Prévention des risques et gestion des crises

Opportunités et défis de l'utilisation des réseaux sociaux 27/12/2014
Auteurs :
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2014-5:12024

Résumé

Prévention des risques et gestion des crises

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        <publicationYear>2014</publicationYear>
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	    <date dateType="Created">Sat 27 Dec 2014</date>
	    <date dateType="Updated">Tue 17 Apr 2018</date>
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REE N°5/2014 115 QUELQUES APPROCHES INNOVANTES DANS LA PRÉVENTION ET LA GESTION DES RISQUES DOSSIER 2 Introduction En 2011, la décision du Parlement et du Conseil européens [1] relative au mécanisme de protection civile de l’Union réaffirmait son objectif visant à « à amélio- rer la sécurité des citoyens de l’Union et à renforcer la capacité de résistance [“resi- lience” en anglais] aux catastrophes natu- relles ou causées par l’homme, en tant que volet important du programme de Stockholm et de la stratégie de sécurité intérieure de l’UE. En outre, par le finan- cement et l’encouragement de mesures visant à prévenir les catastrophes, la politique de protection civile de l’Union devrait permettre de réduire les coûts résultant de celles-ci » (pp. 2-3). Dans cet article nous souhaitons montrer et démontrer les opportuni- tés offertes par les technologies émer- gentes en matière de gestion des crises tout en soulignant les limites opération- nelles et les préoccupations juridiques, éthiques et sociales qu’elles soulèvent. D’un côté, ces technologies toujours plus omniprésentes et “pervasives” per- mettent aux autorités compétentes de collecter et de traiter des flux d’informa- tion à grande échelle et de prévenir ainsi des risques, ainsi que d’engager des actions sur le terrain encore plus adap- tées du fait de la meilleure connaissance de ce qui s’y passe. D’un autre côté, de tels processus mettent en cause des principes fondamentaux de nos sociétés démocratiques tels que la “privacy”, et pourraient même devenir une menace pour nos libertés civiles. De même, tan- dis que ces technologies donnent la main à leurs utilisateurs pour collecter et traiter leurs données, pour collaborer et s’entraider, c’est-à-dire pour devenir une communauté “résiliente”, des questions relatives à la responsabilité et la légiti- mité des actions engagées se posent. A partir d’une revue de la littérature anglo-saxonne dans le champ des sys- tèmes d’information pour la gestion des crises1 nous nous interrogeons sur les opportunités et les défis apportés par les réseaux sociaux dans un tel contexte. Ainsi l’article est structuré comme il suit : la première partie s’attache à définir et caractériser les utilisations des médias sociaux pendant une crise. La seconde partie en met en évidence les opportu- nités, tandis que la troisième en souligne les limites. C’est dans la quatrième partie que nous abordons la question délicate des systèmes de systèmes et de la mobi- lisation de réseaux de capteurs pour pré- 1 La revue de littérature mobilisée concerne es- sentiellement les actes du colloques ISCRAM ‘’Information Systems for Crisis and Response Management” et les bibliographies associées aux articles. venir et gérer les crises. Nous concluons en mobilisant des exemples tirés de l’état de l’art pour illustrer les préoccupa- tions juridiques, éthiques et sociales pen- dantes de ces systèmes. Médias sociaux et crises : de quoi parle-t-on ? Les medias sociaux rassemblent les applications 2.0 permettant la création et l’échange de contenu généré par leurs utilisateurs. Ils recoupent ainsi les caté- gories suivantes : les projets collaboratifs tels que Wikipédia ; les blogs ou micro- blogs tels que Twitter ; les communau- tés de contenu telles que YouTube ou Flickr ; les sites de réseaux sociaux tels que Facebook et LinkedIn ; les mondes des jeux virtuels tels que World of War- craft ; les mondes sociaux virtuels tels que Second Life [2, 3]. Les activités de “micro-blogging” qua- lifient l’utilisation des médias sociaux – par des témoins ou des victimes – pour rapporter en temps réel depuis le terrain des informations relatives à la crise en cours. Ces activités couvrent la collecte et la publication d’information, la com- munication sur la crise et la réponse à des demandes d’aide [4-6]. Leur omniprésence, la rapidité des communications qu’ils permettent et leur accessibilité simultanée via diffé- Prévention des risques et gestion des crises Par Caroline Rizza Telecom ParisTech - Institut Mines Telecom - LTCI UMR 5141 CNRS In this paper, we would like to show and demonstrate opportunities offered by emergent technologies in crisis management and response engagement, while addressing their operational limits and the legal, ethical and social concerns they raise. On one hand, their pervasiveness and ubiquity in our everyday life allow crisis managers to collect and process high-scale citizen-generated content from the ground in real time and, consequently, to better prevent risks and engage more agile response. On the other hand, such processes can lead to the infringement of fundamental democratic principles such as privacy and become a threat for our civil liberties. ABSTRACT 116 REE N°5/2014 QUELQUES APPROCHES INNOVANTES DANS LA PRÉVENTION ET LA GESTION DES RISQUES DOSSIER 2 rentes plates-formes font des réseaux sociaux et des activités de “micro-blog- ging” une source non négligeable d’in- formations avant ou pendant une crise afin d’anticiper ou de déterminer ce qui se passe sur le terrain, ainsi qu’un moyen de communication. Les opportunités opération- nelles En fonction des activités qu’ils pro- posent, les réseaux sociaux sont plus ou moins pertinents pour la gestion de crise. Si les wikis permettent de rassem- bler des connaissances sur un sujet, ils sont peu utiles lors d’une crise car ils ne peuvent être actualisés que par des per- sonnes non affectées par l’évènement. De même les blogs ne permettent pas de communiquer ou de recevoir rapi- dement des réponses. Au contraire, les activités de microblogging, permises par exemple par Twitter, constituent une bonne alternative ; le réseau social Facebook offre quant à lui des opportu- nités en termes de communication de par son grand nombre d’utilisateurs, son accessibilité à partir de différents appareils mobiles et de la possibilité de recevoir des informations d’à peu près n’importe où ; enfin les systèmes collaboratifs de par- tage et d’indexation par mots-clés tels que Flickr pour les photos et YouTube pour les vidéos permettent d’indexer du contenu pouvant se révéler pertinent pour les équipes compétentes [4]. Dans une autre étude, Reuter et al. [5] se sont précisément intéressés à l’utilisation des microblogging pendant les crises en mettant en évidence leurs utilisations possibles (figure 1). Enfin, Grant et al. [2] présentent une chronologie relative à l’évolution de l’uti- lisation des médias sociaux en situa- tion de crise ou d’urgence en mobilisant l’état de l’art relatif aux « systèmes d’in- formation pour la gestion de crises » sur la période couvrant 2004-20112 . Ainsi, les articles traitant des réseaux 2 Les auteurs ont étudié les actes du colloque ISCRAM 2004-2011. sociaux pendant une crise apparaissent- ils en 2008. Avec le temps, le sujet des articles évolue. Tout d’abord, ils traitent de l’utilisation spontanée par les citoyens pour des actions d’entre-aide. Les premiers articles traitant de l’utilisa- tion organisationnelle du contenu publié par les citoyens sur le terrain (victimes ou témoins) débutent en 2010. A par- tir de 2012, les activités de contrôle et décision (“command and control”) apparaissent – par exemple l’utilisation d’équipes de volontaires pour filtrer le contenu publié sur les réseaux sociaux afin d’aider à la décision pendant le feu de forêt de Shadow Lake en 2011. Les limites opérationnelles : qualité, fiabilité et format des données La qualité du contenu généré et publié sur les médias sociaux constitue un des plus grands freins à leur utilisa- tion en gestion de crises ou d’urgence [7, 8]. En effet, lorsque les équipes en charge de gérer la crise mettent en Figure 1 : Activités de micro-blogging pendant une crise en fonction des médiaux sociaux utilisés. REE N°5/2014 117 Prévention des risques et gestion des crises place leurs mécanismes organisation- nels et décisionnels, elles doivent faire face à des questions de fiabilité, de quantification des performances, de risques de tromperie et de mauvaise interprétation des informations publiées sur les réseaux sociaux. Ainsi, alors que ces mécanismes permettent habituel- lement un contrôle complet du flux interne d’information depuis sa source jusqu’à la prise de décision en assu- rant l’exactitude, la sécurité et la légiti- mité entre la source de l’information et les équipes compétentes, de tels méca- nismes n’existent pas lorsqu’il s’agit du contenu publié sur les médias sociaux. Il est vrai qu’en situation de crise ou d’urgence, il n’est jamais possible d’avoir une connaissance parfaite de la situation extrêmement instable par définition. Il est ainsi faux de croire que les informations publiées sur les réseaux sociaux par les victimes elles-mêmes ou les témoins de la crise permettront d’éliminer les variables inconnues de telles situations. Pour Tapia et al. [6], la mise en place d’un contexte de confiance défini comme « l’attente d’un résultat fiable ou bon malgré les vul- nérabilités et la connaissance imparfaite [de la situation] » (p. 771), combiné à un processus de contrôle et de décision, per- mettrait de dépasser ce problème de qua- lité des données même si, par exemple, dans le cas de Twitter, un mécanisme d’autocorrection de la part des utilisa- teurs eux-mêmes permet de minimiser le risque de mésinformation [9]. Cependant, malgré un niveau de con- fiance raisonnable vis-à-vis du contenu ainsi publié en ligne, la question du for- mat de l’information demeure pour les équipes en charge de gérer et de répondre à la crise [6]. En effet, pour prendre des décisions efficaces, ces équipes doivent avoir une connaissance ou une image la plus précise possible de la situation (“situation awareness”) [2], c’est-à-dire avoir « une perception des éléments dans l’environnement en un temps et un espace donné, une compré- hension de leur signification ainsi qu’une projection de leur état dans un avenir proche » [10]. Reuter et al. [4] illustrent ainsi les points faibles de l’utilisation des médias sociaux en situation de crise ou d’urgence : « YouTube ne fournit pas d’in- formations sur le lieu ni sur le temps, ce sont les utilisateurs qui doivent les ajou- ter dans un commentaire. Flickr prend en charge les données EXIF [qui aident à déterminer la date et l’heure de l’image], mais ces données dépendent de l’appa- reil et peuvent fournir des informations erronées. Twitter peut permettre la géo- localisation d’un tweet, mais seulement si le message a été envoyé avec un télé- phone mobile équipé d’un capteur de position (...). Facebook est le service plus problématique (...) » (p. 7). Interopérabilité des infras- tructures, systèmes de systèmes et réseaux de capteurs Afin de surmonter ces limites opéra- tionnelles, la littérature et la recherche dans le domaine préconisent la concep- tion et l’implémentation d’infrastructures permettant de collecter et de traiter tout type de contenu généré via les médias sociaux et ce, en mobilisant capteurs et processus de “crowdsourcing” (littéra- lement « l’information approvisionnée à partir des foules »), de “crowdseeding” (« ensemencement des foules ») et de “participatory sensing”(« télédétection participative »). Reuter et al. [4] recom- mandent la conception et la mise en œuvre d’une infrastructure qui combine différentes communautés en ligne, faci- lite la prise de décision, reçoit et fournit une information traitée à partir des don- nées collectées. Systèmes de systèmes Pour faciliter la communication et la coordination interorganisationnelles, infrastructures et systèmes doivent être interconnectés, créant des systèmes de systèmes. Les organismes de sécurité publique sont de plus en plus susceptibles d’utili- ser des systèmes de systèmes toujours plus omniprésents et “pervasifs” afin de prévenir et de gérer les situations de crise ou d’urgence. Il existe un système de systèmes « quand un groupe de sys- tèmes – composés de personnes, de technologies et d’organisations – fonc- tionnant initialement de manière indé- pendante les uns des autres sont reliés et permettent alors gérer et planifier effi- cacement les opérations d’intervention quotidiennes, les activités planifiées ou de répondre aux incidents majeurs » [11]. Ces systèmes de systèmes reposent sur des concepts fondamentaux tels que la combinaison d’éléments humains, techniques et organisationnels, la rela- tion étroite entre la gouvernance, la technologie et les procédures standardi- sées d’intervention, la formation et l’uti- lisation pour assurer une mise en œuvre optimale, une interdépendance opéra- tionnelle et gestionnaire de chacun des systèmes composant le méta-système ainsi que leur capacité à se connecter à d’autres systèmes sans pour autant perdre leur indépendance [11]. Les systèmes de systèmes pré- sentent des caractéristiques telles que l’autonomie, la connectivité, la diversité et l’urgence [12]. Ils offrent des oppor- tunités pour gérer crise ou urgence : ils permettent une communication, une coordination et une collaboration plus efficaces ; leur nouvelle forme d’inte- ropérabilité rend possible une réponse plus adaptée, c’est-à-dire une collabora- tion plus largement et dynamiquement informée [13]. A titre d’exemple, le pro- jet BRIDGE3 [12] développe de nouvelles architectures pour une collaboration à grande échelle entre différents orga- 3 Le projet BRIDGE est financé par le pro- gramme cadre européen FP7. 118 REE N°5/2014 QUELQUES APPROCHES INNOVANTES DANS LA PRÉVENTION ET LA GESTION DES RISQUES DOSSIER 2 nismes en facilitant l’interopérabilité entre des systèmes déjà existants (par ex. bases de données de police et de soins de santé, systèmes de répartition des ambulances) et de nouveaux systèmes tels que les applications spécifiques aux crises pour appareils mobiles personnels ou des capteurs environnementaux. Réseaux de capteurs Les capteurs constituent ainsi un autre moyen de collecter l’information depuis le terrain afin d’anticiper et de gérer la crise tout au long de son évolution. La lit- térature permet de distinguer différents processus de collecte et de traitement des informations au moyen de ces nou- veaux capteurs. Goodchild [14] utilise le terme information géographique volon- taire (“volunteered geographic informa- tion”) pour définir le cas particulier du contenu géographique généré par les individus. Les combinaisons récentes des capacités de l’internet 2.0, de la géolocalisation, des géo-tags, du sys- tème de positionnement global, de Graphics et de la communication à large bande, permettent la collecte et le trai- tement de ce type d’information. Dans le domaine de la sécurité et de la surveil- lance, ces capacités ont ainsi permis la création d’une véritable mosaïque (“pat- chwork”) humaine et technique (par les capteurs utilisés) couvrant des zones précises. Les différentes pièces consti- tutives de la mosaïque sont assemblées et distribuées sur Internet. Les réseaux de capteurs peuvent être classés selon trois catégories : - turer une mesure spécifique de leur environnement local ; individus, animaux ou véhicules ; des appareils permettant d’enregistrer les perceptions des cinq sens et ayant la capacité de compiler et d’interpréter ce qui est ainsi ressenti. L’utilisation des réseaux de capteurs assemblés en une couverture “pat- chwork” constitue une « alerte précoce » en cas de crise puisqu’elle permet l’ob- tention quasi-immédiate de rapports de la part des « observateurs » répartis sur le terrain et connaissant normalement parfaitement bien la zone touchée. Le “crowdsourcing” fournit des in- formations géographiques lors de catastrophes : l’information ainsi appro- visionnée à partir des foules permet d’obtenir rapidement une « image » pré- cise de la situation, spécialement quand elle est combinée avec une carte mise à jour en temps réel [15-17]. Même si les médias sociaux pré- sentent des limites quant à leur capa- cité à faciliter la coordination et l’échange d’informations, de ressources et de plans entre les différents organismes de secours, les applications de “crowd- sourcing” fondées sur celles des média sociaux, permettent à la fois la collecte de données quasi immédiates sur le lieu de la catastrophe et leur visualisation pour aider à la prise de décision relative aux opérations [18]. La potentialité des appareils de sur- veillance du monde physique tels que les vidéo-caméras combinée à la dispo- nibilité de capteurs connectés à Inter- net donne la possibilité de collecter en temps réel des données produites par leurs utilisateurs sur l’environnement dans lequel ils vivent et de les traiter et inclure dans un processus de prise de décision. Dans un tel contexte, la tech- nologie SMART4 tire parti des capteurs et des réseaux sociaux afin d’aider à anticiper et à gérer les crises [19]. Elle met en œuvre à la fois un service de recherche à grande échelle sur l’environ- nement et des infrastructures de télé- détection participative (“participatory sensing”). La télédétection participative 4 Le projet SMART est financé par le programme cadre de recherche européen FP7. est le processus par lequel des individus et des communautés utilisent des appa- reils mobiles toujours plus puissants ainsi que des services de cloud pour collecter et analyser systématiquement leurs données (…). Il s’appuie généra- lement sur l’omniprésence des smart- phones, utilisés comme des appareils de détection, et des services de cloud pour l’analyse de données très volumi- neuses (de type “big data”) afin d’an- ticiper les tendances en mobilisant les capacités toujours plus puissantes de détection et de traitement des appareils mobiles et des réseaux sociaux [19]. Pour finir, le processus de “crowdsee- ding” [20,21] constitue une autre manière de mobiliser les données pro- duites par les utilisateurs des techno- logies mobiles lors d’une crise. Cette approche cherche à combiner les points forts des applications de “crowdsour- cing” qui génèrent des données détail- lées en temps réel, avec les points forts des approches traditionnelles qui s’ap- puient sur des sources connues et des échantillons représentatifs d’utilisateurs. Le “crowdseeding” permettrait ainsi d’at- ténuer certaines des préoccupations au sujet de biais de sélection. En effet, plu- tôt que de compter sur la collecte de données rétrospectives ponctuelles, ces approches reposent sur des flux d’infor- mation continus provenant de personnes pré-identifiées dans la région du conflit. Ainsi, cette approche utilisée dans une région de conflit, présente-t-elle les avan- tages suivants [20,21] : travailler avec un ensemble aléatoire de communautés rend les données collectées représen- tatives au niveau d’une communauté même ; l’identification au préalable des individus dont les données seront col- lectées minimise les risques d’auto- sélection de l’information au niveau de l’individu ; en cas de déplacement forcé d’une communauté, les données conti- nuent à être collectées au niveau de l’individu ; enfin, le “crowdseeding” mini- REE N°5/2014 119 Prévention des risques et gestion des crises mise les risques de défiance car le pro- cessus s’inscrit dans une durée longue et instaure une confiance mutuelle entre l’individu et le système de collecte de données. Pour conclure - Considérations juridiques, éthiques et sociales relatives à l’utilisation des médias sociaux dans la gestion des crises : entre résilience et surveillance Comme précisé en introduction, les politiques européennes en matière de protection civile et de gestion des catas- trophesvisentàsoutenirladiminutiondes risques et des conséquences (humaines, économiques et environnementales) de telles crises. Un des aspects de ces poli- tiques concerne la résistance ou « rési- lience » des communautés affectées. Les technologies émergentes omniprésentes dans nos sociétés et nos habitudes de vie offrent des opportunités non négli- geables en matière d’anticipation et de gestion des risques. De fait, l’idée que ces technologies mêmes soutiendraient la « résilience » de nos sociétés face aux crises émerge. Les « communautés résilientes » ont une aptitude à tenir compte de leurs vulnérabilités pour développer leurs capacités à : 1) prévenir, résister et atténuer le stress d’une catastrophe ; 2) récupérer d’une manière telle que la communauté redevient auto-suf- fisante et au minimum au même niveau d’avant la catastrophe ; 3) utiliser ses connaissances des évè- nements passés pour renforcer sa capacité à résister à une future catastrophe. Pour Maeda et al. [22], une société résiliente est « une société décentralisée et autonome qui tire parti des systèmes colla- boratifs et distribués de TIC [tech- nologies de l’information et de la communication] pour atteindre un haut degré de résilience face aux catastrophes et crises » (p. 627). Pour surmonter les crises, les sys- tèmes de systèmes requièrent un faible niveau d’intégration en terme d’opéra- bilité entre les organismes d’urgence, les autorités locales, le gouvernement, les organisations militaires et les béné- voles et leurs systèmes d’information, dans un contexte plus général de ‘’smart cities’’ par exemple [12]. Par ailleurs, les technologies émergentes telles que les réseaux sociaux et les capteurs, offrent la possibilité à leurs utilisateurs de col- lecter les données, de créer de nou- velles formes d’organisations de soutien aux actions collectives, ainsi que de dif- fuser ces informations [19]. Cependant, concevoir et mettre en œuvre des systèmes de systèmes repo- sant sur des processus de collecte et de traitement des données générées par des utilisateurs (volontaires ou non) des médias sociaux et des capteurs, bien que dans un but louable d’anticipation et de gestion des risques et des crises, soulève des enjeux juridiques, éthiques et sociaux. Ces enjeux revêtent selon nos deux aspects : l’enrôlement des citoyens dans le processus de gestion de la crise (voir encadré 1) et les effets inattendus des systèmes de systèmes (voir encadré 2). Comme nous l’avons démontré dans cet article, les technologies émergen- tes permettent toujours plus de partage de données et de collecte de don- nées mixtes venant de médias sociaux et de l’utilisation quotidienne des tech- nologies. La combinaison de ces deux dimensions (collecte et traitement de contenu généré par les utilisateurs) est considérée comme un succès et un progrès lorsqu’il s’agit de définir et de mettre en place une stratégie pour faire face à une crise, mais soulève égale- ment des préoccupations sociales, juridiques et éthiques dont la littérature sur le domaine fournit des exemples pertinents. Pour conclure, l’anticipation et la ges- tion des crises sont facilitées par des technologies de plus en plus omni- présentes et puissantes. Elles constit- uent ainsi de véritables opportunités. Cependant, leur conception et leur mise en œuvre peuvent conduire à une véri- table surveillance de masse et une éro- sion des libertés civiles. Ce danger est selon nous d’autant plus fort que ces technologies sont mobilisées par défini- tion dans le contexte délicat que con- stitue une crise et, de fait, pourraient engendrer des zones d’exception à la démocratie, telles que cela a été le cas dans la région de l’Aquila (Italie) suite au tremblement de terre survenu en avril 2009 [26]. C’est à nous chercheurs de définir et concevoir ces technologies et leurs cadres d’usages anticipant toute dérive et en y intégrant “par design” les valeurs que nous souhaitons promou- voir et défendre. Références [1] Parlement et du Conseil Européens (2011).Décision relative au méca- nisme de protection civile de l’Union, Bruxelles, le 20.12.2011, COM(2011) 934 final, 2011/0461 (COD). [2] T. J. Grant, F. L. E. Geugies, & P. A. 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De- puis 2013 elle co-anime la session “Ethical, legal and social issues” lors des conférences ISCRAM. REE N°5/2014 121 Prévention des risques et gestion des crises “ICT in Areas of Limited Statehood”, Livingston,S.,andWalter-Drop,G(Ed). New York: Oxford University Press. [21] P. van der Windt, M. Humphreys, (2013), “Crowdseeding Conflict Data”, Journal of Conflict Resolution, http:// petervanderwindt.files.wordpress. com/2013/08/20130807_vdk.pdf [30/11/2014]. [22] Y. Maeda, M. Higashida, K. Iwatsuki, T. Handa, Y. Kihara & H. Hayashi,(2010), “Next Generation ICT Services Under- lying the Resilient Society”, Journal of Disaster Research, Vol.5 No.6. [23] C. Rizza, Â. Guimarães Pereira & P. Curvelo, (2013), “Do-it-yourself justice: considerations of social media use in a crisis situation: the case of the 2011 Vancouver riots”, Proceedings of the 10th International ISCRAM Conference - Baden-Baden, Germany, May 2013, pp. 412-415. [24] H. Watson, R. Finn, (2013), “Privacy and ethical implications of the use of social media during a volcanic eruption: some initial thoughts”, Proceedings of the 10th International ISCRAM Conference - Baden-Baden, Germany, May 2013, pp. 416-420. [25] Jillson (2010), “Protecting the public addressing individual rights: ethical issues in emergency management systemsforpublichealthemergencies”, in B. van de Walle, M. Turoff, & S. Hiltz, (Eds.), Information systems for emergency management, New York: Sharpe, pp. 46–61. [26] S.Guzzanti,(2010),«Draquila-L’Italie qui tremble » film docu-mentaire de nationalité italienne réalisé sortie en novembre 2010. A propos de « l’enrôlement » des citoyens : vie privée, libertés, égalité et justice en cause Le vigilantisme au moyen des réseaux sociaux tel qu’il a eu lieu à la suite des émeutes de Vancouver en 2011 [23], suite à l’appel du service de police de Vancouver afin d’obtenir l’aide des citoyens (envoi de photos et vidéos ainsi qu’identification des émeutiers), a mis en évidence la non-préparation des équipes de terrain à gérer les effets inatten- dus de l’utilisation des réseaux sociaux et de l’association des citoyens au processus d’investigation. En effet, l’utilisation des réseaux sociaux pour l’identification des émeutiers et la compréhension des évènements a généré une seconde crise qui a fortement ébranlé les droits fondamentaux et les valeurs d’équité, de justice et d’intégrité. La responsabilité des équipes en charge de gérer les émeutes et la responsabilisation des citoyens eux-mêmes ont été engagées. La collecte et le traitement des données personnelles en situation de crise posent également problème car ils peuvent conduire à l’érosion des droits fondamentaux tels que les libertés d’expression, d’association et de mouve- ment. A titre d’exemple, la « guerre de terreur » qui a sévi après le 11 septembre a conduit les sociétés à un état per- manent d’urgence et d’exception ainsi qu’une militarisation de la vie de tous les jours [13]. Reuter et al. [5] mentionnent quant à eux les difficultés à « enrôler » les citoyens dans les processus de réponse aux crises à cause de l’inexistence ou l’inadaptation du cadre légal. Cette défaillance rend peu réalisable et fonction- nelle la coopération entre les services de secours compétents et les groupes de volontaires qui se créent sponta- nément, et conduit parfois à une efficacité moindre des actions engagées. Büscher et al. [13] expliquent également comment durant les attentats à la bombe de Londres en 2005, l’incompréhension relative au traitement des informa- tions personnelles et au respect de la vie privée a engendré un cloisonnement et un faible partage des informations des victimes ayant pour conséquences inefficacité et erreurs de la part des équipes de secours sur le terrain : à cer- taines étapes de l’intervention, les exigences relatives à la protection des données personnelles [Data Protection Act 1998] ont été soit mal interprétées soit appliquées avec trop de zèle. De fait, une discontinuité dans le flux d’informa- tion relative à chaque victime a conduit à une perte de temps à un moment vraiment délicat de la crise où tous les acteurs auraient dû collaborer pour être le plus efficient possible. A ce titre, les médias sociaux permettent il est vrai une meilleure collaboration et entraide entre leurs utilisateurs. A titre d’exemple, suite à l’éruption du volcan Eyjafjallajokull en 2010 [24], les personnes bloquées en Europe ont uti- lisé les médias sociaux pour communiquer, organiser leur voyage qui avait été différé, et se renseigner auprès de l’in- dustrie aéronautique. De son côté, l’industrie aéronautique a pu obtenir plus facilement des informations relatives à ses consommateurs et communiquer avec eux. Néanmoins, dans de telles circonstances les médias sociaux ont éga- lement conduit à une violation de la vie privée, à une inégalité de traitement des consommateurs bloqués pour la plupart à l’étranger et donc parfois sans possibilité de connexion à Internet et ont mis en question la responsabilité de l’industrie aéronautique. 122 REE N°5/2014 QUELQUES APPROCHES INNOVANTES DANS LA PRÉVENTION ET LA GESTION DES RISQUES DOSSIER 2 A propos des systèmes de systèmes : surveillance de masse, libertés civiles, vie privée, et droit à l’oubli en cause Tandis qu’une meilleure interopérabilité constitue un défi pour les concepteurs de systèmes de systèmes afin de permettre une meilleure coordination inter-organisationnelle et une réponse plus efficace à la crise, ces systèmes rendent possible la surveillance de masse. En effet, l’interopérabilité de tels systèmes combinés au traitement des données de type Big Data pourrait permettre le développement d’un appareil technologique et bureaucratique de surveillance générale et conduire à l’érosion des libertés civiles [12-13]. A titre d’exemple, les potentialités de la col- lecte et du traitement de masse des données de télédétection participative rendent floues les frontières entre aide à la décision et contrôle ou surveillance. Ainsi, une base de données créée au moyen d’un tel système pourrait conte- nir des informations sur les habitudes, les routines ou les décisions des individus et de fait constituer une violation de leur vie privée. Les systèmes d’information pour la gestion de crise peuvent également constituer un obstacle à l’adhésion à des principes éthiques fondamentaux tels que le respect de la dignité humaine, la justice distributive et la bienfaisance. L’accès aux dossiers médicaux électroniques par les organismes de santé publique ou les équipes de terrain posent problème lorsqu’il s’agit de flux d’information à travers un système de systèmes [25]. Des questions de droit à l’oubli se posent également. La collecte de données sensibles au moyen de tels systèmes implique une série de problèmes relatifs au “si” et au “comment” de telles données devraient persister dans le temps [18]. Büscher et al. [12] plaident ainsi pour aider les secouristes et les autorités compétentes à mieux comprendre les enjeux et les conséquences positives et négatives du partage ou du non-partage des données, ainsi que la concep- tion de systèmes d’information incorporant “by-design” une culture de la responsabilité, reconnaissant la complexité des vulnérabilités et mécanismes d’ « anonymisation » et d’oubli.