Les grandes étapes des télécommunications intercontinentales

Le câble, la radio, le satellite 18/01/2016
Auteurs : Bernard Ayrault
Publication REE REE 2015-5
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2015-5:14936
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Les grandes étapes des télécommunications intercontinentales

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REE N°5/2015 89 RETOUR SUR ❱❱❱❱❱❱❱❱❱ Bernard Ayrault Ancien directeur de Télécom Bretagne (Institut Mines Télécom) Membre émérite de la SEE Introduction Qu’on n’attende pas de cet article un éclairage technique, mais plutôt quelques réflexions sur trois grandes aventures technologiques, le câble, la radio puis le satellite, qui se sont succédé, et parfois concur- rencées, depuis le milieu du 19e siècle. Monsieur de la Palisse aurait remarqué qu’entre les continents on trouve souvent des mers, des océans même, qui de toute éternité ont représenté un milieu hostile pour l’homme et un lieu privilégié pour ses explorations et ses activités économiques : les télécommunications intercontinentales ont donc affronté puis surmonté un milieu hostile tout en symbolisant la nécessité des accords entre les pays riverains. Les considéra- tions géopolitiques sont donc très prégnantes depuis près de deux siècles à propos de télécommunications intercontinentales et nous en relèverons quelques aspects surprenants ou oubliés. Au temps de la Révolution, le télégraphe optique de Chappe a, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, permis le transfert d’un signal plus vite que la course de l’homme ou du cheval ; il s’est développé avec dynamisme tout au long de la première moitié du 19e siècle. La nécessité d’investissements impor- tants comme de règles nouvelles donnait un poids important à l’autorité régalienne : la marine nationale disposa rapidement d’une liaison entre le ministère et Brest et les préfets reçurent vite du ministère de l’Intérieur les consignes, y compris celles, discrètes en période électorale, qu’évoque Stendhal dans Lucien Leuwen. Une quinzaine d’années après la conquête, les hauts plateaux algériens étaient accessibles à par- tir d’Alger. Mais la Méditerranée restait un redoutable obstacle pour une transmission rapide des consignes gouvernementales : la mer joua un rôle essentiel dans les communications intercontinentales, comme dans l’essor et la gouvernance des empires coloniaux qui se constituèrent tout au long du siècle. Le regard historique suggère également quelques précieuses observations quant aux rapports entre le progrès des connaissances scientifiques, les déve- loppements technologiques et la diffusion sociétale. On aura l’occasion de remarquer, dans la succession des trois grands moyens, l’existence de plusieurs constantes de temps : est-ce un hasard si environ un demi-siècle sépare l’émergence de la radio de celle du câble, puis celle du satellite après l’essor de la radio ? La nécessité d’investissements massifs pour un « câblage » territorial ou international explique sans doute, avec l’inertie de la société, une telle durée. On s’étonnera par contre d’une durée plus courte, de l’ordre de deux décennies, entre les grandes décou- vertes et la mise au point de technologies efficaces. On verra également combien est fort le lien entre les pro- grès de la science et le développement des télécom- munications : l’histoire associe de grands noms dans les deux domaines et nombreux sont les physiciens illustres dont les travaux sont aux fondements des télé- communications, ou même à l’origine d’entreprises performantes. Les grandes étapes des télécommuni- cations intercontinentales Le câble, la radio, le satellite Science and technology have been contributing for centuries to essential human needs: food, lighting, clothing, and also com- municate. Since the early 19th century, the development of this last aspect has been spectacular and has involved three phases, each associated with a major scientific advance followed by a technological and entrepreneurial dynamism. The article presents some essential aspects of a story whose consequences widely structure the contemporary uses of com- munication and heavily contribute to globalization. ABSTRACT 90 REE N°5/2015 ❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱ RETOUR SUR Qu’il soit permis aussi dans ces considérations liminaires de souligner combien tout ce domaine a été tributaire des progrès de l’électronique depuis la fin du 19e siècle, puis de l’informatique depuis le milieu du 20e ; il n’est pas étonnant que la SEE, fondée aux temps de la fée électricité soit mar- quée de diverses façons par la prégnance des télécommu- nications intercontinentales : associée au prix qui honore Edouard Branly, elle décerne avec l’IEEE le prix Alain Gla- vieux, pour les progrès décisifs des turbocodes ; son grand prix honore le général Gustave Ferrié, grand nom de la radio, et c’est elle qui a eu l’honneur de recevoir en héritage la maison d’Ampère. Le courant continu et la télégraphie électrique Les grandes lois physiques du courant continu et les pionniers C’est de 1800 que date la pile de Volta, qui fait passer de l’électrostatique à l’électrocinétique ; dès 1809 on imagine un système 35 fils (i.e. autant que de lettres et de chiffres) qui permettrait de communiquer à distance par un jeu d’interrup- teurs, dès lors que l’on saurait détecter de faibles courants. Ce sera possible après les contributions décisives d’Oers- ted (1820 : action d’un courant sur un aimant) et d’Ampère (1821 : actions réciproques courant-aimant) qui instituent la boussole comme détecteur, puis après la mise au point des lois de l’induction (1840 : Faraday) grâce auxquelles on peut concevoir des électroaimants et construire les précieux galva- nomètres à cadre mobile. L’Europe des savants était alors une réalité efficace : dès 1833 Gauss et Weber réussissent une liaison expérimen- tale entre deux bâtiments de l’université de Göttingen et Wheatstone (l’homme du « pont », fort utile pour la mesure des faibles courants) et dépose des brevets qui conduisent à une liaison de 13 miles en 1838. En 1840 il propose de transmettre des signaux le long des voies ferrées qui com- mencent à sillonner l’Angleterre. Le passage au stade opérationnel Le génial Morse vient en Europe proposer le procédé de codage qui le rendra célèbre, mais il essuie partout un échec et on lui préfère le dispositif de Wheatstone ; avec ténacité il finira par faire adopter dans son pays l’alphabet qui restera en usage pendant un siècle et demi pour les communications maritimes. Avec retard sur l’Europe, on inaugure en 1855 la liaison entre Washington et Baltimore : depuis 10 ans, les Français ont mis en service les liaisons entre la capitale et Versailles (1842) puis Saint Germain (1845). Les compa- gnies se sont créées et, dans notre pays, on assiste à une dynamique croissance, simultanée sous le second Empire avec celle des chemins de fer : la machine à vapeur et l’élec- tricité sont bien les deux grandes innovations du 19e siècle. Wheatstone, qui est aussi un grand esprit entrepreneur, a créé avec Cooke l’Electric Telegraph Company et suggéré dès 1840 l’idée de liaisons sous-marines ; mais les premiers essais butent sur les questions d’étanchéité, de résistance mécanique et de corrosion. Mais déjà se fait sentir le besoin de coopération entre états et on crée le Bureau international des administrations télégraphiques, localisé en Suisse. A l’assaut des mers Sur terre le succès du nouveau télégraphe électrique est rapide et fait abandonner dès les années 1850 le télégraphe optique de Chappe, sensible le jour à l’aléa de la météo et de faible débit. Mais en mer, il faut, avant d’établir des liaisons opérationnelles, surmonter quelques difficultés : l’invention de la gutta percha va permettre de résoudre les questions d’étanchéité et, comme il n’est pas question de renoncer au cuivre en raison de sa forte conductivité, on structure le câble avec des torons d’acier qui assurent rigidité et résistance méca- nique lors de la pose ou du relevage. On arme des bâtiments propres à embarquer des dizaines puis des centaines de km de câbles et on tente l’aventure en 1865 d’une pose transat- lantique, avec deux navires partis des Etats-Unis et d’Angleterre à la rencontre l’un de l’autre ; comme pour presque toutes les liaisons maritimes cette première tentative échoue. Mais dès l’année suivante le Great Eastern (le plus grand navire de l’époque qu’on a armé pour la pose de câbles) réussit et récupère même le câble de l’année précédente : on est donc fondé à penser que ce numéro de REE célèbre le sesquicente- naire d’une très grande réussite technologique ! Figure 1 : Le Great Eastern. A son époque le Great Eastern était le plus grand bâtiment au monde ; il pose en 1865 le premier câble télégraphique transatlantique entre l’Irlande et les USA, puis en 1869, entre Brest-Déolen et Saint Pierre et Miquelon, le premier câble français. REE N°5/2015 91 Les grandes étapes des télécommunications intercontinentales Le câble, la radio, le satellite La décennie 1860 est d’ailleurs l’une de celles qui ont structuré les télécommunications avec la mise en service de liaisons, maritimes à travers la Manche, la Méditerranée, la Mer Rouge, la mer du Nord, et terrestres aux Etats-Unis ou en Europe, pour assurer la continuité télégraphique entre l’Angleterre et les Indes (avec une féroce concurrence !). On note aussi la création de diverses compagnies et centres industriels qui souvent perdurent de nos jours. La France, un peu frileuse au début, se reprend sous le se- cond Empire, période d’intense activité économique. Après quelques difficultés pour assurer des liaisons avec l’Afrique du Nord, elle confie au Great Eastern le soin de poser en 1869 le câble de Brest-Déolen à Saint Pierre et Miquelon, qui ensuite sera prolongé vers les Antilles. Cette implantation inaugure la tradition bretonne en matière de télécommu- nications intercontinentales ; ensuite ce sera Penmarch, Le Conquet puis Lannion et Pleumeur-Bodou… Le paysage et la concurrence au tournant du siècle En cette fin de siècle, qui voit aussi l’émergence du téléphone et en France le regroupement sous le sigle « PTT » des admi- nistrations assurant le transport de l’information, la télégraphie joue un rôle national et international croissant ; pour longtemps cela restera l’apanage du Morse car le câble tardera à devenir téléphonique. Au moment où la radio va faire irruption, c’est l’Angleterre qui avec 60 % des 300 000 km de câbles installés occupe une position dominante ; les Etats-Unis en ont 15 % et la France 10 % ; avec moins de 10 %, l’Allemagne et l’Italie qui viennent d’achever leur unification s’affirment comme des puis- sances régionales, avec d’ailleurs moins de colonies à joindre que l’Angleterre ou la France. La maitrise du télégraphe est devenue un outil de la puis- sance politique et, au moment de la crise de Fachoda en 1898, les Britanniques n’hésitent pas à bloquer les commu- nications françaises. Au plan économique le groupe Eastern exploite la moitié des liaisons, dont la majorité de la vingtaine de câbles transatlantiques installés dont la durée de vie sera d’environ 50 ans. De son côté la France gère plus de 20 liai- sons transméditerranéennes. A l’arrivée désormais proche de la radio, la guerre des prix a cessé après une baisse d’un facteur 400 en 25 ans, mais l’usage concerne encore essentiellement la politique et l’économie. La radio, conséquence des ondes de Maxwell et de Hertz La physique et les précurseurs On sait désormais que courants et aimants ne sont pas indépendants ; l’induction permet de créer des champs ma- gnétiques. Il revient à Maxwell de fournir en 1864 le cadre théorique unificateur ; en associant champs électrique et magnétique dans des ondes se propageant à la vitesse de la lumière, il inaugure une nouvelle ère de la physique, que l’on croit une apothéose… avant les coups de tonnerre que seront la relativité et les quanta. Il faudra une bonne vingtaine d’années pour que l’existence des ondes soit vérifiée par les célèbres expériences de Hertz (1887-8) : il produit par un procédé purement électrostatique un champ électrique alter- natif et constate, à distance, que l’air est ionisé. On est certes très loin d’un dispositif opérationnel de production et de modulation d’ondes, mais les progrès vont être fulgurants et il ne faudra qu’une dizaine d’années pour passer aux applications : on perfectionne l’émission avec les « condensateurs à décharge » et les antennes (Popov) et la réception avec le « cohéreur de Branly » dont la limaille de fer est sensible au champ magnétique. C’est alors qu’intervient Guglielmo Marconi, véritable génie qui intègre et optimise l’ensemble des progrès : en 1889, 12 ans seulement après le mémoire de Hertz, deux ans après un essai concluant où il a Figure 2 : Le monument de Wimereux célébrant la première liaison transmanche le 29 avril 1899. Au message de Guglielmo Marconi, gravé dans le marbre : Monsieur Marconi envoie à Monsieur Branly ses respectueux compliments par la télégra- phie sans fil à travers la Manche, ce résultat étant dû en partie aux remarquables travaux de Monsieur Branly, Edouard Branly répondit : Monsieur Branly remercie Monsieur Marconi de son magnifique succès et lui exprime son admiration. 92 REE N°5/2015 ❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱ RETOUR SUR « syntonisé » émission et réception, il réalise la première liaison entre Douvres et Wimereux dans le Pas de Calais. Deux ans plus tard il réalise la première liaison transatlan- tique et dans la foulée il crée la Marconi’s Wireless Telegraph Company qui va jouer pendant 65 ans un rôle essentiel. Prix Nobel en 1907 et capitaine d’industrie visionnaire, il va déve- lopper des réseaux internationaux performants et utiliser la radiotélégraphie pour communiquer avec les flottes civiles et militaires (l’alphabet Morse sera utilisé jusqu’en l’an 2000 pour ces applications spécifiques). Même si Marconi est le grand homme de cette période, l’Angleterre n’a pas le monopole de ce bouillonnement industriel : l’Allemagne crée avec Telefunken une industrie performante, mais en France on s’intéresse moins à cette aventure et Ducretet n’aura pas le même succès. Les mili- taires sont sensibles dans notre pays aux applications et le capitaine Ferrié devient célèbre en rétablissant par la radio les communications avec la Martinique : le tremblement de terre de la Montagne Pelée (1902) a détruit le câble avec la Guadeloupe. Gustave Ferrié installera au sommet de la tour Eiffel le laboratoire qui la sauvera et deviendra après la Grande Guerre l’officier français le plus décoré après Foch. En France, on préfère aux incertitudes économiques le renforcement régalien : au moment où Marconi ouvre le tra- fic commercial transatlantique, plusieurs ministères se par- tagent la tutelle des communications internationales (Guerre, Colonies, Travaux publics et PTT). L’essor de la radio La guerre va bouleverser les équilibres entre les deux modes de communications internationales : avant 1914, pour préparer la « revanche » puis pendant les opérations, le rôle du câble (qui par exemple permettait aux Allemands de commu- niquer avec ses espions en Amérique) et surtout celui de la radio, jouent un rôle souvent décisif ; la TSF est surtout canton- née à des applications militaires. Après-guerre, quand il sera possible de diffuser des émis- sions sonores, parlées ou musicales, les usages domestiques vont se développer et « TSF » va devenir l’acronyme usuel désignant dans notre pays la radiodiffusion, contrôlée par la puissance publique ; les postes de TSF resteront des objets massifs, qui à leur fonction sonore ajoutent un indiscutable aspect décoratif ! Une concurrence sévère et un partage des marchés La Grande Guerre a joué un rôle essentiel dans les usages, de sorte que le traité de Versailles qui règle les conditions de la paix revenue, attache de l’importance à ces nouveaux domaines techniques : on sait qu’il impose la fin de l’empire colonial allemand et son partage entre l’Angleterre et la France, mais il se soucie aussi d’empêcher le développement des télé- communications germaniques et ses câbles transatlantiques comme ses navires câbliers sont transférés aux vainqueurs. L’existence de leurs colonies respectives, qui représentent l’essentiel du continent africain, est prétexte au développement des réseaux internationaux de l’Angleterre et de la France ; mais les contraintes géographiques leur imposent de développer à la fois le câble et la radio. Pour éviter des coûteuses concurrences, chaque pays organise, dans sa sphère d’influence, l’optimisation de ses ressources et à la même époque se crée, par regroupe- ment de l’héritage de Marconi et du groupe Eastern, Cable and Wireless dont le titre même est emblématique de la dualité des moyens à mettre en œuvre et qui exerce une hégémonie peu contestée au plan mondial. C’est aussi la période où démarrent les communications téléphoniques qui assurent une véritable continuité intercontinentale. A cette époque les grandes compagnies américaines se développent avec dynamisme, cependant que notre pays peine à conserver 10 % du trafic mondial. Mais ses entre- prises restent performantes et seront en mesure d’assurer en 1954 la première liaison téléphonique transméditerranéenne en recourant de bout en bout à des ressources nationales. Trois pays seulement sont capables de cette autonomie : les USA, le Royaume Uni et la France ; ils vont donc naturellement jouer un rôle important à l’étape suivante. L’arrivée du satellite Une conséquence de l’effort de guerre Alors que se préparait dans les années 30 une seconde vie pour un câble devenu téléphonique, la deuxième guerre mon- diale va à la fois bouleverser les projets et susciter les progrès Figure 3 : La station de Radio Conquet en 1952. Pendant presque un demi-siècle avec l’indicatif TTU la station a joué un rôle très important pour la sécurité des flottes de commerce et de pêche. Le service français de radiocommunications maritimes a fermé le 28 février 2000 et la dernière émission de radiotélégraphie en Morse avait eu lieu le 31 janvier 1997. REE N°5/2015 93 Les grandes étapes des télécommunications intercontinentales Le câble, la radio, le satellite scientifiques et technologiques annonciateurs d’une nouvelle révolution, celle du satellite. Plusieurs domaines sont concer- nés, directement ou pas, par l’émergence de ce nouveau moyen de télécommunications, à commencer par la mise au point de fusées (avec la maîtrise de nouveaux combustibles). L’électronique nécessaire pour la mise au point des radars, puis rapidement après la fin de la guerre celle des premiers or- dinateurs (à lampes !) va susciter des progrès considérables ; et surtout les recherches, entreprises dès le début des années 40 aux USA et amplifiées par le conflit, vont déboucher sur le transistor et les dispositifs solides. Il ne faudra qu’une douzaine d’années pour que com- mence, avec le lancement de Spoutnik en octobre 1957, une compétition acharnée entre les USA et l’URSS pour les appli- cations satellitaires civiles – mises en avant avec un sens aigu de la communication – et militaires, toujours plus discrète- ment évoquées. La conjonction de la vision gaullienne et de le volontarisme de la Direction générale des télécommunica- tions (DGT) permettront à la France de jouer rapidement un rôle important dans le spatial ; l’importance des communi- cations transatlantiques imposait une collaboration entre les USA et leurs alliés d’Europe occidentale et dès juillet 1962 a lieu la première liaison entre Andover aux USA et Pleumeur- Bodou. Le radome qui abritait la gigantesque antenne cornet va devenir célèbre et il reste, plusieurs décennies après, le symbole du spatial français, clou de la Cité des télécoms qui attire chaque année 100 000 touristes. Il faudra encore cinq ans après Telstar, pour qu’un satel- lite géostationnaire permette la mise en service d’un service commercial, assuré par Early Bird, premier de la série Intelsat, et capable d’assurer à la fois 240 circuits téléphoniques et un canal de télévision. Il faudra bien des progrès dans l’élec- tronique pour passer à des antennes de taille raisonnable pour les stations terriennes, puis, assez rapidement, pour les antennes domestiques. Concurrence et/ou usages spécifiques ? Le satellite offre immédiatement des perspectives inno- vantes puisqu’il s’affranchit – ou semble s’affranchir – de la localisation à la surface du globe. L’Afrique est certes un immense continent où les besoins offrent des perspectives considérables, mais les opérateurs des nouveaux pays sont trop fragiles pour envisager une massification rapide de la clientèle car l’amortissement des infrastructures terrestres et la location des circuits satellitaires restent économique- ment hors de portée. La question capacitaire se posera rapidement malgré des progrès spectaculaires et le besoin de transmettre des images, fixes ou animées, va favoriser les applications descendantes (diffusion) et limiter à des « niches » celles, interactives, nécessitant une voie mon- tante. Les volontés régaliennes autant que les contraintes éco- nomiques expliquent aussi que les applications satellitaires s’orientent vers des applications « descendantes » (radiodif- fusion et télévision) ainsi que vers celles n’impliquant que de faibles écots de la part des pays en voie de développe- ment (météo par exemple). Bien sûr les pays occidentaux développent de leur côté des applications commerciales (via Intelsat, bel exemple coopératif) ou scientifiques (géodésie, observation terrestre), mais à cette époque de guerre froide les pays de l’Est ne sont guère concernés tandis que les grands pays asiatiques restent encore loin de ces aventures technologiques. Figure 4 : Vue aérienne contemporaine du Radôme de Pleumeur-Bodou. Le Radôme abrite encore l’immense antenne cornet qui reçut le 19 juillet 1962 le premier signal de Mondovision, émis d’Andover aux USA. En service jusqu’en 1982, il constitue la partie spectaculaire de la Cité des télécoms qui est depuis 1991 le plus grand parc européen dédié aux télécommunications. Les antennes périphériques ne sont plus utilisées depuis la fermeture du Centre de télécommunications spatiales (CTS). Figure 5 : Mise au point du premier satellite commercial de télécommunications. C’est le 9 avril 1965 qu’Intelsat 1 (Early Bird), placé sur une orbite synchrone (géostationnaire), établit la première liaison télévisée entre l’Europe et les USA, captée à Pleumeur-Bodou. 94 REE N°5/2015 ❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱ RETOUR SUR Pourquoi la radio et le câble ont-ils si bien résisté ? Les infrastructures existantes, qu’elles fassent appel au câble ou aux faisceaux hertziens, ont le mérite de pouvoir être incrémentées en fonction des besoins ou des possibilités éco- nomiques ; la population mondiale se concentre au voisinage des mers, ce qui favorise les perspectives du câble. La date de 1956 est à cet égard très importante avec la pose du premier câble transatlantique téléphonique (TAT 1). A cette époque, chaque nouveau câble transatlantique, de la série TAT, double ou presque, environ tous les deux ans, la capacité cumulée de tous ceux qui l’ont précédé et débouche sur des réseaux nationaux largement développés. Et surtout se profile une nouvelle génération : d’abord télé- graphique, ensuite téléphonique, le câble va devenir optique : c’est en 1961 qu’est réalisé le premier laser à semi-conduc- teur et la décennie 60 voit se développer les fibres optiques. Quand on aura réussi à accorder fenêtres de transparence des fibres et longueur d’onde des nouvelles sources, on sera en mesure de réaliser des liaisons à gros débit entre centraux téléphoniques relativement proches, à Chicago en 1977 puis à Paris en 1980, entre Tuileries et Philippe Auguste. La prééminence du câble est-elle définitive ? De nouvelles percées scientifiques La limitation en distance des liaisons par fibre optique tient plus à l’existence de plusieurs modes, qui ne permettent pas de conserver la phase de l’onde, qu’à l’affaiblissement du signal. Pour des liaisons distantes, il faut, et il suffit, de passer à des fibres monomodes : dès lors que leur mise au point sera réalisée, les progrès seront rapides tant au plan national où, après l’installation de liaisons interurbaines, la question du câblage se posera rapidement, qu’au plan international ; c’est en 1988 qu’est posé TAT 8 le premier câble optique, pour lequel il a fallu résoudre le paradoxe de la rigidité du câble et de la fragilité de la fibre : de fait celle-ci est libre dans une cannelure hélicoïdale à l’intérieur d’une structure armée. Le multiplexage en longueur d’onde, grâce à des disposi- tifs purement optiques, augmente d’autant la capacité d’une fibre et, comme un câble comprend quelques paires, la question du débit se pose avec moins d’acuité, même si le transport de plusieurs centaines de signaux de télévision puis le trafic Internet vers les Data Centers américains stimule une très forte croissance de la demande en Europe. Les câbles optiques ont atteint une maturité technologique qui se manifeste par des réseaux terrestres optiques de bout en bout, où la fibre se substitue au cuivre : même si la silice est abondante et le fibrage peu coûteux, cela correspond à des investissements massifs, qui justifient souvent un usage par- tagé entre des opérateurs concurrents ! L’idée de Wheatstone de disposer des câbles le long des voies ferrées trouve 150 ans après de nouvelles concrétisations… Mondialisation et nouvelles coopérations A l’échelle internationale, pour les liaisons intercontinen- tales, la coopération pour la mise en place des infrastructures est la règle ; déjà depuis plus d’un siècle leur développe- ment a nécessité des ententes à la fois techniques, écono- Figure 6 : Un des fleurons de la flotte d’Orange Marine : le René Descartes - (Photo d’Orange Marine). REE N°5/2015 95 Les grandes étapes des télécommunications intercontinentales Le câble, la radio, le satellite miques et diplomatiques, rendues plus faciles par la création de l’Union internationale de télécommunications (UIT). Désormais chaque projet important nécessite la création d’un consortium associant plusieurs dizaines de partenaires, parmi lesquels les quelques opérateurs possédant des na- vires câbliers jouent un rôle pilote. Ainsi de l'Europe occiden- tale à l'extrême Orient (Chine et Japon) se sont déployés les câbles de la série “Sea Me We” dont les bretelles desservent l’ensemble des pays méditerranéens africains, orientaux et asiatiques ayant une façade maritime. Orange Marine, filiale de l’opérateur historique, est l’héri- tière d’une longue tradition qui, à trois reprises, a baptisé du nom d’Ampère un navire câblier ; avec six navires modernes, dont les récents René Descartes et Pierre de Fermat, elle est l’une des quelques entreprises mondiales actives dans un secteur dont nous utilisons chaque jour les infrastructures. Elle fait partie du consortium qui a récemment battu plu- sieurs records, avec la pose, en une seule fois (90 jours de mer !) d’un câble de 9 000 km entre les Etats-Unis et le Japon atteignant une profondeur inédite de près de 9 km. Ces nouvelles liaisons sont évidemment aussi robustes que possible : pour se prémunir des accrochages accidentels, on a recours de plus en plus à un ensouillage profond lors de la pose ; il faut d’imposantes charrues tirées par le câblier pour réaliser l’enfouissement, non seulement sur le plateau continental, mais largement au-delà. Mais ces accidents ne sont pas les seuls qui peuvent endommager les câbles : comme en 1902 près de la Martinique, comme en 1929 où plus de la moitié des câbles transatlantiques furent détruits (entrainant la ruine de plusieurs compagnies), les trem- blements de terre sont à redouter. Quand ils surviennent, comme ce fut le cas ces dernières années au large de l’Algérie ou de la Chine, il faut des capacités de dépannage et des navires prêts à prendre la mer avec les moyens de récu- pération et de réparation : pour optimiser les ressources à mettre en jeu comme les délais d’intervention, de nouveaux accords de coopération ont été conclus, qui mutualisent l’en- semble des navires câbliers. Conclusion Au moment où ces lignes sont écrites, il y a 150 ans qu’est entré en service le premier câble télégraphique inter- continental. Depuis, les progrès scientifiques et techniques ont alimenté une extraordinaire aventure, qui a rappro- Figure 7 : ‘’Hector’’, l’engin d’ensouillage profond des câbles sous-marins - (Photo d’Orange Marine). 96 REE N°5/2015 ❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱❱ RETOUR SUR ché les états et illustré les retombées, souvent rapides de recherches fondamentales. Le 19e siècle, qui fut celui de l’électricité et de l’électromagnétisme se perpétue à notre époque avec des dispositifs utilisés quotidiennement par des milliards d’êtres humains et qui ont souvent intégré quelques éléments des révolutions relativiste et quantique du siècle suivant. Ces progrès provoquent l’enthousiasme de ceux qui après les avoir bien modestement accompagnés, en mesurent rétrospectivement l’histoire ; mais ils sont aussi susceptibles d’inspirer des poèmes ainsi qu’en témoigne le délicieux pastiche d’un sonnet de Hérédia, celui-là même qui avait, à l’époque du Great Eastern, réalisé une liaison poétique entre les continents, et ... de ce récif battu du flot kymrique, Respiré dans le vent qu’embauma l’air natal La fleur jadis éclose au jardin d’Amérique. Eléments bibliographiques Deux ouvrages méritent d’être mentionnés pour l’impor- tance et la précision de leur documentation ; ces deux ou- vrages sont malheureusement épuisés. Télégraphes et téléphones : de Valmy au microprocesseur - Le Livre de poche, 1981, N° 5581. Leclerc, Du Morse à l’Internet (150 ans de télécommunica- tions par câbles sous-marins). Edité en 2006 à La Seyne sur Mer par l’Association des amis des câbles sous-marins (AACSM). LE CÂBLE Par Reboux & Muller Sur un lit onduleux d’algues aux lents rameaux, Dans un vallon marin de la verte Atlantide, Le câble monstrueux qu’éclaire un jour livide Se déroule, tordant deux longs muscles jumeaux. A son derme rugueux s’incrustent les émaux Des conques où la mer dort un sommeil limpide Et dans ce fil de chanvre et de laiton, rapide, Frissonne en sourds éclairs le passage des Mots. Les grands requins blancs et les horribles scombres Des gouffres bleu d’en haut plongent aux gouffres sombres En frôlant les fucus de leur ventre poli. Et parmi les coraux où s’enfuit le câble, Ils s’étonnent, roulant leurs gros yeux pleins d’oubli, De cet inerte et long serpent inexplicable. Bernard Ayrault, membre émérite de la SEE, a été directeur de Télécom Bretagne. Depuis sa retraite, il s’entraîne à quelques exer- cices d’écriture et assure, pour la REE, la respon- sabilité de plusieurs rubriques dont une « chro- nique » régulière ; il s’y efforce de faire partager sa passion pour la culture scientifique.