De fulgurantes innovations à Lille ?

15/03/2016
Auteurs : Pierre Giorgini
Publication REE REE 2016-1
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2016-1:16249

Résumé

De fulgurantes innovations à Lille ?

Métriques

119
9
613.63 Ko
 application/pdf
bitcache://e82c541fa186ac8335e5a8fc64e54bbc47852ac8

Licence

Creative Commons Aucune (Tous droits réservés)
<resource  xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance"
                xmlns="http://datacite.org/schema/kernel-4"
                xsi:schemaLocation="http://datacite.org/schema/kernel-4 http://schema.datacite.org/meta/kernel-4/metadata.xsd">
        <identifier identifierType="DOI">10.23723/1301:2016-1/16249</identifier><creators><creator><creatorName>Pierre Giorgini</creatorName></creator></creators><titles>
            <title>De fulgurantes innovations à Lille ?</title></titles>
        <publisher>SEE</publisher>
        <publicationYear>2016</publicationYear>
        <resourceType resourceTypeGeneral="Text">Text</resourceType><dates>
	    <date dateType="Created">Tue 15 Mar 2016</date>
	    <date dateType="Updated">Thu 26 Jan 2017</date>
            <date dateType="Submitted">Tue 13 Nov 2018</date>
	</dates>
        <alternateIdentifiers>
	    <alternateIdentifier alternateIdentifierType="bitstream">e82c541fa186ac8335e5a8fc64e54bbc47852ac8</alternateIdentifier>
	</alternateIdentifiers>
        <formats>
	    <format>application/pdf</format>
	</formats>
	<version>27033</version>
        <descriptions>
            <description descriptionType="Abstract"></description>
        </descriptions>
    </resource>
.

REE N°1/2016 115 ENSEIGNEMENT & RECHERCHE REE : Pierre Giorgini, vous avez publié il y a plus d’un an un ouvrage remarqué, La transition fulgurante1 , qui vous a valu récemment le Prix MERI décerné par l’espace éthique des en- treprises de santé ; vous y abordez la rapide transformation affectant le monde contemporain, à un point tel qu’on peut globalement la qualifier d’anthropologique. Quelles en sont, à vos yeux, les effets essentiels en matière d’enseignement supérieur et de formation ? Pierre Giorgini : Ce sujet est immensément vaste. Je crois avoir montré, dans La Transition Fulgurante, que la rupture que nous vi- vons est d’ordre épistémologique et que la création de valeur au sens global, c’est-à-dire intégrant toutes les dimensions de la notion de progrès (environnemental, social et humain), se niche de plus en plus au cœur des rencontres improbables, y compris disciplinaires. Pour moi, l’arbre de la connaissance s’est enfoncé loin dans la terre du mystère de la vie, tel un rhizome de racines alimentant l’expérience sensible et concrète des hommes. Le réductionnisme disciplinaire nous donne l’illusion parfois, que l’extrémité d’une seule racine alimente l’arbre ou, pire, modélise le système global. Mais quiconque est dans l’expérience sensible voit que l’arbre meurt car il est incapable de se régénérer et comprend qu’il faut le réinventer pour faire face à la nouvelle donne sociale, économique et surtout environnementale. Comment faire remonter l’ensemble de nos forces à la jonction de l’économie et de la philosophie, des sciences et de l’éthique, de la spiritualité et de l’innovation techno-scientifique sans courir le risque d’un retour à des formes d’obscurantisme ? Notre défi est d’ordre épistémologique, si nous voulons sortir du syndrome de l’île de Pâques et cesser de tuer définitivement nos sources de vie, pour vénérer les nouveaux dieux de l’hédonisme généralisé et de la science réduite à son objet. Un défi épistémologique ! Or les universités continuent de s’écarter des voies créatrices de valeur globale émergeant de l’interdisciplinarité ; la logique discipli- naire est en effet très puissante, presque inscrite dans l’ADN univer- sitaire et stimulée par la chasse aux classements internationaux. Elles risquent alors de ne plus pouvoir jouer, dans les sociétés évoluées, leur rôle séculaire : la recherche désintéressée du vrai et du bien, en aidant à penser le monde. Alors, où se fera cette recherche ? Cette remise en cause risque d’être fulgurante car simultanément l’inter- net transforme son cœur de métier, par exemple avec l’arrivée des MOOC et des SPOC : l’unité de lieu et de temps, pour l’acquisition 1 Pierre Giorgini. La transition fulgurante - Vers un bouleversement systé- mique du monde ? Editions Bayard 2014 408 p. 18,90 . des savoirs formels (instruction) et leur transformation en compé- tences, savoir-faire et savoir-être (éducation) n’est plus nécessaire ! Cela impose à l’Université, pour continuer à créer de la valeur ajou- tée, de se transformer rapidement, avec une approche coopérative et maillée, en écosystèmes apprenants, offrant des univers ouverts de partage des savoirs, de réalisation de projets multidisciplinaires, ouverts sur leur territoire et le monde global. Mais quel bouleversement pour les enseignants-chercheurs et pour l’organisation pédagogique et physique de l’institution ! La question n’est plus seulement « Comment transmettre ? » avec les nouveaux médias ou outils intelligents en réseau, mais « Que trans- mettre ? » pour former à la « liberté responsable », qui est l’apti- tude à penser par soi-même et en interdépendance, de le faire en conscience et en liberté de conscience ; comment donner à chacun les moyens de repérer toutes les formes d’aliénation et de domina- tion, sociales, culturelles et politiques ? REE : Vous venez de récidiver et, avec La fulgurante recréation2 , vous complétez votre réflexion en évoquant et en précisant quelles sont les voies possibles des initiatives indispensables pour répondre aux défis sociétaux ; vous insistez à juste titre sur l’importance des réseaux et de la co-création pour réen- chanter le monde… P. G. : Je tente de montrer dans mes deux ouvrages, que nous sommes au cœur d’une époque incroyable, où tout est possible pour le pire comme pour le meilleur. Mais la rupture est telle que même les mots d’hier, dans leur passage du signifiant au signifié, sont en panne : ils ne font plus sens car le monde de demain ne peut être pensé avec les modèles et les cadres de référence du monde d’hier. Alors, seule la mise en conférence « chemin faisant » des signifiés, des points de vue moraux, de toutes les parties prenantes, peut nous donner une chance de reconstruire un sens commun, une his- toire commune, une éthique commune. Mais la rupture est telle que seule la fable ou le rêve peuvent l’esquisser et le stimuler. REE : Mais, pour vous, que disent de l’Université ce rêve et cette fable ? P. G. : Je crois effectivement qu’il faut que partout les universités re- deviennent de véritables laboratoires de la « recréation du monde ». Dans mon rêve, elles sont évidemment « zéro carbone » ; mais surtout elles offrent aux étudiants, quels que soient leur niveau et leur âge, un environnement de créativité permanente, où chacun peut expérimenter sur le campus de nouvelles techniques, de nou- velles postures sociales, économiques, spirituelles, pour inventer le 2 Pierre Giorgini avec Nicolas Vaillant. La fulgurante recréation Préface d’Erik Orsenna de l’Académie française Editions Bayard Janvier 2016 334 p. 16,90 . De fulgurantes innovations à Lille ? Entretien avec Pierre Giorgini Président-recteur de l’Université catholique de Lille (UCL) 116 REE N°1/2016 ENSEIGNEMENT & RECHERCHE nouveau monde. Devenues des socialshops, où cohabitent chercheurs en technosciences comme en sciences humaines, étu- diants, acteurs économiques et sociaux, elles deviennent des es- paces de création, d’expérimentation et d’observation scientifique des initiatives, qui sont analysées, capitalisées dans une recherche- action transdisciplinaire (anthropologie expérimentale par exemple). Des ateliers, des fablabs, des Tech’shops, sont ouverts aux étu- diants, mais aussi à quiconque, ayant idée, talent ou envie d’ap- prendre, de fabriquer, de créer une activité (entreprise, association, communauté…). Ils sont équipés des machines les plus sophisti- quées (imprimantes 3D, découpe laser, etc.), les plus traditionnelles (tour à bois, machines à coudre, à broder, à polir…), mais aussi les plus simples (broyeurs de matériaux, de récupération pour car- touches 3D, récupération du bois, plastique…) Ils mettent égale- ment à disposition des utilisateurs équipements microélectroniques et informatiques, instruments de musique, d’enregistrement, de pro- duction audiovisuelle, de création artistique, de synthèse 3D… Des incubateurs de création (entreprises, associations, start-up, entrepre- nariat, etc.) sont installés à proximité. L’Université devient une véritable ruche, une agora des rencontres improbables. Des panels étudiants/professeurs, animés en réseau, prennent, après débats contradictoires, les décisions les plus structu- rantes sur l’avenir, l’équipement et le fonctionnement de l’institution. REE : Mais avant l’Université, il y a l’École. Comment celle-ci peut-elle préparer à cette fable ? P. G. : Dans mon rêve, l’École s’est également profondément réfor- mée. Elle a basé son développement et sa pédagogie sur les quatre principes fondateurs de la recréation définis dans La Fulgurante recréation, à savoir l’altérité, la résilience, la ré-inventivité, en ayant revisité son espace de reliance. Elle est devenue une école de la reliance, c’est-à-dire une école de la connexion qui fait sens et système (voir les travaux de Marcel Bolle de Bal et d’Edgar Morin), une école de la connexion finalisée, qui induit une appartenance signifiante à des réseaux, des commu- nautés de destin, des associations, des sociétés formelles (territoire, état, continent, planète), en mettant en évidence à chaque fois les liens de coresponsabilité, car nos comportements portent une part de responsabilité universelle ; cela consiste à apprendre, non plus par une entrée disciplinaire, mais essentiellement en analysant l’espace de reliance temporelle (histoire, philosophie, économie, sociologie, art…), physique (géographie, géopolitique, économie...) et virtuelle (communautés thématiques, co-créatives...) pour tout projet, sujet ou objet prétexte à l’étude ou à l’action collective. Une pédagogie inversée par problème est généralisée et sert de fil rouge à une reconstruction disciplinaire plus linéaire. Quatre principes pour recréer l’école ! Très tôt, les apprenants utilisent les ressources média (internet, MOOC, SPOC…) pour acquérir les savoirs nécessaires et les sociali- ser au sein de l’école en leur donnant du sens au travers des groupes apprenants. Les corpus disciplinaires sont ensuite reconstruits a pos- teriori avec les compléments théoriques supplémentaires néces- saires pour « charpenter la discipline ». Les situations d’apprentissage à partir de situations réelles sont privilégiées. Les acteurs locaux, tels que mairies, services de l’État (police, justice), entreprises, associa- tions, etc., sont fortement impliquées. L’école est devenue une école de la résilience où s’apprennent la frustration, la patience et le manque assumé, la lenteur de l’accom- plissement d’un désir, le regard positif sur les fragilités et les handi- caps. Des situations difficiles, réelles ou simulées, sont identifiées. Grâce aux nouvelles technologies, des pédagogies d’apprentissage basées sur des temps longs d’investigation, de recherche, d’élabora- tion de solutions en co-création, sont mises en place. Les créations artistiques ou sportives qui demandent souvent des efforts longs et frustrants sont privilégiées ; une vraie éducation à la consommation responsable, mettant chacun en situation d’évaluer les conséquences globales de ses choix. L’école devient celle de la pensée globale. Une école de l’altérité est née, où chacun apprend à reconnaître et entrer en relation avec l’autre, différent sur le plan culturel et reli- gieux, et à définir avec lui, avec eux, les termes de la modération réci- proque permettant un vivre ensemble. Des pédagogies inversées centrées sur l’analyse des tensions internes à la classe, aux commu- nautés, à partir de disciplines telles que la philosophie, l’histoire, la géopolitique, l’art, permettent de comprendre et d’expérimenter en quoi l’altérité, c’est-à-dire le caractère de ce qui est autre, constitue le cœur de la montée en humanité de chacun. Enfin une école de la réinventivité, de l’émergence co-créative, est en place. L’école devient très tôt dans la scolarité un écosystème, siège de rencontres improbables, favorisant l’émergence co-créative de solutions, de projets, de résolution de problèmes réels ou simu- lés. Les apprenants sont mis en situation de ré-instituer totalement ou partiellement leurs modes collectifs d’apprentissage et de vie dans l’école. Des groupes tirés au sort deviennent délibératifs sur des sujets de vie de l’école ou de société, à condition d’accepter de travailler leur « capacité démocratique » sur le sujet concerné (wiki- démocratie interne). Cela consiste à réactiver de façon plus volon- tariste la pédagogie institutionnelle, mettant chaque apprenant en situation de réinstituer (choix d’organisation, édition des règles…) les coopérations au sein de l’école en vue des apprentissages. Il s’agit progressivement de sortir l’apprenant du centre du système péda- gogique pour l’ériger comme partenaire à part entière du système centré sur ses apprentissages. REE : Pour élaborer vos deux ouvrages, vous avez mis en pra- tique une méthode très originale en associant vos collègues des diverses sciences humaines : vous leur donnez la parole pour qu’ils critiquent et mettent en questions vos propres convictions ! Pouvez-vous préciser la richesse, et peut être aus- si les limites, de cette méthode qui renouvelle la maïeutique ? P. G. : Dans La fulgurante recréation, j’ai intitulé un chapitre « Tous facteur Cheval », destiné à faire sentir la rupture épistémologique dans laquelle nous sommes, dans les formes même de construc- tion des savoirs. Le célèbre facteur de Hauterives et son Palais idéal m’est très souvent apparu comme emblématique d’une approche REE N°1/2016 117 ENSEIGNEMENT & RECHERCHE originale, simple et riche à la fois ; remarquons tout d’abord com- bien la part du rêve et de la continuité est essentielle dans son action quotidienne et inscrite dans la durée : son palais, il a dû l’ima- giner à partir de photos et dessins, des cartes postales, d’images de magazines, mélange de fantasmes et de peurs mais aussi d’émer- veillement et de calcul. Il l’a imaginé mais ne l’a pas construit tel qu’il l’a imaginé ; il l’a fait en l’imaginant et l’a imaginé en le faisant ; il l’a calculé en le faisant et l’a fait parce qu’il l’a calculé… La combinaison d’un sens qui précède chaque étape de la réalisa- tion, avec le sens renouvelé, altéré par le cheminement de la pensée de l’auteur, faite d’imagination, de mémoire et de rationalité, apparaît lors de la simple visite du palais. La construction s’est faite avec des pierres à la fois glanées au hasard et choisies, mais dans l’ignorance précise de leur rôle futur. C’est cette interaction, ce « faire en mar- chant », cette façon de penser l’œuvre globale en mouvement, en enrichissant à la fois la réalisation et l’étape suivante projetée dans l’imaginaire, qui me fascinent et me donnent l’image de notre huma- nité en construction permanente. Comme celle du modeste facteur drômois, ma pensée vivante est au cœur d’une interaction à la fois créative et rationnelle entre le vécu, le réalisé, l’imaginé et le projeté dans une circularité vivante et enthousiasmante. Notre monde moderne nous pousse et en même temps il at- tend de nous que nous soyons tous des facteurs Cheval, avec cette capacité de monter en conscience à propos de ce « château d’huma- nité» que nous construisons tous dans le jardin de l’univers, dans une co-élaboration spatiale et temporelle sans limite. Nos cailloux sont la connaissance, notre tournée est notre chemin d’humanité, nos usagers sont nos rencontres, nos cartes postales sont ce que ces rencontres nous permettent d’apprendre et de rêver. L’humanité, c’est cet édifice en construction permanente mais qui ne détruit jamais complètement la forme qui le précède. Ceux qui façonnent l’huma- nité, façonnent en même temps les communautés qui la construisent et les communautés bâtissantes trouvent leur unité dans l’intercom- préhension qu’ont leurs membres de ce qu’ils sont en train de réali- ser, de la place et du rôle, que chacun a ou souhaite avoir. Alors cette intercompréhension – cette reliance – peut permettre de surmonter les agressions, les effondrements partiels de l’édifice, les accidents de chantiers, les conflits d’intérêt, par la résilience, par l’émergence créative et la ré-inventivité permanente des modes de coopération se nichant au cœur de la relation à ce qui est autre que moi, l’altérité. Porteur de telles convictions, comment aurais-je pu écrire La fulgurante recréation comme une thèse à développer, comme une argumentation visant à légitimer une hypothèse ? Je pense que l’avenir sera dialectique ou ne sera pas et les prédicats même des théories peuvent être remis en cause. Nous entrons dans l’univers de la complexité et de l’incertitude. Le doute devient, encore plus qu’avant, ferment d’une pensée qui se construit en marchant, mais sans oublier ce qui la fonde et en restant ouverte à la mise en réseau, à la confrontation à d’autres cadres de références, à d’autres disci- plines. Au moment où le fil des grandes lignées disciplinaires est en partie rompu, comment se préserver du retour des obscurantismes cachés derrière un savoir apparent ou une ignorance dissimulée ? En osant l’imposture, mais en acceptant simultanément de la livrer à une mise en conférence contradictoire avec les disciplines basées sur la science ! REE : Depuis bientôt un siècle et demi qu’elle existe, l’UCL comporte diverses composantes, notamment santé, droit, techniques et sciences humaines ; quelles sont les ambitions collectives de l’ensemble de l’UCL et comment articuler la coo- pération interne ? P. G. : L’encyclique du Pape « Laudato si’3 » qui concerne la préser- vation de la maison commune nous offre, comme sur un plateau, la réponse à la question du sens global de l’action de l’UCL, dans des domaines qui paraissent éloignés mais qui pourtant constituent notre 3 NDLR : Le lecteur pourra se référer, à propos de l’encyclique Laudato si’, aux Libres propos de Gilles Bellec parus dans le numéro 2015-5 de la REE. Figure 1 : Université catholique de Lille (UCL) : les étudiants accueillis dans un édifice néo-classique bien conforme à la tradition des Flandres. 118 REE N°1/2016 ENSEIGNEMENT & RECHERCHE ADN, car nous sommes héritiers d’une triple tradition : le soin et le prendre soin, la tradition universitaire classique incarnée dans les Facultés et celle des Grandes Ecoles (de business et d’ingénieurs). C’est ainsi que, si nous comptons 27 000 étudiants au total, nous sommes, aussi, le troisième opérateur de soins de la région avec nos hôpitaux, le premier même en comptant nos EHPAD. Avec cet ADN, l’université catholique veut offrir à ses étudiants une forma- tion intégrale où la compétence spécialisée se conjugue avec des savoirs multiples, afin que chacun puisse se comprendre comme citoyen du monde et membre de la grande famille humaine. Dans une époque où tout est de plus en plus lié, le rôle des chercheurs et leur interaction est essentiel pour une meilleure connaissance des écosystèmes et leur ordonnancement vers la « maison commune » où tous les hommes puissent trouver une place active. Par son tra- vail de recherche et d’enseignement, l’université veut contribuer à la réorientation de l’humanité dans l’amour par « la conscience d’une origine commune, d’une appartenance mutuelle et d’un avenir par- tagé par tous ». Ainsi l’UCL déploie-t-elle sa pleine catholicité par la conjugaison du respect de la dignité de chaque personne avec le sens de la totalité spatiale et temporelle. Le prendre soin est particulièrement en action dans le domaine médical et constitue une posture pour toute l’université : entendre, voir, contempler, analyser, rechercher, juger, décider, agir, transformer pour une guérison et de nouveaux équilibres… Il s’agit de former nos étudiants comme des médecins de l’humanité ! La technolo- gie, l’économie, le droit, la politique, la philosophie, les sciences humaines constituent de multiples outils pour prendre soin des hommes dans la maison commune, avec les priorités du travail, des relations et des lieux spécifiques. L’université doit favoriser la rencontre et le travail avec des spé- cialistes d’autres disciplines. Elle doit permettre aux étudiants d’être initiés à la nécessité d’une mise en relation de leur spécialité avec d’autres spécialités. L’hybridation de la formation configure un habitus de métissage de plus en plus nécessaire dans un monde complexe. Il est nécessaire que l’ensemble de la communauté universitaire se repose les questions fondamentales pour entraîner les étudiants dans une dynamique de changement pour une maison vraiment com- mune. Finalement ce sont l’humanisme, l’anthropologie fondamen- tale et l’éthique qui sont à poser : habiter un campus pour apprendre à habiter le monde, expérimenter la création et l’habitation d’un nou- veau quartier pour apprendre les contraintes et les possibilités envi- ronnementales, économiques, politiques de l’innovation sociétale. REE : Trois écoles d’ingénieurs historiques de l’UCL (HEI, ISA, ISEN) viennent d’être regroupées, alors que leurs champs dis- ciplinaires sont largement distincts. Quels sont les ressources partagées et les objectifs communs de cet ensemble qui évoque les facultés techniques ou Polytechnicums dont on parle ici ou là ? Pouvez-vous préciser le rôle et l’originalité de ADICODE, que j’ai perçu comme un ‘’fab lab’’ innovant et que chaque futur ingénieur doit fréquenter au cours de son cursus ? P. G. : Après trois ans d’expérience en co-design, le projet ADICODE a été effectivement lancé par le Groupe HEI-ISA-ISEN sur deux sites. Dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir, ces trois Écoles d’ingénieurs, fortes de leur expérience sur un prototype, ont décidé de se lancer dans l’aménagement et l’animation des espaces ADICODE. Elles ont déposé un dossier et ont été lauréates en 2012. Le principe est donc de créer des écosystèmes innovants concrétisés par des lieux où se côtoient des étudiants en projet issus des trois écoles, des experts professeurs et enseignants-chercheurs, Humanicité : un nouveau quartier de vie et de ville Le pôle santé - social illustre de façon originale les trois missions (formation, recherche et service à la société) de l’UCL : il comprend la faculté de médecine et de maïeutique et diverses formations associées, mais aussi un Groupe hos- pitalier et plusieurs EHPAD. Le projet Humanicité, auquel l’UCL s’est associée dès le dé- but des années 2000, est de créer une ville harmonieuse ras- semblant toutes les activités humaines (habitat, entreprises, commerces et services, activités sanitaires, médicosociales, universitaires et culturelles). Pour l’UCL c’est à la fois un lieu stratégique et un atout majeur : Hunanicité croise en effet un investissement historique fort dans les métiers du médi- cal, du médicosocial et du social avec un intérêt pour la mon- tée en puissance, en Europe et dans le monde, des living-labs et des lieux où se construisent, avec l’ensemble des acteurs concernés, les nouvelles formes du vivre-ensemble ; les inno- vations à la fois sociales, technologiques, organisationnelles correspondantes représentent, pour l’UCL, la mission d’une université contemporaine. L’esprit qui préside à ce nouveau quartier de ville est consti- tué de mixité, de mutualisation, de citoyenneté, de convivia- lité, de solidarité et d’innovation sociale. Ces valeurs, souvent mises à mal dans la vie de tous les jours, peuvent s’épanouir sur un territoire où tout a été pensé dans ce but. La mixité sociale et générationnelle, la mutualisation des équipements, la convivialité au sein des espaces collectifs et des chemins piétonniers, l’harmonie et l’équilibre entre les espaces construits et les espaces naturels sont ici des réalités. La pré- sence d’établissements et de services médicosociaux illustre l’intégration des résidents dans un ensemble urbain. Après le temps de la conception et celui de la construction, vient maintenant le temps de l’élaboration du vivre-en- semble, avec une réelle mixité sociale : accueil de popu- lations plus vulnérables, co-élaboration des solutions aux problèmes ce nouveau quartier de ville – et de vie –, mais aussi élaboration, avec toutes les parties prenantes, des innovations sociales et sociétales jugées utiles, tels sont les enjeux d’Humanicité, avec les implications technologiques et organisationnelles qu’ils impliquent. REE N°1/2016 119 ENSEIGNEMENT & RECHERCHE des consultants internes formés à l’animation de ces espaces et de leurs outils, des porteurs de projets d’innovation issus des entre- prises partenaires (Cf. encadré) Un premier espace de 650 m², centré sur l’exploration de pro- jets techniques, a été inséré en plein cœur du campus Vauban. Un second de 2.500 m² destiné à des projets plus marqués “software” a pris place en plein cœur d’Euratechnologies, nouveau quartier de Lille Métropole, à deux stations de métro du précédent. Deux Fa- blabs, avec imprimantes 3D, complètent ces écosystèmes, dont un spécialisé sur la domotique pour personnes handicapées ou dépen- dantes. Les deux ADICODE Vauban et Euratechnologies comportent un centre de co-design et un espace de co-working, des espaces projets pour les étudiants, des espaces de créativité, et même pour l’un d’eux un espace entreprises permettant aux chefs de projets d’entreprise de bénéficier d’une implantation physique. Le principe de fonctionnement est d’explorer puis de prototy- per des projets d’innovation, lancés à partir de propositions des entreprises. Le passage de l’objet (thématique large) au projet est assuré par des séances de co-design. Par exemple, « domotique et dépendance » constitue un objet d’innovation donnant lieu à une multitude de projets d’innovation (détection de chute, dénutrition, accidents domestiques, cuisson…). Le modèle économique des deux ADICODE implique 110 pro- jets par an, avec au total 500 étudiants en projet co-élaboratifs sur 4 mois. Au-delà de la dimension pédagogique, il s’agit de préparer les futurs ingénieurs à ces nouveaux paradigmes de conception et d’in- novation en même temps qu’aux nouvelles formes de management co-élaboratif (travail avec des designers, des artistes, des « marke- teurs », des usagers finaux…). L’outil ADICODE entre dans le cadre du plan lancé par la région, sur la troisième révolution industrielle, notamment pour l’écoconception de projets interdisciplinaires. Ces équipements et leur mise en œuvre permettent à ces trois Écoles et leurs partenaires d’être en plein cœur de cette transition fulgurante, tout en apportant le recul, le regard sur soi, propre à une université catholique en lien avec ses valeurs. C’est pour cela qu’une équipe de recherche-action pluridisciplinaire a été constituée, dont la montée en charge intégrera les dimensions sociologiques, mana- gériales et économiques, mais aussi les dimensions éthiques de ces nouveaux modèles de conception. C’est une première illustration du « Être présent au monde en tant que chrétien, dans l’expérience, en confrontant sans complaisance l’immanence et la transcendance au sens de ce mouvement apparemment inéluctable ». Bientôt, en partenariat avec la Société Leroy Merlin, la Ville de Lille, la Région, le plus grand Techshop d’Europe, porté par l’ICAM et ouvert à tous viendra compléter l’offre des fablabs à proximité immédiate du campus. REE : Pouvez-vous préciser en quelques mots les enjeux et la valeur ajoutée d’un Centre de co-design ? P. G. : Le co-design rassemble un ensemble de pratiques collec- tives de conception et/ou d’innovation destinées à répondre à des enjeux de compétitivité et à la complexité de leur mise en place dans les entreprises. Le co-design développe des démarches de co-conception orientées vers la formalisation rapide d’une repré- sentation collective de l’objet à construire, la confrontation sys- tématique des savoirs, des métiers et des usages concernés et la progression collective vers la solution. Généralement, ces dé- marches s’inscrivent dans des dispositifs avancés de management de projet souvent pour des projets d’innovation internes et/ou en partenariat. Au-delà des résultats tangibles des projets eux-mêmes, le co- design contribue de façon significative au partage des savoirs, à la mémoire des projets et à la cohésion des équipes de travail. Il peut donc être utilisé, sous des formes adaptées, au-delà des frontières de l’entreprise. Le « centre de codesign », grâce à sa configuration spatiale, à des écrans collaboratifs et l’animation des échanges, vise la for- malisation rapide d’une idée sommaire, amenée à être précisée Les ADICODE L’un des axes principaux de la stratégie du Groupe HEI ISA ISEN, constitué par les trois écoles d’ingénieurs de l’UCL, s’intitule « Transdisciplinarité et innovation ». Les activités pédagogiques associées sont regroupées dans un dispositif global, promu autour d’une marque commune : ADICODE® (Ateliers De l’Innovation et du CODEsign, de recherche et d’expertise autour de la co-élaboration d’innovations, du codesign et du management de l’innovation,). Des objectifs communs aux trois établissements : Former les futurs ingénieurs à la conduite de projets d’innovation et à ses nouvelles approches. Accompagner le développement économique par l’émergence d’innovations, en lien avec des projets et problématiques réels (entreprises, collectivités ou pôles de compétitivité…). Constituer un terrain d’observation et d’expérimentation pour la recherche sur les thématiques du management de l’innovation, de la pédagogie de l’innovation et de l’intel- ligence collective. Créer une communauté autour de l’innovation. Une déclinaison en trois volets : Un volet pédagogique : projets co-eLAB (pédagogie par projet sur des sujets réels d’innovation, confiés par les entreprises), modules de sensibilisation, master… Un volet recherche sur la thématique « codesign et intel- ligence collective » Un volet d’accompagnement de l’innovation pour les entreprises, avec des séances de codesign, des projets co-eLAB et une démarche intra-entreprise. Des espaces spécifiques Les espaces ADICODE et centres de codesign sont spéciale- ment conçus et aménagés sont pour favoriser le travail co- élaboratif. 120 REE N°1/2016 ENSEIGNEMENT & RECHERCHE par les compétences métiers. Il accueille jusqu’à 18 étudiants. Plusieurs accompagnements peuvent être proposés aux établis- sements en fonction des prérequis des étudiants et des objectifs précis visés. Les principaux objectifs vis-à-vis de nos étudiants et participants aux ADICODE sont : apprendre à intégrer les savoirs afin de les mobi- liser dans la pratique, acquérir une compréhension globale du co-de- sign et des enjeux auxquels il répond dans le contexte économique et social actuel, participer à une démarche de sensibilisation puis réaliser une production collaborative d’un livrable en co-design, enfin apprendre à travailler autrement, avec production collaborative inter- métiers d’un « livrable». REE : Les défis contemporains décrits dans la Transition Fulgu- rante laissent augurer de grands bouleversements de modèles économiques pour beaucoup d’entreprises et de secteurs. Mises à part la préparation des jeunes et la recherche, agissez- vous pour aider à cette mutation ? P. G. : Oui, déjà par la formation continue présente dans nos grandes écoles de business et d’ingénieur. Mais aussi de façon plus originale par un projet récent qui est pour moi porteur d’avenir, porté par le groupe HEI, ISA, ISEN en partenariat avec le Club E6, de patrons de PME/PMI. Il s’agit de proposer à des chefs d’entreprise de venir ré-incuber leur modèle économique, en s’appuyant sur un accompagnement académique pluridisciplinaire, mais aussi sur les ADICODE et les Fablabs. C’est ainsi qu’ils peuvent travailler entre eux en co-développement, mais aussi s’appuyer sur une équipe pluridisciplinaire de jeunes élèves ingénieurs « tutorés » par des pro- fesseurs, afin d’explorer, de prototyper et de concrétiser les pistes qu’ils ont imaginées. REE : Le multimédia joue un rôle croissant à la fois pour la formation et pour le rayonnement de l’UCL et de ses forma- tions. Quelles réflexions ont inspiré les investissements et les pratiques dans ce domaine ? P. G. : En fait, nous travaillons dans tous nos lieux et écosystèmes (ADICODE, HUMANICITE, RIZOMM…) autour d’un concept que nous appelons la co-élaboration. Il s’agit vraiment de passer de la collaboration à la co-élaboration. Et donc, nous construisons un vrai savoir-faire, y compris pédagogique, sur les méthodes dites co- RIZOMM La Faculté de Gestion, Economie et Sciences (FGES) de l’UCL offre 7 masters associés à cinq grandes catégories de métiers : management, finances, e-commerce, informatique et écologie. Elle constitue un environnement novateur où, grâce à des projets transversaux, les étudiants peuvent, en partenariat fort avec des entreprises, s’entraîner aux processus de co-élaboration, de créativité, mais aussi à la confrontation et aux débats, Cet environnement inédit, a été baptisé « Les Masters du RIZOMM » : un nom et une philosophie, qui renvoient à la biomimé- tique et au monde végétal, dans lequel le rhizome possède un développement continu, entretenant des liens avec les entités qui l’entourent. Le rhizome constitue à lui seul une véritable réserve d’énergie ; il se développe sans cesse tout en nourrissant de nouvelles entités. En réponse à l’évolution des métiers, RIZOMM permet des connexions entre masters, une présence active des professionnels, une diver- sité des profils, un développement des formations, tous ces aspects étant localisés dans un espace dédié dont la configuration physique, l’aménagement et les équipements sont choisis pour donner corps à cette nouvelle vision pédagogique. La FGES a souhaité que RIZOMM s’incarne dans un bâtiment innovant, adapté au projet pédagogique comme aux normes les plus exigeantes de l’architecture contemporaine. RIZOMM désigne aussi le bâtiment accueillant, Rue du Port à Lille, les 240 étudiants inscrits dans les masters de la FGES. C’est un bâtiment ancien de 6 500 m2, sur cinq niveaux et composé de trois parties, construites à des périodes différentes : un vrai défi architectural pour unifier ces divers éléments, en rendant l’ensemble cohérent et énergétiquement performant (Programme Université Zéro Carbone (UZC), impulsé notamment par le conseil régional) ! Le quatrième étage, dédié à l’enseignement est opérationnel : les configurations classiques de bureaux et salles de cours ont été délais- sées au profit de nouveaux espaces alliant pédagogie et convivialité : par exemple avec des alvéoles, ouvertes ou fermées, donnant sur une grande salle accueillant étudiants et enseignants. De même un espace modulable de 200 m2 se transformant en salle de travail, de conférence ou de cours interactif est disponible. Ces nouveaux espaces pédagogiques, avec leur partage dynamique et en autogestion par les étudiants et les enseignants, incarnent l’esprit de ce qui est prévu pour la suite de l’aménagement intérieur, prévu avec la même philosophie d’innovation pédagogique. Une rénovation thermique lourde de la façade est programmée et, ensuite, la mise en place de panneaux solaires sur le toit permettra de rendre ce bâtiment producteur d’énergie. Une énergie qui sera autoconsommée, stockée et mutualisée avec la Maison de la Recherche Énergie Habitat Environnement, pilote du réseau énergétique et électrique entre les deux bâtiments et relevant des écoles d’ingénieurs. Le RIZOMM a donc pour vocation d’être un bâtiment à énergie positive, alliant l’efficacité énergétique à la performance d’usage : les investigations menées ensemble par chercheurs et sociologues visent à une domotique éclairée et responsable, où les solutions techniques ne s’imposent pas aux usagers mais viennent répondre à leurs besoins. Cela nécessitera l’apport d’une ingénierie pédagogique pour faciliter l’acculturation aux nouveaux comportements liés à la performance énergétique. REE N°1/2016 121 ENSEIGNEMENT & RECHERCHE élaboratives. Une telle orientation nécessite des méthodes spé- cifiques mais aussi des environnements spécifiques, tels que la mutualisation intégrale de tous les univers systèmes d’information présents dans les salles sur écrans partageables, la connexion en duplex avec le monde extérieur (Skype, wikiradio, webtv), la virtuali- sation des salles, l’accès simultané pendant le travail collaboratif aux ressources du savoir (MOCCs, SPOCs, Internet, Webtv…). Elaborer et généraliser la co-élaboration ! REE : Pour conclure, est-il possible d’évoquer les difficultés que vous devez affronter : sur le plan matériel bien sûr, en tant qu’établissement privé assurant des missions de service public, mais sur le sens à donner à l’action ; j’imagine que l’inspiration catholique de l’UCL ne crée pas spontanément la convergence ! Le diable, qui se cache dans les détails, n’est-il pas à l’œuvre aussi dans la technicité ambiante ? P. G. : Notre force vient en permanence de notre fragilité. Nous sommes en survie permanente depuis 140 ans. Alors, nous sommes contraints à la fois sur le plan matériel mais aussi au nom de notre tradition ; cette double contrainte, économique et spirituelle, nous oblige simultanément au refus de toute critique « tribunicienne » et à l’obligation d’aller sur le terrain, pour mieux le « réfléchir » ; ainsi nous formons au discernement, pour être une Université profondément contemporaine. Ce n’est donc pas simple tous les jours. Mais si nous tentons en permanence d’ouvrir des chemins d’es- pérance dans ce monde parfois bien désespérant, c’est parce que, depuis Saint Paul, nous savons que l’espérance ne déçoit pas ! Propos recueillis par Bernard Ayrault Pierre Giorgini est diplômé de l’INT d’Evry (devenu Télécom ParisSud). Il a été pionnier et premier directeur de l’ENIC (actuellement Télécom Lille 1) où il a développé une formation d’ingénieurs novatrice, à distance et en alternance. Après avoir exercé des responsabilités directoriales à l’ANPE et à France Télécom (comme directeur délégué R&D), il s’est mis au service de l’UCL depuis 2008 ; d’abord directeur général du groupe ISEN et vice- président du pôle sciences et technologies, il en est devenu en 2012 le président-recteur.