Technologies numériques et environnement

24/10/2015
Publication REE REE 2015-4 Dossier TIC et énergie
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2015-4:14181
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Technologies numériques et environnement

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REE N°4/2015 39 TIC ET ÉNERGIE DOSSIER 1 Technologies numériques et environnement Par Cédric Gossart1 , René Garello2 Maître de conférences, docteur en sciences de gestion, Télécom École de Management1 Professeur, docteur en sciences du signal, Télécom Bretagne2 This paper discusses the relationship between digital technologies and environment. The aim is to better unders- tand to which extent these technologies can help us to reduce our negative ecological impacts, what are their own ecological impacts and how they can be overcome. To do so, we suggest a taxonomy of the relationship between digital technologies and environment, give examples about how these technologies can help to preserve this environment, and discuss the limits of green digital technologies to save the planet. ABSTRACT Introduction Afin de mieux comprendre sous quelles conditions les technologies numériques pourraient contribuer à améliorer la qualité de vie des habitants de notre planète, cet article examine les liens (positifs et négatifs) entre ces technologies et l’environnement. Il four- nit des exemples concrets d’applications des technologies numériques contri- buant à réduire les impacts écologiques négatifs des sociétés humaines, mais aborde aussi la question des limites à ces contributions. Quels liens entre technologies numériques et environnement ? Les technologies numériques com- prennent à la fois des matériels (hard- ware) et des logiciels et bases de données (software)1 . Nous explorons dans cet article les liens entre ces tech- nologies et l’environnement, c’est-à- 1 Voir la définition des TIC (technologies de l’information et de la communication) propo- sée par l’OCDE sur http://www.oecd.org/sti/ ieconomy/2771153.pdf. Dans cet article, à la place de « TIC » nous avons préféré le terme de « technologies numériques ». Figure 1 : Représentation des liens entre environnement et technologies numériques. 40 REE N°4/2015 TIC ET ÉNERGIEDOSSIER 1 dire les écosystèmes naturels au sein desquels évolue l’espèce humaine. Deux questions principales nous préoc- cupent : les technologies numériques peuvent-elles contribuer à réduire nos impacts écologiques négatifs ? Quels sont les impacts propres à ces techno- logies et comment peut-on les limiter ? Les interventions des sociétés hu- maines sur leur environnement se produisent à travers cinq milieux ou envi- ronnements différents : l’environnement spatial, l’environnement terrestre, l’envi- ronnement atmosphérique, l’environne- ment côtier et l’environnement marin. Sur la base de ces définitions, nous pro- posons ci-dessous une taxonomie des relations entre technologies numériques et environnement qui permet de mieux répondre aux deux questions posées. Les relations entre technologies nu- mériques et environnement sont sur- tout connues par les données que les premières permettent de collecter sur le second, par les résultats des exercices de modélisation informatique et par les multiples canaux de diffusion d’informa- tions sur notre environnement offerts par le numérique. Toutefois, comme nous le verrons plus loin, ces technolo- gies ont aussi une face cachée qui nuit aux écosystèmes naturels. La taxonomie que nous proposons ici s’inspire de celle proposée par le Système mondial des systèmes d’obser- vation de la Terre (GEOSS : Global Earth Observation System of Systems)2 . Elle propose une représentation des liens entre environnement et technologies numériques, synthétisée dans la figure 1. Le premier niveau de la figure 1 dé- cline les différents milieux écologiques de notre planète, avec lesquels les humains sont susceptibles d’interagir, notamment par l’intermédiaire des tech- nologies numériques. Au deuxième 2 Voir http://www.earthobservations.org/geoss. php niveau, on trouve les technologies numériques qui permettent d’observer cet environnement mais qui ne sont pas inertes à son égard. Le troisième niveau, est celui des parties prenantes susceptibles d’être impliquées par les retombées positives ou négatives des technologies numériques. Dans la figure 1, la composante n° 3 montre les secteurs dans lesquels opèrent les parties prenantes utilisant les techno- logies numériques pour l’environnement. Ces acteurs, aussi appelés « utilisa- teurs finaux » ou “end users” en anglais, peuvent par exemple utiliser les données produites à l’aide de ces technologies pour diminuer les risques d’inondation ou pour réduire les consommations énergétiques des utilisateurs. En fin de compte, les technologies numériques peuvent être mises « au ser- vice de l’environnement » de plusieurs manières3 . Elles peuvent tout d’abord être utilisées pour mieux connaître cet environnement (monitoring), notam- ment à travers les activités suivantes : plates-formes… ; par réseaux…) ; géophysiques et écologiques décrits par des modèles ; - tion de paramètres pertinents, con- struction de modèles, simulations… Les résultats de ces analyses pour- ront ensuite contribuer à sensibiliser les parties prenantes aux enjeux écolo- giques, qu’elles soient ministres, patrons d’entreprises ou simples citoyens. Elles vont permettre de mieux protéger les écosystèmes naturels, de prévenir diffé- rents types de risques ou de concevoir de nouveaux produits et services. La production de données environnemen- 3 https://www.earthobservations.org/documents/ ministerial/geneva/MS3_GEO%20Report_on_ Progress_2011_2013.pdf tales est telle que l’on parle désormais de « données environnementales mas- sives ». Les technologies numériques peuvent aussi fournir des moyens de diffusion de ces informations afin de toucher le plus grand public possible pour in fine influencer les modes de production et de consommation. Elles peuvent également permettre de ré- duire les impacts écologiques d’autres secteurs que le leur (secteur énergé- tique, transport…). Mais les technologies numériques n’étant pas neutres pour l’environne- ment, elles doivent réduire leurs propres impacts écologiques (consommation de ressources épuisables, émissions de gaz à effet de serre, consommation d’éner- gie, utilisation de produits toxiques…). Cela passe par une stratégie d’écoinno- vation, visant par exemple à réduire les consommations énergétiques des équi- pements matériels et logiciels, ainsi que la quantité de déchets électroniques. Cette stratégie commence par une ana- lyse des impacts, à savoir dans le meil- leur des cas par une analyse du cycle de vie (ACV). Cette méthode très coûteuse permet d’évaluer une large palette d’im- pacts négatifs pour chacune des phases du cycle de vie d’un produit ou service (conception, production, distribution, uti- lisation, fin de vie). Les impacts écologiques des technologies numériques On parle peu de cette face cachée de « l’immatériel », mais les technologies numériques génèrent quantité d’im- pacts écologiques négatifs à chaque phase de leur cycle de vie. Ceci est valable pour les produits numériques comme les composants et les cartes électroniques, les ordinateurs, télé- phones et réseaux associés, les produits électroniques grand public, écrans, ou li- seuses, et pour les services numériques comme la programmation informatique ou le traitement de données [1]. REE N°4/2015 41 Technologies numériques et environnement Concernant la phase de fabrication, les éléments les plus impactants sont les composants électroniques, les écrans et les batteries. Les principaux impacts sont l’épuisement des métaux, l’éco- toxicité terrestre, la toxicité humaine, l’eutrophisation et le réchauffement climatique. Les impacts de la phase de transport restent négligeables par rap- port à ceux des autres phases, y com- pris dans les cas où ils sont effectués par avion. Quant à la phase d’utilisation, les impacts sont directement fonction de la quantité d’énergie consommée par les terminaux, les réseaux, ou les serveurs. Les impacts les plus impor- tants sont alors le réchauffement clima- tique et l’eutrophisation. Enfin, concernant la phase de fin de vie, ses impacts étant assez mal modélisés, il est difficile de tirer des conclusions générales comme pour les phases précédentes. Précisons simple- ment que les effets négatifs des autres phases peuvent être compensés par des effets positifs générés par la gestion responsable de la fin de vie des techno- logies numériques. Le recyclage d’une technologie numérique réalisé selon les règles de l’art permet par exemple de récupérer des métaux qui pourront être réutilisés, comme l’or (métal très polluant à l’extraction), et d’éviter les pollutions liées à la fin de vie (furanes, déchets toxiques...). Enfin, la mauvaise gestion de la fin de vie des technologies numériques soulève également des en- jeux géopolitiques et de justice sociale majeurs [2]. Le monitoring de l’environ- nement – Technologies nu- mériques et bien-être social Le bien-être social lié au secteur énergétique Des capteurs intelligents (smart me- ters) aux réseaux intelligents (smart grids), nombreux sont les bénéfices que peuvent apporter les technologies numériques aux acteurs s’intéressant aux enjeux énergé- tiques. Par exemple, dans la perspective de la mise en place des smart grids, des chercheurs de Télécom SudParis tra- vaillent avec Renault et EDF sur l’utilisa- tion des technologies numériques afin de favoriser le stockage d’électricité dans les batteries des véhicules électriques la nuit quand celles-ci sont au repos. De même, la réduction du coût énergétique fait l’objet d’études sur les transports en com- mun intelligents avec optimisation du taux d’occupation des transports ferroviaires. Enfin, les activités de recherche sur les technologies numériques sans fil se pré- occupent de la réduction des consomma- tions d’énergie et des émissions d’ondes électromagnétiques. À ce sujet, le groupe TELICE (Télécom Lille) mène des travaux sur les communications passant par les lignes d’énergie (courant porteur en ligne ou CPL). Cette équipe a étudié la possi- bilité d’utiliser le réseau d’énergie des véhicules comme réseau de commu- nications. Récemment, l’industrie aéro- nautique s’est intéressée à la solution CPL dans le cadre du développement de l’avion « plus électrique ». Des études théoriques de caractérisation, modé- lisation et calcul de performances de liaisons pour ces diverses applications aéronautiques sont en cours, en paral- lèle avec des expérimentations rendues possibles grâce à l’utilisation d’un mo- dem versatile haut débit développé par IEMN/TELICE. Un autre projet intitulé “Smart City” s’intéresse à la coexistence des CPL associés au smart grid avec les CPL “in-home”. Le bien-être social lié aux milieux naturels Ainsi que nous l’avons présenté en introduction, cinq milieux naturels for- ment notre environnement : l’espace, l’atmosphère, les surfaces continen- tales, l’océan et les zones côtières. Nous nous concentrons dans ce paragraphe sur les deux milieux les plus observés à l’Institut Mines-Télécom par les capteurs à bord de satellites : le maritime et le terrestre. La surveillance maritime Ce domaine inclut les communica- tions sous-marines entre capteurs et entre engins sous-marins ou aériens vers des mobiles off-shore. Quant à l’utilisa- tion des technologies numériques pour produire et gérer l’énergie (éoliennes marines, etc.), ce sont des domaines de recherche en pleine expansion. Les technologies numériques permettent aussi de suivre les pollutions pétrolières en mer, car elles favorisent l’identification des coupables de dégazages qui sont à l’origine de la grande majorité des pol- lutions maritimes d’hydrocarbures, loin devant les accidents de tankers. Le système océan Les technologies numériques ont un rôle important à jouer dans l’étude et la modélisation des dynamiques des systèmes océaniques. De manière générale, il s’agit de développer des outils et méthodes de télédétection spatiale de la surface de l’océan ou de télédétection acoustique sous-marine. Les techniques d’acoustique passive et les modèles numériques opérationnels sont par exemple capables d’extraire, de caractériser et de modéliser les dyna- miques des composantes abiotiques comme les paramètres géophysiques tels que courants ou vagues. Les tech- nologies numériques permettent aussi de suivre des traceurs géophysiques tels que la salinité ou la température, mais aussi des traceurs biotiques d’intérêt halieutique comme le plancton et les poissons. Ces développements doivent notam- ment permettre d’appréhender l’impact des changements climatiques, notam- ment en termes d’évènements extrêmes (prévision des hauteurs de vagues sur les 42 REE N°4/2015 TIC ET ÉNERGIEDOSSIER 1 côtes françaises en cas de tempête au mi- lieu de l’Atlantique, prévision des risques de dépassement de digues, cf. Xynthia ou Fukushima). Les écosystèmes marins côtiers sont identifiés parmi les problé- matiques thématiques centrales dans les années à venir du fait des enjeux socio- économiques associés (par exemple le suivi et l’impact de l’aménagement dans les zones littorales et portuaires). L’agriculture Les technologies numériques peuvent favoriser une gestion intégrée des pesti- cides (Integrated Pest Management), permettre de détecter des plantes inva- sives pour anticiper l’eutrophisation, de modéliser les bassins versants pour suivre l’écoulement des eaux et mettre ainsi en évidence l’impact des nitrates sur l’apparition des algues vertes, de suivre l’évolution des « corridors écolo- giques », etc. Par exemple, l’École des Mines d’Alès a travaillé à des mesures de vents pour aider les agriculteurs à savoir à quel moment ils pouvaient procéder à l’épandage. Les ressources en eau et les forêts Les acteurs s’intéressant à la ressource en eau pourront par exemple s’appuyer sur les technologies numériques pour le monitoring des zones de sécheresse et ceux concernés par les forêts pourront surveiller l’évolution de la couverture forestière ou prévenir les incendies, tout en suivant l’état de la biodiversité (voir par exemple le projet EuroGEOSS, www. eurogeoss.eu). Un accent très fort est aujourd’hui mis sur l’interopérabilité et les avantages sociétaux et économiques de telles approches. L’évolution climatique Ce terme générique est transversal aux autres aspects qui sont dévelop- pés ici. Les différentes composantes de l’environnement (agriculture, forêts, res- sources en eau, océans…) et les interac- tions avec les technologies numériques sont bien évidemment concernées. Par exemple, le projet MEGATOR (Télécom ParisTech) visant à suivre l’évolution des glaciers de la vallée de Chamonix, montre l’usage que l’on peut faire des technolo- gies numériques pour réaliser une obser- vation objective de changements ayant un impact potentiel sur le climat. Le bien-être social lié à la prévision et gestion des risques de pollution Des capteurs à la diffusion des don- nées au grand public en passant par les modèles d’analyse des pollutions, les réseaux de mesure de la qualité de l’air en Europe offrent un bon exemple du rôle joué par les technologies nu- mériques pour faire face au défi de la pollution atmosphérique. Par exemple, l’École des Mines d’Alès travaille sur les risques industriels environnementaux en vue de cartographier la vulnérabi- lité de l’Homme et l’environnement. Des chercheurs de Télécom Lille s’inté- ressent à la problématique de la loca- lisation de sources polluantes par un réseau de capteurs, l’estimation de leurs caractéristiques (masse, instant de rejet, type de rejet), ainsi qu’à la prédiction de l’évolution de la toxicité. Sur cette problématique, enjeu majeur pour la sauvegarde des écosystèmes pollués, Telecom Lille développe un partenariat avec la division Direction des applica- tions militaires du CEA. L’accroissement récent du volume et de la diversité des données relatives aux problématiques sociales et environne- mentales permet une appréciation quan- titative de la dynamique liée à la fois aux activités humaines et à leurs impacts. Ces mêmes données ont aussi permis le développement de modèles, ainsi que d’un nouveau domaine de recherche consacré à la mise en place d’une ana- lyse des risques systémiques liés aux activés humaines (transport, énergie). Ce courant analyse également l’impact d’évènements climatiques sur les activi- tés humaines, ainsi que les interdépen- dances complexes qui existent entre ces deux réalités. Mais si les technologies numériques peuvent contribuer à « sau- ver la Planète », elles souffrent aussi de leur lot de toxicités. Les limites des éco-TIC Malgré leur capacité à produire de l’information sur notre environnement et de permettre d’écoconcevoir de nou- veaux produits et services, les éco-TIC4 sont loin d’être des baguettes magiques à verdir la planète. En effet, elles com- portent de sérieuses limites, dont la principale semble être l’existence d’« ef- fets rebond » qui annulent tout ou partie de leurs bénéfices écologiques. Entre 1982 et 2012, tandis que l’intensité énergétique finale5 en France avait dimi- nué d’un tiers, la consommation finale d’énergie avait augmenté de 15 %, en passant de 134 à 154 Mtep [3]. Dans le cas des technologies numé- riques comme les serveurs, les gains en termes d’amélioration de l’efficacité énergétique pourraient également être absorbés par une augmentation de la de- mande de stockage numérique d’infor- mations, ce qui annulerait les bénéfices environnementaux de cette amélioration. L’invention de l’effet rebond Dans l’Angleterre du 19e siècle, le charbon était essentiel au succès de la 4 Traduction française du terme anglais “green information technology”, les éco-TIC sont des « Techniques de l’information et de la commu- nication dont la conception ou l’emploi per- mettent de réduire les effets négatifs des acti- vités humaines sur l’environnement ». Source : Journal Officiel du 12/07/2009, http://www. legifrance.gouv.fr/jo_pdf.do?cidTexte=JORFT EXT000020835844 5 L’intensité énergétique finale désigne la quan- tité d’énergie finale utilisée pour produire une unité de produit intérieur brut. REE N°4/2015 43 Technologies numériques et environnement révolution industrielle, et l’on craignait l’épuisement de cette ressource straté- gique. Pour éviter ce drame économique, des ingénieurs sont parvenus à exploiter le charbon de manière plus efficace dans l’espoir d’en repousser l’épuisement. Mais c’est l’inverse qui se produisit, car en exploitant cette ressource fossile de manière plus efficace, son prix est deve- nu plus accessible et sa consommation a augmenté, comme l’avait prédit en 1865 l’économiste William Stanley Jevons dans son livre “The Coal Question”. Ce n’est que bien plus tard que sera proposé le terme d’effet rebond pour qualifier ce « paradoxe de Jevons » [4]. On distingue trois catégories d’effets rebond, directs, indirects, et structurels [5] : lorsqu’une baisse du coût de l’éner- gie induit des réductions de prix qui déclenchent une augmentation de la demande pour le bien coûtant le moins cher : par exemple, si une machine à laver consomme moins d’énergie, ses utilisateurs peuvent se permettre de laver leur linge plus souvent ; est celle des effets rebond indirects : quand une ressource est utilisée plus efficacement et que son prix baisse, les ressources financières dégagées induisent la consommation d’autres produits. Par exemple, si une famille économise de l’argent en isolant son appartement, elle peut dépenser cet argent en achetant une plus grosse voiture. Les bénéfices écologiques générés par l’isolation du logement se- raient donc absorbés par les impacts négatifs d’un nouveau produit éven- tuellement plus polluant ; - bond concerne ceux qui touchent l’ensemble de l’économie. Ceux-là apparaissent lorsque la baisse des prix de l’énergie induit une réduction des prix des biens intermédiaires et finaux dans toute l’économie et provoque des changements structurels dans les modes de production et les habitudes de consommation. Par exemple, un carburant moins cher permet d’habiter plus loin de son lieu de travail. Si de nombreuses études sectorielles ont été faites dans le cas du secteur au- tomobile ou du bâtiment, il existe en re- vanche encore peu de mesures d’effets rebond dans le secteur du numérique. Nous expliquons ci-dessous comment les trois types d’effets rebond peuvent se traduire dans le numérique, et dis- cutons dans la conclusion de cet article des conséquences des effets rebond du numérique. Les effets rebond du numérique Les effets rebond directs du numé- rique concernent par exemple les micro- processeurs. Comme ils sont de plus en plus petits, chacun d’entre eux nécessite en valeur absolue moins de matériaux pour être fabriqué. Par conséquent, leur prix baisse et leur demande explose, de nouveaux modèles venant rapidement remplacer les plus lents, ce qui contri- bue en outre à accélérer l’obsolescence des ordinateurs. La miniaturisation des technologies numériques peut égale- ment avoir un effet démultiplicateur sur leur demande : les économies de matières générées par la miniaturisation vont alors être absorbées par la multi- plication du nombre de petits appareils électroniques. Ce « paradoxe de la miniaturisation » est illustré dans le cas de la Suisse, où entre 1990 et 2005 la masse physique moyenne d’un téléphone mobile a été divisée par 4,4, alors que la masse totale de tous les téléphones utilisés en Suisse avait été multipliée par 8, le nombre d’utilisateurs ayant explosé. Un autre exemple concerne les gains d’effica- cité obtenus grâce à la virtualisation des centres de données. Pour un volume de données stockées constant, cette tech- nique permet de diminuer le nombre LES AUTEURS Cédric Gossart travaille sur les stra- tégies et politiques d’innovation dans les secteurs des éco-TIC (green IT) et de l’énergie (LED). Il s’intéresse aux liens entre TIC et environnement (impacts écologiques & écoconcep- tion des TIC), ainsi qu’aux stratégies de transition vers un développement durable. Il anime avec René Garello le réseau thématique « TIC & Envi- ronnement » de l’Institut Mines-Té- lécom, est membre du GDS ÉcoInfo du CNRS, administrateur de l’Office français de la Fondation pour l’édu- cation à l’environnement en Europe et président de l’ONG Enda Europe. René Garello travaille sur le monito- ring des océans par les technologies numériques (télédétection, traite- ment du signal, analyse statistique et spectrale appliquée à la détection et caractérisation de la surface de l’océan). Au cours des deux dernières décennies, il a travaillé au développe- ment d’outils de traitement du signal et de l’image permettant d’inter- préter les signaux radar et extraire les caractéristiques de surface de la mer, qu’elles soient naturelles (vent, vagues, courants) ou artificielles (na- vires, pollution). Il préside l’Oceanic Engineering Society de l’IEEE. 44 REE N°4/2015 TIC ET ÉNERGIEDOSSIER 1 de serveurs et de réduire le coût de l’octet stocké, d’où une explosion de la demande d’espace de stockage de données. De 1986 à 2007 la capacité mondiale de traitement de données aurait augmenté cinq fois plus vite que la croissance économique [6]. Les effets rebond indirects appa- raissent lorsqu’une production plus efficace d’une ressource entraîne une diminution des prix des biens et ser- vices qui l’utilisent, ce qui induit une augmentation de leurs ventes et donc la consommation d’autres ressources. Par exemple, dans le domaine du e-learning, l’analyse des impacts environnemen- taux de trois systèmes d’enseignement conclut que le e-learning ne se traduit pas par une réduction des émissions de CO2 ou de la consommation énergé- tique en raison d’effets rebond [7]. Les effets rebond indirects ont éga- lement été observés pour les services numériques visant à réduire les dépla- cements. Par exemple, dans les cas du téléachat, du télétravail et des télécon- férences, une partie importante des économies de déplacement sont annu- lées par l’augmentation des trajets non professionnels pour faire des courses ou accompagner des membres de sa famille dans des déplacements de loi- sir. Une étude montre par exemple que c’est au Danemark que l’on trouve le plus fort effet rebond lié au télétravail (73 %). En effet, pour ce pays le télé- travail a permis de réduire les déplace- ments domicile-travail motorisés de 105 km par semaine. Mais il a dans le même temps occasionné des déplace- ments personnels de 77 km, qui annulent en partie les kilomètres économisés grâce au télétravail, d’où un effet rebond de 73 % (77 km/105 km) [8]. On voit bien dans cet exemple que le comportement des acteurs est la clé du changement environnemental, quelle que soit la per- formance environnementale de la tech- nologie « verte » qu’ils utilisent. Conclusion Nous avons présenté dans cet article une taxonomie des relations entre tech- nologies numériques et environnement. Après avoir défini les termes en ques- tion, nous avons tenté de mettre en avant plusieurs exemples de travaux vi- sant à mobiliser ces technologies au ser- vice de l’environnement. Par exemple, de par la puissance de leur capacité à collecter, traiter et diffuser des données sur cet environnement, elles peuvent nous aider à mieux le protéger. Grâce à elles, on peut aujourd’hui rêver d’un futur où les êtres humains sauront évo- luer au sein de leurs environnements dans les limites d’un espace d'évolution sans danger pour l'humanité [9]. Pour ce faire, il faudra dépasser les limites des éco-TIC, et parvenir à de profonds changements dans le comportement des acteurs des sociétés humaines. Références [1] ÉcoInfo, Impacts écologiques des TIC : Les faces cachées de l’immatérialité, Les Ulis : EDP Sciences, 2012. [2] C.Gossart,«Del’exportationdesmaux écologiques à l’heure du numérique », Mouvements, vol. 60, pp. 23-28, 2009. [3] ADEME, « Chiffres clés (Climat, Air et Energie) - Édition 2013 », 2014. [4] J. Khazzoom, “Economic implications of mandated efficiency in standards forhouseholdappliances”,TheEnergy Journal, vol. 1, pp. 21-40, 1980. [5] J. Sorrell, “’Jevons’ Paradox revisited: The evidence for backfire from improved energy efficiency”, Energy Policy, vol. 37, pp. 1456-1469, 2009. [6] H. Hilbert et P. Lopez, “The World’s technological capacity to store, com- municate, and compute information”, Science, vol. 332, pp. 60-65, 1 April 2011. [7] H. Herring et R. Roy, “Technological innovation, energy efficient design and the rebound effect”, Technovation, vol. 27, pp. 194-203, 2007. [8] M. Falch, “Environmental Impact of ICT on the Transport Sector”, in Telecommunication Economics, A. Hadjiantonis et B. Stiller (Eds.), Heidelberg: Springer, pp. 126-137, 2012. [9] J. Rockstrom et al., “A safe operating space for humanity”, Nature, vol. 461, pp. 472-475, 24 September 2009.