Descartes ne peut plus s’appliquer. 3 Cf. C.Riveline. « Essai sur le dur et le mou ». La Jaune et la Rouge » Juillet-août 1985. Accessible sur le site Riveline.net. Je déclare de tels objets : mous. Descartes ne cache pas son embarras devant de tels objets. Des sciences dites humaines se sont donné pour ambition d’appliquer au mou les méthodes qui réussissent dans le dur : la psychologie pour combattre les angoisses, la sociologie pour combattre les conflits, l’économie pour combattre la pauvreté. Si elles ont donné lieu à de grandes œuvres, on ne peut pas dire qu’en plus de bonnes questions, elles aient livré suffisamment de bonnes réponses. An- goisses, conflits et misère sévissent toujours, et l’orgie de numérique que l’on observe aujourd’hui fait penser au bouquet final d’un feu d’artifice. Mais je n’oppose pas pour autant sciences dures et sciences molles : il y a du dur et du mou partout. En matière humaine, la démo- graphie et la science médicale, par exemple, offrent de solides vérités et la physique moderne souffre de bien de zones d’ombre. Comment maîtriser le mou ? Le célèbre sociologue Emile Durkheim4 professe que toute religion repose sur trois piliers : des mythes, des rites et des églises. J’ai proposé5 de généraliser ce modèle à tous les groupes humains qui ont une certaine permanence, en rempla- çant « églises » par « tribus ». Je donnerai, pour me faire comprendre, trois exemples au hasard d’entités à fortes normes, où ces trois aspects sont aisés à distinguer : le corps des instituteurs de France, la Croix Rouge Interna- tionale, Google. C’est ainsi que l’humanité a maîtrisé ses ignorances avant les temps modernes : le mythe régnant était que les Ecritures, les prêtres, les maîtres savaient tout. La re- cherche scientifique moderne a commencé lorsque les meilleurs esprits ont accepté leurs ignorances et entrepris de les combattre. Ainsi a pris corps le mythe de la Raison universelle, dont nous percevons aujourd’hui les limites. Aussi faut-il envisager de redonner leur légitimité à des mythes locaux, en soulignant leur cohérence avec des tribus et des rites eux-mêmes singuliers. Toutefois, un exemple effrayant s’offre aujourd’hui à l’attention : celui du djihadisme. Mais sans doute faut-il, à partir de cet exemple pathologique, admettre que des systèmes de relations cohérents avec des conditions matérielles et des cultures locales sont de nature à rassurer et main- tenir en ordre des ensembles humains diversifiés. 4 Emile Durkheim. Les formes élémentaires de la vie religieuse. PUF 1985. 5 Claude Riveline. « La gestion et les rites » Annales des mines. Série Gérer et Comprendre, 1993. Accessible sur Riveline.net. REE N°2/2016 127 LIBRES PROPOS Ce qui me conduit à une vision d’une humanité à la fois moderne et harmonieuse : mondialiser tout ce qui est objectivement « dur », c’est-à-dire universel, comme la recherche scientifique, les transports, les communica- tions, l’anglais de base (le “globish”), et favoriser le déve- loppement de gouvernements locaux autonomes qui gèrent le « mou », avec leurs langues, leurs écoles, leurs constitutions et leurs tribunaux. La Suisse et les Etats-Unis livrent dès aujourd’hui des ébauches d’un tel système. Mais l’exemple du djihadisme fait réfléchir. La ville dont le prince est un enfant La numérisation a donné un pouvoir déraisonnable, démesuré, redoutable, à des adolescents, voire à des enfants, très tôt virtuoses dans la manipulation des écrans, envahis par la conviction qu’ils sont en relation avec la terre entière, et cela dans les deux sens : ils envoient des messages et en reçoivent de partout, en particulier des messages d’incitation à la violence. La violence, ils la connaissent bien : ils en sont abreu- vés depuis leur première vidéo et, pour eux, habitués à des images meurtrières et à des fracas de bombes, cela n’a rien de tragique. Si de plus leur existence est triste, s’associer à une cause qu’on leur présente comme pres- tigieuse au risque d’y laisser leur vie leur parait un choix désirable, surtout à ces âges où l’effet d’entrainement est puissant s’ils sont convaincus qu’un tel choix leur vaudra un grand prestige, fût-il posthume. Toutefois, la violence, à côté de son cortège de mal- heurs, présente un avantage : on peut être assuré que, tôt ou tard, elle s’arrête toute seule, lorsque les jeunes gens violents s’avisent que cela ne les conduit nulle part. C’est ainsi que le journaliste américain Victor Alsop (1898-1988) a observé qu’en Europe, aux XIXe et XXe siècles, on s’est étripé en moyenne tous les vingt ans, durée nécessaire et suffisante pour oublier les malheurs précédents. Notons au demeurant que cette fatalité a été déjouée, puisque la paix règne depuis soixante-dix ans au sein de la Communauté européenne. La Tour de Babel La Bible relate un mythe d’une surprenante per- tinence par rapport à notre sujet. Les hommes, en ce temps-là, dit le texte, parlaient tous le même langage. Ils entreprirent de construire une tour qui atteigne le ciel pour prendre la place de Dieu. Ce dernier ne les punit pas vraiment, comme il l’avait fait lors de l’épisode du Déluge, et se contenta de mélanger leurs langages, afin qu’ils aient du mal à se comprendre. Alors ils cessèrent de construire la tour. J’ai formulé jadis6 l’hypothèse que la langue unique du début était, comme la langue du numérique, com- posée de deux mots seulement, zéro et un. Nul besoin de relations : le seul objectif était matériel : construire une tour. Peut-être faut-il voir dans la volonté de tous les Etats d’aujourd’hui de poursuivre indéfiniment la croissance économique comme l’équivalent moderne de cette tour. L’intervention divine prend alors tout son sens au regard des remarques qui précédent : obligeant les hommes à déchiffrer la singularité de leurs prochains, il a transformé les connexions en relations. L’épilepsie Dans son dernier essai7 , le professeur Lionel Naccache, neuro-cogniticien à la Pitié Salpêtrière, part de la remarque que l’activité normale du cerveau est matérialisée par des transports d’électricité entre les neurones. L’épilepsie consiste en une multiplication anarchique de telles communications qui fait que le su- jet est atteint de symptômes violents et qu’il peut perdre toute conscience. L’auteur propose un parallèle avec la multiplication des réseaux sociaux, qui véhiculent une telle quantité de messages que ceux-ci s’appauvrissent, s’uniformisent et suscitent des aberrations comme des affaissements culturels ou des fanatismes religieux. Face à ces risques de totalitarisme planétaire, il appelle de ses vœux une riche cohabitation entre des singularités traditionnelles soigneusement entretenues et des mon- dialisations raisonnables, sur des objets qui s’y prêtent et qui n’appauvrissent pas les identités. On retrouve le modèle d’une humanité apaisée proposé ci-dessus. Conclusion Le bilan du siècle des Lumières est donc contrasté. A côté des immenses bienfaits qui lui sont dus, ne serait- ce que le spectaculaire allongement de la vie humaine et les commodités de la vie pratique, il est légitime de lui faire grief des violences qui ont marqué les siècles ultérieurs et qui sévissent toujours. Or, la violence, quelle 6 Cf. Le modèle de l’Occident. Colloque des intellectuels juifs de langue française. PUF 1977 p.21. 7 Lionel Naccache. « L’homme réseau-nable. Du microcosme cérébral au macrocosme social ». Odile Jacob. 2015. 128 REE N°2/2016 LIBRES PROPOS qu’elle soit, est la conséquence d’un déficit de relation, de dialogue, de négociation, de compréhension réciproque. Nous avons vu comment un excès de connexions a pour conséquence paradoxale un déficit de relations. Pourtant, toute relation a besoin d’une connexion, puisqu’il faut bien se parler, s’écrire ou se rencontrer pour interagir. Les fabuleux progrès des communications auraient donc dû faciliter les relations. Mais nous avons vu qu’il n’en est rien. Quels seraient les remèdes ? Tradi- tionnellement, le monde des relations était régi par les familles et surtout par les religions. Celles-ci connaissent au- jourd’hui un regain de faveur, souvent sous forme violente, mais il y a d’autres voies de socialisation pacifique en dehors des églises, des temples et des mosquées. Après tout, « religion » vient de « religare », qui signifie réu- nir. Tout triangle de mythes, de rites et de tribus remplit la même fonction, y compris la vie politique locale, comme on l’a dit à pro- pos de la Suisse et des Etats-Unis. L’Ecole de Paris du management8 publie chaque année, depuis plus de 20 ans, 50 comptes rendus de réunions mettant en scène des modes de vie en commun dans la joie, le rêve, l’es- time réciproque, y compris dans des entreprises à vocation économique, mais aussi dans bien d’autres organi- sations. Malheureusement les mythes des Lumières privilégient les entreprises dont les produits s’expriment en dol- lars ou en euros et n’ont guère de lan- gage pour qualifier celles qui vainquent autrement les solitudes. L’ampleur des malaises et des malheurs qu’affronte notre époque en dépit des magni- fiques victoires des Lumières devrait susciter de bénéfiques réactions dans le bon sens. 8 Site Internet : ecole.org Claude Riveline (X 56) est ingénieur général des mines honoraire et professeur de gestion à Mines Paris Tech. Il a fondé en 1967 le Centre de gestion scienti- fique, qui existe toujours et a pour vocation d’étudier les choix des responsables dans toutes sortes d’organisations. Ses principales publications sont accessibles sur le site www.riveline.net. On peut notamment signaler : « Evaluation des coûts », « Essai sur le dur et le mou », « Un point de vue d’ingé- nieur sur la gestion des organisa- tions », « La gestion et les rites ».