Une lecture de Laudato si’

18/01/2016
Auteurs : Gilles Bellec
Publication REE REE 2015-5
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2015-5:14941

Résumé

Une lecture de Laudato si’

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REE N°5/2015 111 LIBRES PROPOS Gilles Bellec Ingénieur général des mines L a communication du pape François dans l’encyclique « Laudato si’ » (« Loué sois-tu ») a retenti au niveau mondial. Elle s’adresse à tous les hommes de bonne volonté afin de guider leurs actions mais sans chercher à imposer ses solutions car : 61. L’Église n’a pas de raison de proposer une parole définitive et elle comprend qu’elle doit écouter puis promouvoir le débat honnête entre scientifiques, en respectant la diversité d’opinions. L’apocalypse nucléaire qui avait suscité l’encyclique « Pacem in terris » n’a pas eu lieu. Un autre risque se profile insidieuse- ment avec le progrès : l’activité humaine menace « l’ordre admirable » qui per- met la vie sur Terre. Ce risque était déjà identifié par Lamarck en 1820 dans son « Système analytique des connaissances posi- tives de l’homme » : L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce… On dirait qu’il est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable. Aujourd’hui la destruction s’étend progressivement à l’ensemble du globe et les alertes viennent de tous les horizons scientifiques. Le risque ne réside plus, comme dans le passé, dans des destructions locales succes- sives. II est devenu global. Le diagnostic ne suscite pas le doute : 161. Les prévisions catastrophistes ne peuvent plus être considérées avec mépris ni ironie. Nous pourrions laisser trop de décombres, de déserts et de saletés aux prochaines générations. Le rythme de consom- mation, de gaspillage et de détérioration de l’environ- nement a dépassé les possibilités de la planète, à tel point que le style de vie actuel, parce qu’il est insou- tenable, peut seulement conduire à des catastrophes. Le pape invite à penser le monde comme un espace « clos et fini ». Cette vision qui n’est pas nouvelle conduit cependant à une révolution de la représentation du monde aussi importante que celle de l’espace impul- sée par Galilée ou celle de l’écoulement du temps par Darwin. Il s’agit de prendre en compte les problèmes nouveaux provoqués par des hommes plus nombreux, plus riches, plus protéinés et plus mobiles. Comme « Tout est lié », la vision du pape inclut la ques- tion sociale : 49. Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la cla- meur des pauvres. Pour faire partager sa vision, le pape ne vise pas le com- promis : 194. Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simple- ment de redéfinir le progrès. * * * Le message est puissant. « Tout est lié » : le style répétitif est circulaire comme l’économie devrait être cir- culaire pour sortir de la « culture du déchet ». Pour résumer, la question des pauvres et celle de la nature sont liées, le matérialisme individualiste créateur de richesses détruit le monde, le partage traditionnel chrétien ne suffit plus, la sobriété collective s’impose. Un changement de comportement, mettant fin à l’accumula- tion des richesses matérielles est nécessaire. Il est encou- ragé et rendu acceptable par la valorisation des richesses spirituelles de la vie intérieure mais aussi des richesses de la nature, de la création humaine, de l’art, de la poésie. Une injonction à un tel niveau questionne en profon- deur les instruments de politique publique sous plusieurs angles : la responsabilité, l’impatience, le partage et le marché et enfin la diversité comme source de richesse. Responsabilité et éloge de la sobriété et de la lenteur Comment inciter les hommes à la responsabi- lité vis-à-vis de l’ordre naturel ? Les moines donnent un exemple poussé à l’extrême de « saine sobriété ». De son côté, homo faber vise l’efficacité accrue du Une lecture de Laudato si’ 112 REE N°5/2015 LIBRES PROPOS prélèvement sur la nature par la mobilisation de la techno-science, l’usage d’équipements performants et l’accumulation de richesse technique. Sans oublier – ni le surestimer – le potentiel du… 22… modèle circulaire de production qui assure des ressources pour tous comme pour les généra- tions futures et qui suppose de limiter au maximum l’utilisation des ressources non renouvelables, d’en modérer la consommation, de maximiser l’efficacité de leur exploitation, de les réutiliser et de les recycler. Comment évoluer vers une société plus riche et plus sobre ? Riche en capital accumulé par dynamisme indi- viduel, sobre en consommation par nécessité collective et policée pour respecter l’environnement. Le philosophe Hans Jonas développe dans une phrase très abstraite le principe de la responsabilité : « L’action a lieu dans un contexte où tout emploi à grande échelle d’une capacité engendre, en dépit de l’intention droite des agents, une série d’effets liée étroi- tement aux effets « bénéfiques » immédiats et intention- nés, série qui aboutit, au terme d’un processus cumu- latif à des conséquences néfastes dépassant parfois de loin le but recherché ». En remplaçant le mot action par les mots transport, tourisme, agriculture ou le mot pêche, le sens s’éclaire. La question de la responsabilité humaine dans un monde clos est alors posée. La démographie mérite une attention particulière car les prélèvements sur la nature dépendent du nombre de convives à la table de la consommation. Rien n’em- pêche alors de substituer dans la phrase évoquée le mot action par paternité. Le pape balaye l’objection : « La croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire ». Dans d’autres occasions, le pape développe le concept de paternité responsable mais limité au contexte familial et social, sans référence au caractère clos et fini du monde. Pourtant quand on associe autant « la cla- meur des pauvres et de la terre », la tension entre l'équi- libre de l'ordre naturel et l'accès aux ressources pour des populations plus nombreuses ne peut être niée. Dans un système clos, toute consommation a une contrepartie. La concurrence entre la Terre et les hu- mains s’impose. Une dynamique est lancée. Au cours du XXe siècle, la population humaine a été multipliée par 7 et le nombre des grands animaux sauvages ou des poissons a été divisé par 10 ou 100 selon les espèces et les scientifiques parlent de 6e extinction. Le genre homo s’accroît au détriment de la nature. Et un peuplement plus nombreux tend à éloigner les hommes de la nature, ce qui, pour le pape, rend la pauvreté plus dure encore. L’avenir devra inévitablement établir un équilibre entre la sobriété contrainte et l’artificialisation accrue des modes de vie. Pour illustrer l’origine commune des problèmes, le pape invente un mot espagnol volontairement non tra- duit : « la rapidacion ». Ce concept polysémique peut inclure l’éloignement du rythme naturel de la vie pour des hommes soumis à l’accélération des changements, à la vitesse et aux cadences dans les usines non robo- tisées du tiers monde, comme le sort réservé aux ani- maux d’élevage à la vie artificielle et écourtée. Responsabilité vis-à-vis du déroulement du temps, l’immédiateté et le marché Le bon usage du marché est interpellé : 190. L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre ou de promouvoir de façon adéquate. La critique du marché par le pape concerne davan- tage les dysfonctionnements du marché (spéculation, court-termisme, absence de prise en compte des exter- nalités comme les déchets) que le marché lui-même. Cette critique du pape peut être rapprochée de celle qu’il adopte sur la techno-science quand celle-ci prétend avoir réponse à tout. Il ne faut pas diviniser le marché aujourd’hui, comme on le faisait de l’industrie au XIXe siècle, quand Saint Simon écrivait en 1830 : « L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe... Par elle, l’homme participe aux manifestations successives de la divinité et continue ainsi l’œuvre de la création. De ce point de vue, l’industrie devient le culte ». La première critique des marchés concerne « l’immé- diateté » au détriment du long terme, car : 197. Nous avons besoin d’une politique aux vues larges qui suive une approche globale. et, encore plus grave : 160. Ce qui est en jeu vis-à-vis des générations futures, c’est notre propre dignité… parce que cela met en crise le sens de notre propre passage sur cette terre. Le pape aurait aussi pu évoquer la politique monétaire ou financière avec le taux d’intérêt ou d’actualisation mais il ne le fait pas. Dans la relation entre développement et REE N°5/2015 113 LIBRES PROPOS environnement, ces taux sont l’un des leviers de politique économique pour inciter à reporter la satisfaction du pré- sent et orienter les acteurs vers l’avenir. S’appuyer sur des taux artificiellement faibles et sur un accroissement de l’endettement privé ou public est alors doublement fautif vis-à-vis des générations futures. La dette comporte aussi un aspect géopolitique via le partage des richesses au regard d’une éthique des relations internationales : 51. Il y a, en effet, une vraie « dette écologique », particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux, avec des conséquences dans le domaine écologique, et liée aussi à l’utilisa- tion disproportionnée des ressources naturelles his- toriquement pratiquée par certains pays. Cette phrase, qui fait référence au concept nou- veau de justice climatique, concerne aussi l’équité du rapport producteurs-consommateurs. Cette dernière idée est contestable car la réalité est plus complexe. Par exemple, dans le pétrole depuis 50 ans, les rentiers de la nature ont été très bien traités. Mais dette écologique et dette économique sont deux concepts différents. Dans un monde clos aucune compensation n’est possible vis-à-vis de la nature. En revanche, le capital de biodiversité se trouve bien plus au Sud qu’au Nord. Un exemple montre que le Nord n’est pas disposé volontairement à en indem- niser la conservation, même si celle-ci profite pour- tant à tous : en 2013, au terme de sept années d’ater- moiement, après une longue campagne à l’ONU, la communauté internationale a refusé d’aider le gou- vernement de l’Equateur à protéger le parc Yasuni, hot spot de biodiversité mondiale et abritant des peuples premiers. La responsabilité des producteurs : les biens communs et l’ordre mondial Le pape inscrit son message dans la problématique des biens communs et de la justice distributive : 95. L’environnement est un bien collectif, patrimoine de toute l’humanité, sous la responsabilité de tous. Le pape en appelle à l’homme comme « administra- teur responsable » et propose d’élargir le domaine des biens communs. Au climat par exemple, mais aussi à d’autres, tels les poissons de la mer, car : 86. Les créatures de ce monde ne peuvent pas être considérées comme un bien sans propriétaire. Le pape ne se livre pas à un inventaire des biens publics mondiaux. La question reste ouverte. Celle des gites minéraux avait été débattue dans les cercles de l’ONU au début des années 1950 puis a été évacuée. A un moment où l’abondance des gites d’énergie fossile est jugée excédentaire par rapport à la contrainte clima- tique, cette question devrait revenir un jour d’actualité. Le pape appelle donc, pour garantir la vision patri- moniale de long terme, à un renforcement du système politique de contrôle sur les propriétés et les conces- sions d’exploitation, piloté par une autorité mondiale pour compléter les réglementations locales et étatiques déjà existantes. 53. Il devient indispensable de créer un système normatif qui implique des limites infranchissables et assure la protection des écosystèmes. Verra-ton un jour au niveau mondial un corps de contrôleurs des mines et de l’environnement, de gardes- pêche, de gardes-chasse ou bien une gestion de l’eau organisée au sein des bassins versants et non calquée sur les frontières étatiques ? Dans un monde clos, l’ab- sence d’autorité mondiale pose problème, sans oublier la faiblesse de certains Etats : 142. Dotés d’une législation claire mais qui conti- nuent d’être les témoins muets de la violation fré- quente de ces lois. De nos jours, la mobilisation de moyens techniques toujours plus puissants conduit à une intensification de l’exploitation de la nature comme marchandise (pois- sons des grandes profondeurs et des mers lointaines, défrichement accéléré des forêts tropicales, appropria- tion privée des terres sans considération des usagers traditionnels). Le concept de « rapidacion » permet de critiquer des pratiques courantes : l’incendie comme moyen de défrichement des forêts tropicales ou bien l’exploitation du pétrole sans récupération des gaz asso- ciés, alors considérés comme des déchets. La faiblesse de la régulation mondiale Le pape se montre critique de l’ordre mondial actuel. Depuis le sommet de la Terre à Rio en 1992, l’action ne progresse plus. 166. Les Sommets mondiaux de ces dernières années sur l’environnement n’ont pas répondu aux attentes parce que, par manque de décision politique, ils ne sont pas parvenus à des accords généraux, vraiment significatifs et efficaces, sur l’environnement. 114 REE N°5/2015 LIBRES PROPOS 169. Pour ce qui est de la protection de la diversité biologique… les avancées ont été beaucoup moins significatives. S’agissant du changement climatique, les avancées sont hélas très médiocres… La déception du pape est à la hauteur de ses ambi- tions dans le domaine du climat, de la COP21 et de la suite qui pourrait en résulter. Responsabilité du marché, culture du déchet, et sobriété Le pape s’appuie sur une opinion devenue majori- taire chez les économistes : l’extension du marché ac- croît la richesse en générant une inégalité qui, de son point de vue, doit être régulée car : 109. Le marché ne garantit pas en soi le développe- ment humain intégral ni l’inclusion sociale. D’autant plus que le chômage crée une inégalité qui touche l’individu, car : 128. Le travail fait partie du sens de la vie sur terre. Le pape explicite son analyse économique à partir de l’expression « Le gagnant emporte tout », applicable de nos jours encore plus à la nouvelle économie qu’à celle des ressources naturelles. Une nouvelle source majeure d’inégalité économique est apparue. L’extension du marché conduit alors la concentration et l’augmentation des richesses qui permet une hyper- consommation. Et dans un monde clos, les déchets s’accumulent. La nouveauté de l’encyclique concerne la place accordée à la « culture du déchet ». La vision sys- témique d’un monde clos repositionne l’accumulation des déchets comme un des problèmes importants du monde moderne. Déchets visibles, solides et liquides, rejetés dans des décharges ou dans la mer, et qui s’accumulent et empoi- sonnent la vie sur Terre. Mais surtout les déchets invi- sibles de la combustion des sources fossiles à l’origine du problème climatique. A l’égard de la consommation, l’énergie présente un cas très particulier : aucune auto- régulation naturelle n’existe pour limiter l’hyperconsom- mation énergétique, à l’inverse de celles venant modé- rer la suralimentation ou l’accumulation des objets. La force de l’argumentation du pape repose sur l’intuition directe du présent et non pas sur les in- certitudes de l’avenir et ses inévitables spéculations. Sa vision de la pauvreté et de la destruction de la biodi- versité le conduit à appeler à l’action immédiate. La prio- rité donnée par le pape au présent lui évite de prendre parti sur l’exactitude des projections sur le dérèglement climatique et la pertinence des réponses associées. Une régulation générale vis-à-vis du bon usage des ressources non renouvelables et du contrôle des dé- chets s’impose. Malheureusement, la cinquième partie de l’ency- clique consacrée aux lignes d’orientation ou d’action s’avère en comparaison relativement superficielle par rapport à la profondeur de l’analyse des causes de la situation. L’encyclique n’évite ni le risque de l’anecdote ni celui de l’exagération, par exemple sur la spéculation sur les quotas de carbone ou en qualifiant les excès du chauffage et de la climatisation de « suicide collectif ». D’autres consommations comme le transport aérien auraient pu être évoquées car elles détruisent à rythme plus rapide les ressources. Comme « Tout est lié », l’analyse de l’opportuni- té d’une mesure ne peut être appréciée hors de son contexte local et global et de sa projection dans le temps. Elle nécessiterait une vision systémique qui n’est pas explicitée dans l’encyclique. Les multiples outils de régulation ne sont donc pas analysés dans l’encyclique, en particulier la taxe carbone. L’expérience nous apprend que la régulation juridique et les normes obligatoires constituent l’instrument primor- dial de la sobriété. Son complément, la taxe carbone, comporte un double effet, à la fois de diminution de la demande visant la sobriété mais surtout un effet im- portant de redistribution d’argent. Curieusement, quand les économistes évoquent la taxe carbone mondiale, ils prennent rarement en compte les nombreuses taxes car- bone existantes sous d’autres noms pour évaluer la me- sure nouvelle qu’ils proposent. Il y a en réalité autant de niveaux de taxes carbone possibles que d’instances légi- times à percevoir l’impôt. Et les économistes survalorisent l’effet sobriété et sous-valorisent l’effet redistribution. Aujourd‘hui la taxe carbone existe déjà dans le monde à différents niveaux, à une exception : la consommation des avions et des bateaux qui s’avitaillent hors sol et hors fiscalité. L’espace international est une sorte de paradis fiscal exempté de taxe sur les déchets. Le pape ne rentre pas dans ces considérations mais Il est regrettable que l’ONU n’ait pas cherché à mobiliser les opinions sur ce point dans les travaux sur le climat : une taxe carbone sur ce secteur aurait permis de lever les 100 milliards de dollars par an qu’il est si difficile de rassembler pour le Fonds vert. REE N°5/2015 115 LIBRES PROPOS La diversité du monde et l’extension du commerce Le pape insiste sur le caractère ambivalent du com- merce insuffisamment régulé. Le marché mondial crée des gagnants et des perdants et conduit à un monde uniforme qui ne valorise pas la diversité de la nature. Mais la diversité humaine importe encore plus, car. 145. La disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. Le pape défend alors une vision décentralisée de l’économie seule susceptible de respecter la richesse anthropologique et celle de la nature. La gestion d’un monde clos réclamera de nouvelles règles exercées à tous les niveaux et plus encore par une autorité mondiale plus puissante qu’aujourd’hui, par exemple pour accompagner l’extension du commerce in- ternational et demain le projet de grand marché transatlan- tique. L’ordre de la nature est progressivement remplacé par un ordre économique uniforme, alors que l’ordre politique mondial pour protéger la nature est encore balbutiant. De plus la nouvelle autorité mondiale devra s’insérer dans le monde politique existant. L’intervention politique peut alors être vue comme un système très complexe de régulation de droits et de taxes, construit à plusieurs niveaux du local au mondial comme une poupée russe. Mais une poupée russe qui serait elle-même en mouvement pour cha- cune des couches géographiques de régulation politique. Deux exemples illustrent cette idée. En Europe, l’euro a accentué l’unifor- mité du marché intérieur. Sans union fiscale et sociale, les déséquilibres s’accroissent. Une révision politique s’im- pose. Dans un domaine plus limité, le système électrique européen souffre actuellement, car la régulation du court terme est pilotée par l’Europe et celle du long terme par les Etats membres. Un exemple de double pilotage et de désynchronisation politique. Dans l’économie moderne interconnectée, comme dans la nature, « Tout est lié ». La politique devient alors l’art de la cohérence entre les régulations et situations existantes, et la coordination géographique et la syn- chronisation des nouvelles régulations. Conclusion Le pape s’adresse à tous les hommes et à tous les responsables politiques pour agir immédiatement et en profondeur. Il pense aussi aux jeunes qui doivent recevoir une éducation à une nouvelle « citoyenneté écologique » comprenant une formation esthétique appropriée à la préservation de l’envi- ronnement. Pour préserver « l’ordre admirable » de la nature, un équilibre doit être trou- vé entre sobriété matérielle et richesse immatérielle : 63. Si nous prenons en compte la complexité de la crise écologique et ses multiples causes, nous devrons re- connaître que les solutions ne peuvent pas venir d’une manière unique d’in- terpréter et de transformer la réalité. Il est nécessaire d’avoir aussi recours aux diverses richesses culturelles des peuples, à l’art et à la poésie, à la vie intérieure et à la spiritualité. Gilles Bellec est ingénieur général des mines. Il a acquis une expérience de la régulation publique de l’énergie en France en qualité de directeur de l’élec- tricité et directeur des hydrocar- bures au ministère de l’Industrie puis chez TOTAL et à l’OTAN. Il est aujourd’hui référent énergie au Conseil général de l’économie du ministère de l’économie et a une expérience d’enseignement sur l’énergie à l’université de Paris Dauphine, de Rennes 2 et à l’Ecole militaire de Saint Cyr Coëtquidan.