Terres rares : enjeux et perspectives 2014

27/12/2014
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OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2014-5:12003

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Terres rares : enjeux et perspectives 2014

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REE N°5/2014 37 LES MATÉRIAUX STRATÉGIQUES DOSSIER 1 Terres rares : enjeux et perspectives 2014 Par Patrice Christmann Directeur adjoint, Direction de la stratégie, BRGM This paper proposes a rare earth discovery tour. The 16 metals part of the rare earth family are vital to many innovative technologies, they are key ingredients of our modern “high-tech” societies. The intro- ductory part discusses the existence of as many markets as there are rare earth elements, arguing that there is no such a thing as a single rare earth market. All rare earth elements (REE) always occur together, there is no such a thing as a pure dysprosium or neodymium deposit. Some REE are not rare at all, while some others are. Among the latter group is dysprosium, a key component of many high-performance permanent magnets found in hard disc drives, modern cars or direct-drive wind turbines. After a presentation of REE’s manifold uses and the related demand trends up to 2917, environmental impacts of REE production in China, currently the producer of 91 % of the world production, is discussed, followed by a review on the trends on the REE markets over the last 30 years, with the rapid rise of China as the dominant global player, the demise of the US REE industry, the 2011 REE crisis and its aftermath. This is followed by a review of the trends in REE supply: with 50 development projects compe- ting for billions USD in investments and a total REE market worth no more than 5.8 billions USD at current REE prices, only 2 to 4 new REE mines are likely to start production by 2020. The rare earth saga will go on for long, due to the unique optical and magnetic properties of the individual REE and the European Union seeks to streng- then its innovation and industrial base thanks to the European REE Competencce Network (ERECON), where industry, academy and research institutes work together to sort out complex issues also individually addressed by specific research projects such as EURARE and ASTER. ABSTRACT Affleurement d’un niveau riche en eudyalite (minéral rose bien visible dans la partie inférieure de la photo), gisement de Kringlerne, Groenland. – © J. Tuduri, BRGM. 38 REE N°5/2014 LES MATÉRIAUX STRATÉGIQUESDOSSIER 1 Introduction Depuis 2010, année marquée par de vives tensions sino-japonaises en mer de Chine, les terres rares, un ensemble de 16 métaux aux propriétés physiques et chimiques remarquables, font régu- lièrement parler d’elles. Crise des terres rares, voire guerre des terres rares, plaintes à l’Organisation mondiale du commerce des Etats-Unis, de l’Union européenne et du Japon contre les pratiques commerciales de la Chine… nombreux ont été les titres dans la presse à grand tirage du monde entier mettant sur le devant de la scène ces éléments encore récemment connus par seulement un petit cercle d’indus- triels et de scientifiques. Cette soudaine visibilité des terres rares et des enjeux économiques, mais aussi environne- mentaux, qui leurs sont associés est due au fait que les terres rares, comme de nombreux autres métaux rares, sont devenus les ingrédients essentiels de la plupart des technologies innovantes modernes. Cet article propose une introduction au riche univers des terres rares, de leurs multiples usages, de la demande et de l’offre et des tendances du marché pour ces prochaines années. Le marché des terres rares Le marché des terres rares com- porte de nombreuses spécificités dont la compréhension est nécessaire pour l’analyse des enjeux et des perspec- tives. La première de ces spécificités est que, comme souvent dans le cas des métaux rares, c’est un marché peu transparent, sans statistiques fiables, où les transactions ne font pas l’objet de cotations quotidiennes comme c’est le cas pour des métaux tels que l’alumi- nium, le cuivre, le nickel ou le zinc cotés à Londres (London Metals Exchange) et à Shanghai (Shanghai Metals Exchange) cinq jours par semaine. Des prix spot indicatifs de 10 terres rares (La, Ce, Pr, Nd, Sm, Eu, Gd, Dy, Tb, Y) sont publiés, sur abonnement, par des sources spé- cialisées telles que www.metals-pages. com ou www.asianmetal.com, mais il est impossible de connaître les volumes de ces transactions. L’essentiel des tran- sactions a lieu dans le cadre de contrats directs entre producteurs et transforma- teurs de terres rares. Les clauses de ces contrats sont confidentielles. Les statistiques de production mon- diale, produites par diverses institutions telles que l’United States Geological Survey, le British Geological Survey ou le ministère autrichien de l’économie (World Mining Data) n’ont qu’une valeur très indicative, du fait de l’existence d’un important marché noir alimenté par des producteurs chinois illégaux. Ce marché parallèle pourrait représenter 40 % de la production officielle de ce pays, selon l’Association chinoise de l’industrie des terres rares. Dans les gisements, les 16 éléments du groupe des terres rares (les lantha- nides + le lanthane, groupe auquel on rajoute généralement l’yttrium, aux pro- priétés voisines et toujours associé dans les gisements) sont intimement asso- ciés dans leurs minéraux porteurs. La proportion de chacune des terres rares varie d’un gisement à l’autre mais dans des fourchettes relativement étroites. La figure 1 indique la distribution moyenne des terres rares dans 50 gise- ments, calculée à partir des données publiées par les sociétés minières dans le cadre de leurs projets de dévelop- pement de ces gisements. Elle montre que certaines terres rares sont en fait très abondantes : il s’agit notamment du cérium et du lanthane, alors que certaines terres rares particulièrement importantes sur le plan industriel sont effectivement très rares, telles que le dysprosium, l’europium et le terbium. Sur la base de la distribution des dif- férentes terres rares au sein de la pro- duction mondiale estimée en 2010 de 117,390 t de terres rares, publiée par le Département américain de l’Energie [1], et des cours spot des terres rares publiés le 2 octobre 2014 par metal- pages.com, la valeur totale du marché des terres rares produites en 2010 s’éta- Figure 1 : Abondance moyenne des différentes terres rares, calculée à partir des données sur les ressources et les réserves publiées pour 50 gisements. Source des données : Rapports des sociétés minières. REE N°5/2014 39 Terres rares : enjeux et perspectives 2014 blirait à 5,8 Md USD (tableau 1), un marché minuscule par rapport aux mar- chés dominants des matières premières minérales, par exemple celui du mine- rai de fer (production mondiale estimée à 2,93 Mdt en 2012, pour une valeur de l’ordre de 300 Md USD)ou celui du cuivre dont la valeur actuelle est de l’ordre de 110 Md USD. Le marché des terres rares est éclaté en segments correspondant à des usa- ges et donc à des terres rares spécifiques. Il existe deux ensembles de terres rares, caractérisés par des fourchettes de prix très différentes : les terres rares dont les prix spot actuels FOB Chine pour du métal à 99 % de pureté sont inférieurs à 200 000 USD/t (La, Ce, Pr, Nd, Sm, Gd, Y) et les terres rares dont les prix sont supérieurs à 450 000 USD/t du fait de leur rareté et de la demande liée à leurs applications (Eu, Tb, Dy). La rentabilité des projets miniers hors Chine dépend largement de la teneur en Eu, Tb et Dy des gisements. Il n’y a pas de référentiel de prix publiés pour les terres rares les plus rares (Ho, Er, Tm, Lu, Yb) mais leur grande rareté devrait les apparenter au second groupe. Du point de vue écono- mique cette classification paraît plus uti- lisable que celle basée sur la structure électronique des éléments du groupe des terres rares, distinguant terres rares légères (La, Ce, Pr, Nd, Pm, Sm, Eu, Gd) et lourdes (Tb, Dy, Ho, Er, Tm, Yb, Lu, Y). Chaque segment de ce marché est dépendant d’évolutions technologiques, très difficiles à anticiper, qui déter- minent l’évolution de la demande. Du fait des propriétés uniques de chaque élément, les terres rares sont utilisées, en quantités très variables, parfois très faibles (exemples : lasers, écrans vidéos, fibres optiques, catalyse) dans de nom- breuses applications de très haute technologie, ce qui entraîne une forte volatilité de la demande. Ces divers fac- teurs, ainsi que la complexité technolo- gique de la séparation des terres rares à partir de minerais où toutes les terres rares sont mélangées, font de l’industrie des terres rares une industrie complexe, très spécifique, de haute technologie, avec des acteurs éminemment spé- cialisés. Les barrières d’entrée de l’in- dustrie des terres rares se situent au stade de la séparation et de la purifica- tion des terres rares individuelles et de la production des semi-produits dérivés (catalyseurs, poudres luminophores, matériaux magnétiques). Ces barrières importantes et l’étroitesse des marchés expliquent l’absence des géants de l’in- dustrie des mines et métaux des pays de l’OCDE tels que RioTinto, BHP Billi- ton, Vale ou XStrata dans l’industrie des terres rares. Les usages des terres rares La structure électronique des atomes des lanthanides, éléments du groupe 4f du tableau périodique des éléments (à l’exception du lanthane qui ne possède pas d’électrons 4f), leur confère des pro- priétés uniques, notamment sur le plan du magnétisme et de la luminescence, mais la séparation des terres rares à par- tir de leurs minerais est très difficile, les différents lanthanides ayant des proprié- tés physico-chimiques très voisines. Les premières applications indus- trielles des terres rares résultent des travaux du chimiste autrichien Carl Auer von Welsbach, inventeur en 1885 du manchon à gaz, un tissu impré- gné d’oxydes de cérium et de thorium, oxydes qui, sous la stimulation d’une flamme de gaz, dégagent une intense luminescence blanche qui révolutionna l’éclairage urbain de l’Europe avant l’ar- rivée de l’électricité. En 1903, il inventa également la pierre à briquet moderne, un alliage de fer, de cérium, de lanthane, Tableau 1 : Production estimée mondiale en tonnes de métal (2010) et valeur, en USD (octobre 2014), des terres rares. Production estimée des terres rares individuelles en 2010 (DOE, 2011 [1]), en t de métal Prix spot, en USD/ t métal à 99 % de pureté, FOB Chine au 02/10/2014 (Metal-pages) Valeur de la production, en MUSD La 31 000 10 000 310 Ce 42 000 11 000 462 Pr 5 900 150 000 885 Nd 20 000 85 000 1 700 Sm 2 800 26 500 74,2 Eu 370 1 000 000 370 Gd 2 400 132 500 318 Tb 320 825 000 264 Dy 1 600 475 000 760 Y 11 000 60 000 660 Total 117 390 5 803,2 40 REE N°5/2014 LES MATÉRIAUX STRATÉGIQUESDOSSIER 1 de néodyme et de praséodyme, appelé « mischmetal ». Mais il fallut attendre jusqu’au milieu du XXe siècle pour disposer d’éléments purs, séparés, pour aller plus loin. Les tra- vaux sur la chimie séparative des terres rares ont débuté en France, grâce aux travaux de Georges Urbain (1872-1938) relatifs à la cristallisation fractionnée, au magnétisme et à la spectroscopie. Il découvrit le lutétium en 1907. En 1919, avec Joseph Blumenfeld, il créa la Société des terres rares et son usine de Serquigny (Eure), reprenant, au lende- main de la première guerre mondiale, les actifs en France de la société alle- mande Auergesellschaft, fondée par Auer von Welsbach et un banquier alle- mand, Leopold Koppel, pour y fabriquer des manchons à gaz et des pierres à bri- quet. Cette usine, détruite en 1944 par les bombardements, a été reconstruite en 1946 par la Société des terres rares à La Rochelle, afin d’y continuer la produc- tion de manchons à gaz et de pierres à briquet. Reprise par Péchiney en 1959, puis par Rhône-Poulenc en 1972, elle est toujours active et à la pointe interna- tionale de la chimie séparative des terres rares basée sur l’extraction par échange d’ions, un savoir-faire développé dans les laboratoires de recherche du groupe Péchiney-Saint-Gobain au cours des an- nées 1980. L’usine de La Rochelle est l’une des plus grandes usines mondiales de séparation des terres rares. Aux Etats-Unis, après la seconde guerre mondiale et grâce à des savoir- faire acquis dans le cadre du pro- jet Manhattan, les travaux du chimiste canadien Frank Spedding, directeur de 1947 jusqu’à sa retraite, en 1972, du laboratoire d’Ames dans l’Iowa, appar- tenant à la Commission américaine pour l’énergie atomique, ont permis le développement de la technologie de séparation des terres rares par échange liquide-liquide, permettant la produc- tion industrielle des oxydes et des métaux purs. La figure 2 illustre la chronologie de quelques-unes des principales inno- vations technologiques de la seconde moitié du XXe siècle nécessitant l’emploi de terres rares. Les terres rares sont indispensables à de nombreux domaines des économies modernes : aéronautique, automobile (construction, nombreux moteurs élec- triques des véhicules modernes, bat- teries NiMH des véhicules hybrides, aimants permanents pour les moteurs des véhicules électriques), défense, génération d’énergie (éoliennes, pan- neaux photovoltaïques), santé (ima- gerie médicale basée sur la résonance magnétique, lasers), technologies de l’information et de la communication (céramiques pour semi-conducteurs, disques durs, smartphones, réseaux à fibres optiques…). Bien que mises en œuvre en petites quantités dans la plu- Figure 2 : Quelques grandes inventions de la seconde moitié du XXème siècle basées sur l’utilisation de terres rares - Source : BRGM. REE N°5/2014 41 Terres rares : enjeux et perspectives 2014 Cérium (Ce) Dysprosium (Dy) Erbium (Er) Europium (Eu) Gadolinium (Gd) Holmium (Ho) 21,60 % 1,10 % 0,50 % 0,40 % 1,40 % 0,20 % Céramiques, catalyse (exemple: filtres anti- particules des auto- mobiles), polissage du verre, fabrication de verres absorbant les UV. Il est utilisé, avec l’yttrium pour la production de luminophores jaunes pour la fabrication de LED blanches, des- tinées à l’éclairage domestique. Aimants permanents au néodyme-fer- bore: son addition permet d’augmenter la température d’application des aimants et de pré- server la rémanence magnétique. Entre clans la composition de certains lasers. Fibres de verre et lasers répétiteurs (té- lécommunications), lasers médicaux, barres de contrôle dand le domaine nucléaire (absorbe les neutrons), colora- tion du verre et de la porcelaine en rose Luminophores pour la production des ampoules à basse consommation et des écrans vidéo lumi- nescescence rouge (Eu3+) ou bleue (Eu2+). Protection des billet de banque contre la contrefa- çon. Produits de contraste pour l’imagerie médi- cale par résonance magnétique, par ex. en cancérologie. Imagerie médicale par Rayons X. Le gadolinium pourrait ouvrir la voie à la réfrigération magné- tique. Composant d’ai- mants à très haute intensité magné- tiques. Lasers utilisés dans des équipe- ments à micro-ondes (médecine, dentiste- rie), lasers pour les télécommunications Lanthane (La) Lutétium (Lu) Néodyme (Nd) Praséodyme (Pr) Prométhium (Pm) Samarium (Sm) 25,6 % 0,10 % 15,70 % 4,50 % Quelques cent. g 2,10 % Batteries NiMH, (automobiles hy- brides), catalyse du craquage des pé- troles lourds, pierres à briquet, cathodes pour la microscopie électonique, détec- teurs de neutrons oet de rayons gamma, traitement de l’eutro- phisation lacustre par le phosphore Peu d’applications: c’est la plus rare des terres rares existant à l’état d’isotopes naturels stables. Il peut être utilisé pour le craquage d’hydrocarbures et la polymérisation.Il entre dans la compo- sition des détecteurs pour la tomographie médicale par émis- sion de positrons. Aimants permanents néodyme-fer-bore. Les plus puissants aimants perma- nents disponibles à l’échelle industrielle, avec la meilleure résistance à la démagnétisation. Nombreuses applica- tions (disques durs, éoliennes à entraî- nement direct, hauts parleurs et micro- phones, moteurs électriques…), engrais, lasers (notamment lasers de très grande puis- sance) Est utilisé comme substituant partiel du néodyme dans la production d’aimants permanents. Colo- rant jaune pour le verre et la céra- mique. Entre dans la composition de catalyseurs d’oxy- dation. N’existe que sous forme d’isotope radioactif provenant de la décomposition radioactive naturelle d’U 238 et, dans une moindre mesure, d’Eu 151. Aimants permanents Sm-Co. Ceux-ci ont une densité d’énergie inférieure à celle des aimants néodyme- fer-bore mais une température de Curie (résistance à la démagnétisation) nettement plus élevée, les rendant très adaptés (750° C contre 310° C) aux environnements chauds. Le samarium est aussi utilisé pour la catalyse dans la décomposition de plastiques ou du PCB. Terbium (Tb) Thulium (Tm) Ytterbium (Yb) Yttrium (Y) 0,20 % 0,10 % 0,50 % 5,90 % Le terbium entre dans la composition du Terfenol-D, le plus magnétorestrictif des alliages connus. A ce titre il est utilisé dans la fabrication de transducteurs électroacoustiques des sonars. Il entre également dans la composition de poudes lumino- phores (luminesce verte) et de compo- sants électroniques, comme dopant Il est utilisé dans la production de lasers dans les domaines de la mesure (LIDAR), de la défense, de la médecine et de la météorologie. Il sert comme dopant dans certains lasers. Sa résistivité élec- trique augmentant lorsqu’il est soumis à des stress, l’ytter- bium est utilisé pour la fabrication de capteurs de défor- mation (séismes, explosions). L’yttrium est large- ment utilisé pour la production de lasers et de semiconduc- teurs. Les grenats synthétiques à base d’yttrium et d’alumi- nium (grenats YAG) aux nombreuses applications dans divers domaines de l’électronique Tableau 2 : Principaux usages des terres rares. 42 REE N°5/2014 LES MATÉRIAUX STRATÉGIQUESDOSSIER 1 part de leurs applications, elles sont indispensables à l’existence même de ces applications, ce qui en fait des ressources minérales éminemment stratégiques. Les différents usages des terres rares sont résumés dans le tableau 2, qui comporte également en-dessous du nom de chaque terre rare le pourcen- tage moyen contenu dans les minerais, calculé à partir de données disponibles pour 49 gisements hors Chine. Par rapport à la valeur des terres rares mises en œuvre, la valeur ajou- tée générée par les nombreuses indus- tries aval qui les utilisent (aéronautique, automobile, défense, éclairage, énergie, optique, technologies de l’information et de la communication, santé…) varie d’un facteur de cent à des millions de fois, en fonction de la nature des pro- duits. Sans terres rares les performances de ces industries seraient celles d’il y a 20 ou 30 ans ou elles n’existeraient simplement pas (exemple : l’affichage vidéo en couleurs, les éoliennes à géné- ratrice synchrone et entraînement direct de plus en plus utilisées en domaine offshore). Les terres rares et les nom- breuses technologies qu’elles rendent possibles sont donc éminemment stra- tégiques pour les économies les plus avancées, une spécificité qu’elles par- tagent avec de nombreux métaux et minéraux utilisés dans le domaine des hautes technologies. De nombreux sec- teurs des économies modernes seraient menacés en cas de rupture des appro- visionnements, car la substitution de l’usage des terres rares serait soit impos- sible, soit se traduirait par une perte de performances. Le tableau 3 indique la consomma- tion industrielle 2012 totale estimée de terres rares classée selon les principales applications industrielles et par grandes régions du monde, ainsi que les prévi- sions d’évolution de cette consomma- tion d’ici 2017. Ce tableau souligne le poids de l’Asie en général et de la Chine en particulier, dans l’industrie mondiale aval consom- matrice de terres rares. Ainsi, en 2012, 95 % des aimants permanents ont été produits en Asie, contre environ 2 % dans le reste du monde, incluant l’Union européenne. La situation n’est pas meil- leuredansledomainedesluminophores, dont dépendent les industries de l’éclai- rage et de l’affichage vidéo (télévision, informatique, smartphones…) : la part de marché de l’Union européenne y est de l’ordre de 5 %. La dépendance de l’Union européenne par rapport à l’Asie est donc double, tant comme source de terres rares brutes que de semi-pro- duits, la Chine étant en situation de quasi-monopole pour la production des terres rares (figure 2). La faiblesse de la consommation de terres rares au sein de l‘UE est une mesure indirecte de sa désindustrialisation au profit de l’Asie. Cette évolution sera difficile à inverser, les investissements industriels allant là où les perspectives de rentabilité sont les meilleures et la Chine a sur ce point beaucoup à offrir : maîtrise des chaînes d’approvisionnement, main d’œuvre de mieux en mieux formée, recherche dynamique, des infrastructures qui s’améliorent rapidement, stabilité poli- tique et des pratiques environnemen- tales laxistes au point qu’elles devraient constituer un facteur limitant important dans un proche avenir. Il montre également des contrastes marqués dans l’estimation de l’évolution de la demande à l’horizon 2017 selon Dudley Kingsnorth, un expert australien des terres rares, parmi les plus renom- més à l’échelle internationale : si la croissance de la demande devrait être particulièrement forte dans le domaine Chine Japon & Asie du NE USA Autres dont UE Total Variation 2012 2017 2012 2017 2012 2017 2012 2017 2012 2017 2012/ 2017 Catalyseurs 11 500 10 000 2 000 2 000 5 000 13 000 2 000 2 000 20 500 27 000 32 % Verre/ fibre optique/ lasers 5 500 6 500 1 000 1 000 500 1 000 500 1 000 7 500 9 500 27 % Polissage 14 750 12 500 2 000 1 750 1 000 3 000 1 000 1 000 18 750 18 250 -3 % Alliage Ni Mh (batteries) 15 750 20 500 4 000 5 500 1 000 2 000 1 000 1 250 21 750 29 250 34 % Aimants permanents 17 500 29 500 3 500 6 000 500 3 500 500 1 500 22 000 40 500 84 % Luminophores 6 750 6 000 1 500 500 500 500 500 500 9 250 7 500 -19 % Céramiques 2 500 3 250 1 750 2 500 1 500 1 750 500 500 6 250 8 000 28 % Autres 3 500 5 000 1 500 2 000 1 000 4 000 500 1 000 6 500 12 000 85 % Total 77 750 93 250 17 250 21 250 11 000 28 750 6 500 8 750 112 500 152 000 35 % Tableau 3 : Estimation de la demande industrielle, en tonnes métriques, en terres rares par principaux usages en 2012 et anticipation pour 2017. Source des données : Dudley Kingsnorth, IMCOA et Curtin University (Australie). REE N°5/2014 43 Terres rares : enjeux et perspectives 2014 des aimants permanents (+84 % en 5 ans), elle décroîtrait légèrement pour les poudres de polissage à base de cérium (-3 %), voire chuterait assez for- tement luminophores (-19 %), chute commentée dans la section suivante. Impacts environnementaux de la production de terres rares Alors que les terres rares ont d’im- portantes applications dans le domaine de l’utilisation efficiente des ressources naturelles, notamment dans le secteur de l’énergie, leur production peut, loca- lement, avoir de graves impacts envi- ronnementaux et de santé publique. L’importance de ces impacts dépend avant tout de la nature du minerai et des moyens mis en œuvre pour gérer les rejets solides, liquides et gazeux liés à toutes les étapes de la production et de la séparation des terres. Les minerais à monazite, les plus largement répan- dus, sont ceux qui causent les pressions environnementales les plus importantes du fait du thorium et de l’uranium qu’ils contiennent. Si la Chine produit aujourd’hui plus de 90 % des terres rares mondiales, la situation environnementale et de santé publique dans les zones de production et de métallurgie de terres rares y est particulièrement grave. Les principaux sites de production se trouvent : - tion de terres rares, essentiellement légères, à partir de la bastnaésite et de la monazite1 contenue dans la carbona- tite de Bayan Obo, l’un des plus grands gisements mondiaux de terres rares. Ce gisement est un gisement de fer, avec les terres rares en sous-produit. Le trai- tement métallurgique nécessaire à la 1 Un phosphate de terres rares et de thorium, l’un des principaux minerais de terres rares, largement répandu notamment dans les gise- ments de type carbonatite. séparation et à la purification des terres a lieu à Baotou, une ville industrielle située à 150 km au sud de Bayan Obo ; Jiangxi, Fujian et Guangxi où des cen- taines d’exploitation, souvent illégales et de petite taille, exploitent des gisements d’argiles latéritiques enrichies en terres rares essentiellement lourdes, connues sous le nom « d’argiles ioniques ». Wu Qifan [2], [3] a décrit, avec de nombreuses données, la pollution dif- fuse liée au thorium présent dans la monazite du minerai de Bayan Obo. Le thorium est un élément faiblement radioactif, émetteur de rayons , sou- vent mélangés à ses descendants, dont certains peuvent avoir une activité plus forte voire être des émetteurs de rayons . A Bayan Obo, 11 km2 de résidus de laverie contenant 480 g de thorium par tonne sont une source importante de dispersion éolienne. A Baotou, où s’ef- fectue la séparation des terres rares, le thorium est présent dans les sco- ries métallurgiques ainsi que dans les effluents liquides rejetés dans la rete- nue de Weikuang, à l’Ouest de la ville. Si les niveaux de radioactivité ne dépassent pas 2 000 nanograys/heure aux endroits les plus pollués (mines), niveau inférieur au maximum auto- risé pour les travailleurs des centrales nucléaires en France, les mineurs et la population se trouvent très exposés à l’inhalation et à l’ingestion de pous- sières thorifères, les déchets radioactifs étant mis en décharge à l’air libre. L’inha- lation et/ou l’ingestion de thorium sont des facteurs importants de cancers des poumons et des os, dont le dévelop- pement survient souvent des années, voire des décennies après l’exposition [4]. Il est à noter ici que le thorium a une période de 14 milliards d’années, sa radioactivité demeure donc stable sur des temps extrêmement longs. A ceci s’ajoute la pollution due au char- bon comme source d’énergie pour cette industrie et les rejets d’effluents des trai- tements chimiques des concentrés de monazite et de bastnaésite. L’état géné- ral très dégradé de la région de Baoutou a été décrit à diverses reprises, Hurst [5], p. 16 à 18 présentant une synthèse et des références bibliographiques. Yang et al. [6] ont décrit la situation environnementale dans les provinces du sud de la Chine où se pratique l’ex- traction des terres rares par lixiviation in situ d’argiles latéritiques, la principale source mondiale de terres rares lourdes. La situation y est très différente : ici pas de pollution radioactive, mais une dévas- tation environnementale de grande am- pleur. Cet article mentionne, pour la seule région du Ganzhou, 302 exploi- tations abandonnées, 191 Mt de rési- dus miniers, la déforestation de 130 km2 entre 2000 et 2010. Elle résulte de la mise à nu de la couche d’argile, néces- saire pour pouvoir y pratiquer l’injection du lixiviant à l’aide de sondages régulière- ment espacés, généralement du sulfate d’ammonium, entraînant notamment un risque élevé de pollution durable des eaux souterraines. Des marchés complexes, peu prévisibles, sous- tendus par des risques géopolitiques et spécula- tifs, la myopie stratégique des Etats occidentaux ainsi que par des mutations technologiques rapides Tirée par la demande résultant des innovations technologiques qu’elle a per- mises, la production mondiale de terres rares a cru, en moyenne, de 4,3 % par an entre 1985 et 2012 sur la base des sta- tistiques mondiales produites jusqu’en 1993 par l’US Bureau of Mines puis, après sa disparition, par l’US Geological Survey (USGS) [7]. Cette production est en forte chute depuis (figure 3) suite à la crise des terres rares survenue en 2010-2011, 44 REE N°5/2014 LES MATÉRIAUX STRATÉGIQUESDOSSIER 1 commentée ci-dessous. La répartition géographique de cette production a for- tement évolué, l’événement le plus mar- quant ayant été le développement rapide de la production chinoise à partir du milieu des années quatre-vingt-dix, sti- mulée par le développement rapide de la maîtrise de la technologie de sépara- tion des terres rares à partir du minerai à bastnésite de son énorme gisement de Bayan Obo, en Mongolie intérieure et des lixiviats d’argiles d’altération enri- chies en terres rares lourdes du sud de la Chine (provinces du Guangdong, du Jiangxi et du Sichuan), de coûts salariaux très bas et des pratiques environnemen- tales laxistes. A partir de 1993, la Chine s’est trou- vée en situation de quasi-monopole pour la production de terres rares, les Etats-Unis arrêtant la production de leur seul gisement de terres rares, situé à Mountain Pass (Californie), pour des raisons d’impacts environnementaux et de profitabilité. Cette mine, apparte- nant aujourd’hui à la société Molycorp, a recommencé à produire en 2013. Cette position de monopole de la Chine a encore été renforcée suite à la vente pour 70 MUSD, en 1995, par Gene- ral Motors, à des investisseurs chinois (San Huan New Material and China National Nonferrous Metals Import and Export Company) [8], de sa filiale Magnequench. Cette dernière a été le premier producteur industriel mondial d’aimants permanents Nd-Fe-B, exploi- tant les découvertes de General Motors du début de la décennie 1980-1990, qui demeurent encore aujourd’hui les plus performants à l’échelle industrielle de tous les types d’aimants permanents connus. Le président de San Huan, Zhang Hong, était le gendre de Deng Xiao Ping, le leader politique chinois de 1978 à 1992, père des profondes réformes à la base de la performance économique chinoise observée depuis lors, réformes qui contrastent avec les politiques occidentales fondées sur la dérégulation, le laisser-faire libéral et l’abandon du concept de politique indus- trielle en tant qu’élément important des politiques publiques. En janvier 1992, dans un discours demeuré célèbre, pro- noncé à l’occasion d’un voyage dans le Sud de la Chine, il a déclaré : « Le Moyen-Orient a son pétrole, la Chine a ses métaux rares ». Ce discours ne fut pas que des paroles. Elles ont traduit une forte volonté politique matérialisée par le super-programme 386, lancé en 1986, de recherche et développement, pro- gramme qui a conduit au dépôt de plus de 2 000 brevets. Le savoir-faire améri- cain et l’acquisition des brevets de Gene- ral Motors pour la fabrication d’aimants permanents ont représenté des enjeux stratégiques de première importance pour le gouvernement chinois. Le résul- tat en est une très forte dépendance des Etats-Unis et de l’Union européenne, y compris dans les domaines les plus sen- sibles de la défense (missiles de croi- sière, bombes à guidage laser…). Les rapports sont nombreux qui décrivent les conséquences de cette situation géo- politique, tout particulièrement dans les milieux liés à la défense américaine. L’im- pact sur le reste de l’économie des pays occidentaux est tout aussi préoccupant. La Chine a très bien compris l’avan- tage concurrentiel et stratégique que lui fournit sa maîtrise de l’amont et, de manière rapidement croissante, de l’aval des chaînes de la valeur industrielle dépendant des terres rares. Lorsque le 7 septembre 2010, un chalutier chinois ayant pénétré les eaux territoriales des Iles Senkaku a percuté un bateau des garde-côtes japonais, les autorités ont arrêté tout l’équipage chinois. Les marins ont été rapidement libérés mais le capitaine n’a été libéré que le 24 septembre. Ces îles inhabi- tées de la mer de Chine méridionale, sous administration japonaise, font l’ob- jet d’un litige territorial important entre la Chine et le Japon qui en revendiquent tous deux leur possession ; ce litige n’est pas résolu à ce jour. L’incident a eu pour conséquence une véritable flambée de manifestations nationalistes dans les deux pays et une menace chinoise d’arrêter ses expor- tations de terres rares vers le Japon, ce pays étant à la fois le second utili- sateur industriel de ces éléments et, à l’époque, entièrement dépendant de la Chine pour son approvisionnement. Figure 3 : Evolution de la production mondiale de terres rares, exprimée en tonnes d’oxydes de terres rares - Source : Center of Latin American studies - University of California. REE N°5/2014 45 Terres rares : enjeux et perspectives 2014 En l’espace de quelques mois, le monde entier a appris l’importance stra- tégique des terres rares ; leurs cours ont connu une envolée spectaculaire, initiée en février 2011, culminant six mois plus tard en août 2011 (figure 4). L’ampleur est peut-être sans précédent dans l’histoire : en quelques mois, à titre d’exemple, les prix spot du dyspro- sium ont cru de 875 %, ceux de l’euro- pium de 850 % et ceux du terbium de 672 %. Cette envolée est le résul- tat d’un mélange de tensions géopo- litiques, de peur d’une rupture des approvisionnements, de la découverte par les industriels de l’aval des chaînes industrielles de leur exposition à un risque qu’ils ne soupçonnaient même pas (qui en 2010 dans les états-majors d’entreprises savait ce qu’est le dys- prosium ?) et de spéculations com- plètement débridées où de nombreux acteurs se sont positionnés à l’achat de peur de rater une belle aubaine. Plus de 400 sociétés juniors se sont lancées dans l’exploration de terres rares et n’ont eu aucun mal à trouver des actionnaires pour financer des projets dont certains étaient pourtant bien fragiles. Depuis août 2011, les prix spot de ces éléments ont connu une chute spectaculaire, de l’ordre de 85 %, suffi- samment sévère pour menacer la viabi- lité de l’exploitation des deux principales mines de terres rares hors Chine, Moun- tain Pass (Molycorp), située en Califor- nie, et Mount Weld (Lynas), située en Australie avec une usine de séparation située en Malaisie. D’un plus haut de 74,22 USD atteint en avril 2011, le cours de l’action de Molycorp a chuté à son cours actuel (au 30 octobre 2014) de 1,38 USD (-98 % !), celle de Lynas a connu une chute identique. Les causes probables de cette chute peuvent être multiples : - ment amplifié par la revente des actions ou de produits dérivés précédem- ment achetées par les mêmes spécu- lateurs qui ont par ailleurs pu prendre conscience de la complexité du mar- ché des terres rares au vu de l’évolution de la demande en europium et en ter- bium. Alors que ces dernières années la demande pour ces deux terres rares par- ticulièrement chères (figure 3) était très forte, conduisant des analystes parmi les plus réputés à prévoir un déficit de l’offre par rapport à la demande. Depuis, le marché de l’éclairage par diodes élec- troluminescentes (LEDs) s’est déve- loppé plus rapidement qu’initialement prévu. Or les LEDs sont beaucoup moins consommatrices de terres rares que les ampoules fluorescentes compactes à basse consommation actuellement utilisées, celles-ci nécessitant l’utilisa- tion d’une poudre luminophore conte- nant notamment de l’europium et du terbium. Aujourd’hui, c’est une baisse sensible de la demande en poudres luminophores qui est prévue : -19 % entre 2012 et 2017 selon Dudley Kings- north (tableau 2) ; terres rares ont pris conscience de leur exposition au risque, voire de Figure 4 : Evolution des prix spot FOB Chine, métal de 99 % de pureté, de 2002 à octobre de 2014 des trois terres rares les plus chères (dysprosium, europium, terbium) – Source : www.metal-pages.com 46 REE N°5/2014 LES MATÉRIAUX STRATÉGIQUESDOSSIER 1 l’impact négatif sur leurs marges de l’envolée des cours de leurs terres rares. Ceci a entraîné certaines d’entre elles à regarder de très près la composition de leurs produits finis et à substituer, par exemple, l’usage des aimants néo- dyme-fer-bore dopés au dysprosium par celui d’aimants en ferrite, quoique moins performants, ou à optimiser des procédés auparavant très consomma- teurs de terres rares ; par les acteurs non chinois, peut-être combinée à l’utilisation de stocks de précaution constitués avant la crise ; demande avec l’augmentation de l’offre liée au démarrage de la pro- duction de terres rares par des mines (Mountain Pass en 2012 and Mount Weld en 2013), dans un contexte où la demande faiblissait déjà vu les mesures prises par les entreprises consommatrices. De nombreuses inconnues conditionnent l’équilibre offre-demande en terres rares des années à venir De nombreux facteurs conditionnent l’évolution du marché pendant les années à venir, avec de nombreuses questions demeurant aujourd’hui sans réponse, dans un domaine stratégique pour les économies du monde occiden- tal, l’économie française en particulier. Du côté de l’offre, la question la plus importante pour l’industrie occi- dentale est de savoir quelle sera la pro- duction des gisements de terre rares qui ne sera pas contrôlée par les inté- rêts chinois. Comme mentionné ci-des- sus, les deux principales exploitations hors Chine connaissent des difficultés. Molycorp paraît particulièrement péna- lisée du fait de la faible teneur en terres rares lourdes de son minerai (Dy + Eu + Tb = 0,0135 % du minerai exploité). Au cours des trois premiers trimestres de 2014 la production de sa mine de Mountain Pass n’a été que de 3 170 t d’oxydes de terres rares, soit moins de 17 % de la capacité de production pré- vue par la phase I (19 050 tOTR/an). La montée en puissance de la produc- tion n’étant pas de nature à remédier à la faible valeur à la tonne du minerai, la situation de Molycorp semble fragile. La situation paraît meilleure à Mount Weld, et à l’usine associée de Gebeng, en Malaysie, la production croissant régulièrement depuis le démarrage de l’usine en 2013. Si pour l’année fiscale allant du 1er juillet 2013 au 30 juin 2014 la production de l’usine n’a été que de 3 985 tOTR, celle-ci a atteint 2 043 t au cours du troisième trimestre 2014, soit 74 % de la capacité de production maxi- male de l’usine pour la phase 1. Sur le long terme, ce projet paraît plus viable, la teneur en Dy + Tb + Eu du minerai étant plus de dix fois supérieure (0,146 %) à celle de Mountain Pass. La société ayant pu récemment restructurer une partie importante de sa dette, elle paraît mieux armée pour affronter l’année qui vient. A plus long terme sa viabilité dépendra cependant largement d’une remontée des cours des terres rares. Il existe à ce jour 27 projets d’exploi- tation de terres rares pour lesquels une étude conceptuelle et/ou une étude pré- liminaire de faisabilité (neuf projets) est publiquement disponible. Cinq projets ont fait l’objet d’une étude de faisabilité. Vu l’étroitesse du marché des terres et le coût élevé en capital, qui peut atteindre 1,6 Md USD (cas du gisement de Steen- kampskraal, en Afrique du Sud) lorsque la construction d’une usine de séparation des terres rares est prise en compte, il est vraisemblable que seule la mise en pro- duction de deux à quatre gisements sera financée par des investisseurs occiden- taux d’ici la fin de la décennie. Ceux-ci devraient être particulièrement sélectifs dans leur choix. Leurs critères de sélec- tion devraient être : La présence de ces six éléments, indis- pensables à la production de maté- riaux magnétiques (Dy, Nd, Pr), de matériaux luminophores (Eu, Tb) et de semi-conducteurs (Y), conditionne les recettes du projet ; bas de manière absolue et par tonne d’oxydes de terres rares produites. Ceci privilégie les gisements situés dans des régions du monde disposant déjà de bonnes infrastructures énergétiques et de transport à proximité du projet. Certaines sociétés publient des études avec des coûts d’investissement artifi- ciellement bas, car elles n’incluent pas le coût d’investissement nécessaire à la construction de l’usine de sépara- tion, en indiquant simplement que leur concentré sera traité « à façon » dans une usine spécialisée. Le problème est que ce type d’usine est extrêmement rare et de plus le procédé mis en œuvre dans chaque usine est spécifiquement optimisé pour un type de minerai par- ticulier. La capacité disponible dans les usines existantes, telles celles de Solvay à La Rochelle, n’excédant probablement pas quelques milliers de tonnes d’OTR/ an il faudrait que des tiers, non identifiés à ce jour, envisagent de construire des usines appropriées pour du traitement « à façon » (“toll separation”) et capables de traiter des concentrés provenant de divers gisements, ce qui est très com- plexe en termes de définition d’un pro- cédé adapté ; Les ressources géologiques en terres rares sont considérables, aucun problème d’épuisement de ces ressources n’est à craindre. En 2002, l’USGS a recensé plus de 800 gisements et indices de terres rares [9]. Parmi ceux-ci, seulement une cinquantaine ont fait l’objet de tra- vaux d’exploration suffisamment détail- lés pour aboutir à un premier calcul des ressources, publiquement disponibles REE N°5/2014 47 Terres rares : enjeux et perspectives 2014 pour 50 gisements2 . Des études tech- niques et économiques plus aval sont disponibles pour 25 de ces gisements : études conceptuelles (25 gisements), de préfaisabilité (10) ou de faisabilité (5). La base de données du BRGM, créée à par- tir de ces données publiées, permet de comparer ces projets entre eux selon un nombre important de critères. La com- binaison des critères suivants, appliqués aux 50 gisements : (> 30 USD, cours spot des terres rares octobre 2014) ; moins égale à 5 % du minerai ; construction d’une usine de sépara- tion des terres rares ; USD/t. Ce filtrage fait ressortir un nombre très limité de projets susceptibles d’être les premiers à être développés : appartenant à la société Texas Rare Earth Resources, est le plus attractif à ce jour. Il se distingue de tous les autres gisements de la sélection des 50 gisements pris en compte par sa minéralogie unique. Le minéral porteur de terres rares y est l’yttrofluorite (fluorure de calcium enrichi en terres rares), qui imprègne littéra- lement un massif de rhyolite, repré- sentant une ressource3 de l’ordre de 330 000 t d’oxydes de terres rares faci- lement extractibles par lixiviation en tas. Le coût d’investissement est très bas (292 MUSD), ainsi que le coût de pro- duction (20 550 USD par tonne d’oxyde 2 Ces données sont publiées par les sociétés mi- nières, cette publication étant obligatoire pour toutes les sociétés faisant appel à l’actionnariat public. Les sociétés à actionnariat privé, non cotées, et les sociétés finançant leurs projets sur fonds propres n’ont pas cette obligation. 3 Cet article ne prend en compte que les res- sources indiquées ou mesurées. Trop d’incon- nues existent relativement aux ressources sup- posées pour que celles-ci puissent être prises en compte ici. de terres rares produite, soit la moitié du coût de production prévisionnel du gise- ment de Mount Weld). Cependant ces coûts n’incluent pas la séparation finale des terres rares lourdes, le projet se bor- nant pour le moment à provisionner la production séparée d’oxydes de cérium, de lanthane, de didymium (mélange de praséodyme et de néodyme) et d’un mélange des oxydes des autres terres rares contenues dans le minerai. La teneur combinée d’oxydes de Dy + Eu + Tb du minerai n’est que de 40 g/t, ce qui est très faible, mais compensé par le tonnage important de la ressource, sa facilité d’exploitation et de traitement ; (Territoires du Nord-Ouest), apparte- nant à la société Avalon, nécessite un investissement en capital très élevé, de près de 1,3 Md USD, comprenant la construction d’une usine de séparation des différents oydes, mais il s’agit d’une ressource énorme, estimée à près de 2 Mt d’OTR (environ 20 ans de la consommation mondiale actuelle). Son besoin en investissement par tonne d’OTR produite est faible (1 399 USD/t) ainsi que le coût de production (7 790 USD/t, beaucoup plus faible qu’à Mount Weld). La teneur en dysprosium de la partie supérieure de ce gisement est élevée (560 g/tonne, proche des 610 g/t de Mount Weld) ; Canada (Province de Québec), appar- tenant à la société Quest Rare Metals, pourrait également séduire les investis- seurs par la taille de ses réserves esti- mées à plus de 4,4 Mt d’OTR, la teneur moyenne de 770 g/t d’oxydes de Dy + Eu + Tb. Si le montant de l’investisse- ment initial, comprenant la construction d’une usine de séparation, est élevé (près de 1,3 Md USD), il est faible rap- porté à la tonne ; en Afrique du Sud, appartenant à la société Great Western Minerals Group est un système filonien très riche en monazite. La teneur on OTR total y est exceptionnelle atteignant près de 15 %, au prix d’une teneur élevée en thorium (2,14 %). L’investissement en capital nécessaire au démarrage, docu- menté par l’étude de faisabilité dispo- nible, n’est que 147 MUSD mais n’inclut pas le coût de la construction d’une usine de séparation. La teneur en Dy + Eu + Tb y atteint 2,4 kg/t, ce qui est exceptionnel, mais les ressources sont modestes, d’un peu moins de 90 000 t d’OTR. D’autres gisements pourraient égale- ment attirer l’attention des investisseurs dans un proche avenir, dès que les études technico-économiques à venir permet- tront d’en connaître les paramètres écono- miques. Il s‘agit des gisements suivants : société Tasman Minerals. Il s’agit d’un gisement de taille assez modeste (res- source de 0,24 Mt d’OTR) mais de belle qualité car relativement riche en Dy + Eu + Tb (310 g/t) et très pauvre en thorium et en uranium. Cependant son minerai est d’un type particulier puisqu’il s’agit d’eudyalite, un zirco- nosilicate contenant des terres rares qui n’est pas encore utilisé à l’échelle industrielle pour la production de terres rares. Il faudra attendre quelques mois pour disposer de l’étude conceptuelle de ce gisement et voir comment il se positionne en termes de besoins en investissement et de coûts de produc- tion. Il pourrait s’agir du premier gise- ment européen exploité ; de Niobec, près de Chicoutimi (Pro- vince de Québec, Canada) pour exploiter une zone de la carbonatite enrichie en terres rares pourrait modi- fier le paysage de l’industrie des terres. Ce gisement, exploité depuis de nom- breuses années par la société IamGold dispose de la seconde plus importante ressource en terres rares connue hors 48 REE N°5/2014 LES MATÉRIAUX STRATÉGIQUESDOSSIER 1 de Chine, soit plus de 8,7 Mt, avec une teneur en Dy + Eu +Tb modeste (120 g/t) mais dans un gisement aux infrastructures déjà en partie exis- tantes. Il faudra attendre la parution de l’étude de préfaisabilité pour connaître le montant des investissements néces- saires et le coût d’exploitation ; retiennent l’attention. Il s’agit des gise- ments de : - Kringlerne, appartenant à la société Tanbreez, financée sur fonds privés. Cette société ne communique que très peu sur ses activités. Selon ses informations, il s’agirait de la princi- pale ressource en terres rares au monde, hors Chine, avec près de 28 millions de tonnes d’OTR, mais ne contenant que 240 g/t de Dy + Eu + Tb dans un minerai à eudyalite très peu radiaoctif. Les besoins en inves- tissement et les coûts de production de ce gisement ne sont pas connus, Tanbreez ne communiquant pas sur ce sujet ; - Kvanefjeld, appartenant à la société Greenland Minerals and Energy. Ce gisement contient une ressource de près de 4,8 Mt d’OTR, mais avec un profil où, comme à Kringlerne, dominent les terres rares légères, la teneur en Dy + Eu + Tb ne dépas- sant pas 150 g/t, ce qui est un élé- ment défavorable vu le montant des investissements estimés néces- saires au lancement de la production, un peu de 1,5 Md USD incluant la construction d’une usine de sépara- tion sur place. Ce gisement est rela- tivement riche en uranium (341 g/t), ce qui en fait une ressource valori- sable mais aussi une source d’im- pacts environnementaux. Quoi qu’il en soit, vu l’étroitesse du marché et le montant des investisse- ments nécessaires pour démarrer une nouvelle exploitation et construire les nouvelles usines de séparation des terres rares nécessaires, il est peu probable que plus de deux à quatre nouvelles exploita- tions voient le jour d’ici 2020. Du côté de la demande, il a été vu ci- dessus (tableau 3) qu’à l’exception des agents de polissage, à base d’oxyde de cérium, et des poudres luminophores à base d’europium et de terbium, la demande pour toutes les autres appli- cations des terres rares devrait connaître une croissance importante au cours de la période 2012-2017, pouvant atteindre 84 % dans le cas des aimants perma- nents. Au-delà il est difficile d’estimer comment évoluera la demande : des aimants à large plage optimale de tem- pérature de fonctionnement, n’utilisant pas de dysprosium, voire pas de terres rares sont-ils susceptibles de rempla- cer les aimants permanents actuels ? Le recyclage des matériaux magnétiques à base de terres rares peut-il compen- ser la croissance rapide de la demande pour des matériaux magnétiques indis- pensables à la miniaturisation de nom- breuses applications électroniques ? Quelle va être la stratégie de la Chine ? Si elle souhaite à la fois conserver sa maî- trise des chaînes de la valeur dépendant des terres rares tout en mettant fin aux exploitations illégales de terres rares ou portant gravement atteinte à l’environ- nement et/ou à la santé humaine, elle devrait logiquement devenir un investis- seur de premier plan dans le développe- ment de gisements de terres rares hors Chine. En septembre 2013, en Australie deux sociétés juniors détenant des gise- ments prometteurs ont signé des pro- tocoles d’accord non contraignants avec des sociétés chinoises susceptibles de leur apporter leur expérience industrielle en matière de séparation des terres rares, un élément déterminant pour la faisa- bilité du projet. En mars 2014, Green- land Minerals and Energy, qui détient le gisement de Kvanefjeld au Groen- land a annoncé avoir signé un protocole d’accord non contraignant avec China L'AUTEUR Patrice Christmann est géologue, spécialisé dans l’économie et les politiques des matières premières minérales ainsi que dans la gestion durable des ressources naturelles. Directeur adjoint de la stratégie du BRGM il participe à de nombreux travaux en France (dans le cadre du Comité pour les métaux straté- giques), au niveau européen (il est, entre autres, membre du Comité de pilotage d’ERECON) et interna- tional (il est membre depuis 2011 de l’International Resource Panel des Nations Unies). REE N°5/2014 49 Terres rares : enjeux et perspectives 2014 Non-Ferrous Metal Industry’s Foreign Engineering and Construction Co. (NFC) pour profiter de l’expérience de cette société chinoise dans la séparation des terres rares et « créer une force puissante en termes d’approvisionnement global en terres rares ». Quelles vont être les innovations à venir qui pourraient créer une forte demande pour certaines terres rares ? Sera-ce, par exemple, la réfrigération magnétique par effet magnétocalorique ? Les terres rares, notamment le gadolinium, pourraient jouer un rôle clef dans le déploiement de cette nouvelle technologie verte. Quoi qu’il en soit, la saga des terres n’en est qu’à ses débuts. Elle devrait nous réserver de nombreuses surprises, avec des conséquences importantes pour l’avenir de l’industrie. Pour se préparer à cet avenir et accompagner la politique de ré-indus- trialisation de l’Union européenne, le Parlement européen et la Commission ont créé ERECON, le réseau européen de compétences « terres rares » ras- semblant les experts industriels, uni- versitaires et institutionnels du domaine des terres rares. Un rapport, concluant la première année des travaux de ce réseau, sera rendu public d’ici la fin 2014. En parallèle, dans le cadre de ses programmes-cadre de recherche et d’innovation (7e programme-cadre 2007-2013 et Horizon 2020) la Com- mission européenne finance des pro- jets visant à l’innovation technologique dans le domaine des terres rares, le principal étant EURARE4 . En France, l’Agence nationale de la recherche sou- 4 Site Internet : http://www.eurare.eu tient la recherche dans le domaine des terres rares, notamment à travers le pro- jet ASTER5 Cet article représente les vues per- sonnelles de son auteur et ne saurait être considéré comme reflétant un point de vue officiel du BRGM ou d’une quel- conque autorité. Références [1] U.S. Department of Energy - 2011 - Critical materials strategy - U.S. Department of Energy (Washington, DC, USA) - http://energy.gov/sites/ prod/files/DOE_CMS2011_FINAL_ Full.pdf [2] Q. Wu, H. Liu, C. Ma, S. Zhao, X. Zhu, S. Xiong & H. 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