L’Union pour l’innovation 2014-2020 peut-elle contribuer à une ré-industrialisation ?

17/07/2014
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Publication REE REE 2014-3
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2014-3:11254

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L’Union pour l’innovation 2014-2020 peut-elle contribuer à une ré-industrialisation ?

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18 REE N°3/2014 Introduction D epuis 2010 de réelles divergences de perfor- mances économiques sont apparues entre pays appartenant à l’Eurozone, ajoutant une division Nord/Sud à la division Est/Ouest préexistante. Il est devenu urgent de mettre en œuvre une politique économique qui permette de réindustrialiser cer- taines régions de l’Eurozone, en France en particulier, tout en continuant à résorber les retards accumulés en Europe centrale et orientale. Les nouvelles autorités communautaires qui se mettront en place dans le courant de l’été 2014 vont hériter d’un édifice législatif et d’engagements budgétaires qui courent jusqu’en 2020. Malgré des premiers résultats peu convain- cants, c’est donc la stratégie « Europe 2020 » de la Commis- sion Barroso II qui aura encore constitué, faute de mieux, le cadre stratégique des programmes 2014-2020. Quelle sera la pertinence de décisions arrêtées dans ces conditions en matière de recherche et l’innovation du point de vue de leur impact sur la ré-industrialisation de l’Europe ? Le débat national sur délocalisations/désindustrialisations Au moins depuis le début des années 90, une peur ob- sessionnelle des délocalisations d’entreprises françaises vers des pays à bas coûts s’est installée dans l’opinion, trop sou- vent exploitée depuis, sur le plan politique, à des fins déma- gogiques. Du coup, les délocalisations ont constitué l’élément cen- tral du débat public sur la désindustrialisation [1] alors qu’en 10 ans, la France a perdu 800 000 emplois industriels et que la part de l’industrie dans le PIB est passée de 18 % à 12 %, des chiffres qui suffisent à montrer que la désindustrialisation est un phénomène bien plus large que celui des seules délo- calisations. Elle s’explique par des facteurs à la fois internes et externes : des ménages consacrées aux biens industriels, les gains de productivité liés au progrès technique et l’externalisation de nombreuses fonctions vers le tertiaire : une grande partie des services fait désormais partie intégrante de l’activité productive privée, en particulier l’important secteur des services aux entreprises ; et des dérégulations, donc de la mondialisation dont les délocalisations ne sont qu’un aspect. Les études de l’Insee montrent que les délocalisations ne concernent pas uniquement l’industrie : elles touchent également les entreprises de services qui emboîtent le pas de leurs homologues anglo-saxonnes pour améliorer leurs coûts. C’est d’ailleurs la chute d’activité dans les services mar- L’Union pour l’innovation 2014-2020 peut-elle contribuer à une ré-industrialisation ? L'ARTICLE INVITÉ MICHEL GAILLARD Ancien chef du bureau « Affaires européennes » au Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche Will the European programmes, drafted according to strategy “Europe 2020” of the outgoing Commission, be suitable for the re-industrialisation of Europe after 2014? Will they help turn the tide of industry decline in France? Horizon 2020 has been carefully drafted according to the best current academic understanding of research and innovation policy design. Despite a budget growth by 30 % compared to previous FP7, it will not fulfill its ambitious targets in “industrial leadership” without more coordination with national policies and increased synergies with the regional policy implemented through the FEDER funds. France is likely to benefit from Horizon 2020 which provides a welcome support for a broad based model of innovation and many opportunities for a more “open” and “collective experimentation” mode of operation for industrial cooperation through Europe. The “smart specialisation strategy” as implemented in the regions under EU scrutiny in 2013, points to the urgency of a reform of the French territorial organization. Current administrative regions are not strong enough to fully reap the benefit from the “entrepreneurial discovery” method and this will be a severe handicap for the proper use of FEDER funds targeted at innovation and economic development in 2014-2020. ABSTRACT REE N°3/2014 19 L'ARTICLE INVITÉ chands après 2008 qui a rendu la désindustrialisation bien plus difficile encore à tolérer. Redéploiement industriel et innovation A court terme, la France tente de tirer un meilleur bénéfice de l’attractivité de ses territoires en améliorant leur compéti- tivité. Mais les efforts qui se contentent de réduire les coûts et de transférer les risques sur les fournisseurs, les employés et les clients conduisent à une impasse collective. C’est seu- lement quand un véritable contre-courant de (re)localisation de l’activité économique en particulier industrielle (mais pas seulement…) se sera établi en faveur de la France que des résultats robustes pourront être obtenus en matière d’emploi. L’analyse du processus de relocalisation industrielle [2] montre que ce type d’investissement ne peut prétendre à un succès durable que s’il répond à une ambition de fond trans- formatrice – et non pas à une simple volonté « d’ajustement » – c’est-à-dire presque toujours lorsqu’il est associé à une « inno- vation » dans la vie de l’entreprise, une modernisation introduite dans la gamme de produit, dans les procédés de fabrication, les méthodes de commercialisation ou d’organisation. Encore faut-il assurer que ce courant soit assez fort pour créer plus d’activité que la modernisation n’en détruit dans le même bassin d’emploi en modifiant les habitudes de consommation de ses clients et en améliorant la productivité chez ses concurrents. Si l’attractivité est importante pour la décision initiale de localisation, c’est ensuite le taux de crois- sance des activités innovantes une fois celles-ci implantées sur site, qui devient le facteur décisif pour accroître rapide- ment les flux entrants dans une économie ouverte comme le marché unique européen. Alors que sa situation peut paraître particulièrement fra- gile, la France n’est heureusement pas isolée : s’il est un do- maine où l’Union européenne tente depuis cinq ans de faire la différence, c’est bien en matière d’innovation. Mais, est-on en droit de se demander « que peut une Union européenne dont le budget n’est que de… 1 % de son PIB » ? L’essentiel à retenir au sujet de Horizon 20201 Máire Geoghegan-Quinn, commissaire sortante, avait insisté dès sa prise de fonction pour faire figurer explicite- ment l’innovation à son portefeuille. En cohérence avec ce choix initial, elle a manifesté pendant quatre ans une belle obstination pour obtenir que le huitième PCRDT soit conçu en rupture avec les programmes cadres précédents et pour étendre un soutien public aussi large que possible aux pro- cessus d’innovation en Europe. confiés au Conseil européen de la recherche pour consolider les positions européennes en re- cherche scientifique de haut niveau et de 6 Md dévolus à la mobilité des chercheurs, le budget de Horizon 2020 fait une large part à la recherche et à l’innovation technologique (en particulier dans un volet « Leadership industriel » de 17 Md ). Avec un taux de financement unique de 70 %, pour tous les participants à des activités de développement proche du marché, la Commission entend soutenir « le lancement de projets pilotes, les activités de démonstration, les bancs d’essai, le soutien aux achats publics, la conception, l’innova- tion axée sur les besoins des utilisateurs finaux, l’innovation sociale, le transfert des connaissances et la commercialisa- tion des innovations ainsi que la normalisation ». 1 Horizon 2020 fait l’objet d’une présentation complète sur le site dédié mis en place par le Secrétariat d’État à la recherche et à l’Enseignement supé- rieur : http://www.horizon2020.gouv.fr/. Figure 1 : Indices de performance des États membres en matière d’innovation. Source : Tableau de bord de l’innovation – Commission européenne (2014). 20 REE N°3/2014 L'ARTICLE INVITÉ L’exécution des projets à caractère industriel sera aussi souvent que possible confiée à de larges partenariats pu- blics-privés (PPP) associant des organisations de recherche et des entreprises complémentaires mais aussi parfois pilo- tés par les principaux concurrents d’une branche donnée au sein d’initiatives technologiques conjointes (JTI) ou de parte- nariats public-privé contractuels. « L’innovation ne se limite évidemment pas à sa dimen- sion technologique » rappellent Pierre-Benoit Joly, Arie Rip dites technologiques sont des innovations socio-techniques, [“broad based innovation” dans le jargon bruxellois] parce que les compétences organisationnelles, les interactions entre firmes, les structures industrielles, les relations avec les clients ou usagers, les usages sont renouvelés en même temps que les objets techniques changent ». Dans cette logique, Horizon 2020 consacrera plus du tiers de ses moyens à des recherches coopératives engagées pour résoudre sept « grands défis sociétaux »2 . Cette nouvelle approche consiste non pas à déterminer a priori des secteurs de recherche méritant d’être soutenus, mais de désigner « des grands défis de société auxquels l’Europe est confron- tée et qui nécessitent par leur urgence et leur ampleur un effort ciblé et coordonné entre les États membres ». Une politique de cohésion réformée en vue d’améliorer son impact sur la croissance et l’emploi Le souhait exprimé par l’UE de voir renforcer la compétiti- vité globale de l’espace communautaire s’accompagne d’une volonté de tirer le maximum de bénéfices des avantages propres à chaque territoire. Car « l’économie mondialisée est loin d’être une simple économie de flux. Elle s’appuie sur des Pour orienter les ressources vers les principaux secteurs de croissance, les investissements au titre du Fonds euro- péen de développement régional (FEDER) pour 2014-2020 seront concentrés sur quatre objectifs clés : 2 Les sept « grands défis sociétaux » : - citoyens. 3 En fonction de la catégorie de la région : les régions en retard de développe- 60 % et les régions plus développées : 80 %. et l’innovation » ; communication, leur utilisation et leur qualité » ; - sions de carbone dans tous les secteurs ». Environ 100 Md seront au total affectés à ces secteurs, les énergies renouvelables. La nouvelle architecture de la politique ainsi réformée impose aux régions de concentrer les investissements pro- ductifs sur des objectifs clairs et mesurables préalablement définis, dans le cadre d’une stratégie de « spécialisation intel- ligente » définie pour chaque région. Le nouveau règlement fait de l’approbation préalable de cette « stratégie de spécia- condition aux financements du FEDER sur ses deux premiers objectifs clefs. Horizon 2020, « le plus grand programme de R&D compétitive du monde », suffira-t-il à faire émerger de nouvelles trajectoires technologiques enracinées en Europe ? Ce serait une erreur de penser que l’UE est totalement dépourvue de politique industrielle. On peut constater au contraire que l’objectif de toutes les stratégies engagées, de- puis la CECA en vérité, a été de renouveler la composition du tissu industriel européen. Pour surmonter les antagonismes nationalistes hérités d’une histoire conflictuelle, les « Pères fondateurs » ont dès le début incité à la création de consortia transnationaux, groupes innovants capables ensuite d’exploi- ter à leur profit les économies d’échelle offertes par l’ouver- ture du marché unique doté de ses propres normes et stan- dards techniques. Les programmes cadres de R&D ont été des outils au ser- vice de cette politique. Ils ont démontré une certaine effi- cacité même si leur impact industriel dans la longue durée n’a que rarement été mesuré. Dans deux des cas étudiés par Technopolis [5], automobile et panneaux solaires, ils ont renforcé de manière démontrable la compétitivité industrielle en Europe en permettant à des entreprises concurrentes sur le marché de coopérer entre elles de manière durable pour certains segments de leur activité. L’exemple le plus accompli de cette démarche mise en œuvre sur incitation de l’UE est celui que l’industrie pharma- ceutique européenne a donné lors de la création en 2008 de IMI, l’initiative pour les médicaments innovants, devenue le plus grand partenariat public-privé au monde en matière de santé avec un budget total de 2 Md – financé à égalité par l’Union européenne et l’industrie pharmaceutique regrou- REE N°3/2014 21 L'ARTICLE INVITÉ pée dans l’EFPIA4 . Les programmes de R&D communau- taires fonctionnent comme de véritables pépinières, (voire si nécessaire des « couveuses artificielles » comme dans le cas du JTI « Hydrogène et piles à combustible »), pour la constitution de collectifs de « parties prenantes ». A partir d’un groupe d’acteurs, souvent informel dans un premier temps et en recomposition permanente sous la pression des différents lobbies impliqués, ils stabilisent un cercle d’inves- tisseurs sérieux, en contribuant en particulier à disqualifier, au fil des évaluations de projet, les simples « autostoppeurs » (free riders). Le succès est au rendez-vous quand le niveau de coordi- nation autorisé par la concurrence intrasectorielle est suffisant pour que l’auto-organisation de l’industrie se développe effi- cacement avec une incitation modeste mais résolue de l’UE. Et c’est alors, dit Jean-Luc Gaffard [6], que les effets d’agglo- mération ont la meilleure chance de stabiliser les décisions d’implantation des firmes. « Ce que gagnerait financièrement une entreprise en délocalisant ses activités dans une zone à bas salaires ou à faible pression fiscale ne permettrait pas de compenser la perte d’efficacité liée à l’éloignement vis- à-vis du tissu d’entreprises partenaires, vis-à-vis des centres publics de R&D ainsi que vis-à-vis des externalités positives liées à l’existence d’un marché de l’emploi spécialisé ». D’où l’importance des coûts irrécouvrables (“sunk costs”), c’est-à- dire « des dépenses qui ne seraient pas récupérées par une firme qui romprait la coopération ». Fort de quelques réussites5 venues opportunément s’ajouter au précédent créé par le JTI “Clean Sky” piloté par l’industrie aéronautique civile, Horizon 2020 poursuit l’ambi- tion de prendre en compte toutes les dimensions du pro- cessus d’innovation. Mais dans le cadre de l’austérité impo- du programme cadre précédent, un budget trop limité pour que l’intervention sur l’étape cruciale de pré-industrialisation puisse être autre chose que symbolique. Horizon 2020 ne parviendra pas à lui seul à suppléer à cette défaillance. Il faudrait en effet pour cela que les trop faibles budgets disponibles puissent au moins être concentrés sur les pro- jets les plus prometteurs, une concentration qui se ferait au profit de grandes entreprises des principaux États membres, à l’encontre de l’inefficace mais diplomatique saupoudrage. Or, la Commission a été une fois de plus obligée de céder à la pression intergouvernementale et parlementaire. Une coa- lition de pays de l’Europe centrale et orientale et de l’Europe du Sud a arraché une nouvelle augmentation des quotas de subventions allouées aux PME (20 % du programme en 4 European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations. 5 - tems for European Leadership” (ECSEL). dehors de la partie « excellence scientifique »), élargissant encore l’effet « guichet » des programmes précédents, alors qu’on constate a posteriori que seulement 22 % des PME participant au 7° PCRDT ont été stratégiquement innovantes. Dans ces conditions, pour que la dynamique impulsée par Horizon 2020 ait une chance de contribuer significativement à une ré-industrialisation, il faut que le programme soit coor- donné avec la politique des États membres et puisse exercer un fort effet de levier sur les financements privés. Horizon 2020 aura-t-il un effet de levier suffisant ? Les « Grands défis » Le concept de « Grand défi » est apparu dans le débat dès 2008, avant même le premier pic de la crise écono- discipline scientifique ou par secteur industriel est une forme de révolution dans le logiciel des PCRDT. Avec « Hori- zon 2020 », l’UE se décide vraiment à accorder une place prépondérante à l’innovation correspondant à la demande « sociétale ». Cette approche offre de nombreuses possibi- lités pour l’engagement volontaire des États membres dans une programmation conjointe permettant de coordonner leurs politiques et programmes nationaux de recherche. Dix initiatives de programmation conjointe (JPI) sont d’ailleurs déjà en cours, exploitant la formule des partenariats public- public (P2P). Rendre les missions publiques du pilier « Grands défis » de « Horizon 2020 » le plus attrayantes possible pour les organisations à but lucratif constitue une deuxième exigence de la logique d’intervention choisie. A défaut, il s’avérerait impossible d’obtenir un effet de levier suffisant par bascule- ment (“crowding-in”) des ressources privées vers les orienta- tions politiques retenues. Mais pour beaucoup de branches industrielles, les « Grands défis » sont d’abord perçus comme des externalités négatives [7], en particulier dans des sec- teurs puissants comme le pétrole, le charbon, l’automobile, les services d’électricité, de gaz, et de l’agro-alimentaire où les entreprises en place occupent de fortes positions vis-à-vis des nouveaux entrants. La réorientation de la grande industrie vers les innovations radicales exigées par les « Grands défis » devra surmonter les réticences perceptibles des industriels lorsqu’ils sont confron- tés au passage du régime d’une économie des « promesses techno-scientifiques » à celui de « l’expérimentation collective » associant les consommateurs, les décideurs, la société civile, et les mouvements sociaux. « Dans ce cadre, l’expérimentation ne résulte pas de la promotion d’une promesse techno-scien- tifique. Elle est le produit d’objectifs produits par des groupes concernés et qui recherchent des solutions à leurs problèmes dans l’action collective. Ces objectifs ne sont pas statiques 22 REE N°3/2014 L'ARTICLE INVITÉ mais ils sont précisés et redéfinis dans les processus d’appren- tissage qui ont cours dans l’expérimentation ».6 De nouveaux outils financiers Dans un contexte de ressources publiques contraintes par la crise budgétaire, la Banque européenne d’investissement (BEI) a fait œuvre pionnière en établissant à partir de 2007 un partenariat avec le 7° PCRDT pour offrir des financements spécifiquement dédiés aux secteurs de la R&D et de l’innova- tion. Le succès de cette expérience a conduit à une panoplie de nouveaux instruments financiers dans Horizon 2020 et dans COSME qui prend la suite du programme cadre pour la compétitivité et l’innovation (CIP), un programme dont l’effet de levier a été remarquable : avec un budget de seulement 1,1 Md , le CIP a pu aider plus de 250 000 PME en garan- tissant 14 Md de capital risque. Si Horizon 2020 se concentre avant tout sur le finance- ment de la phase Recherche et Innovation et le soutien aux entreprises en phase de démarrage, COSME soutient aussi les PME dans leur phase d’internationalisation et de croissance. Outre l’extension des mécanismes de garantie, apparaît un mécanisme MIC de renforcement de fonds propres en faveur des PME innovantes et à forte croissance (les « gazelles ») qui leur propose un financement sous la forme de capital-risque avec l’objectif explicite de leur permettre de rester domicilier et de faire croître leur capital en Europe. En exploitant les leçons apprises au cours du 7° PCRDT dans le domaine de l’ingénierie financière et de la coordi- nation des politiques nationales de R&I, Horizon 2020 s’est donné une bonne chance de parvenir à démultiplier l’effet trop faibles pour jouer à elles seules autre chose qu’un (utile) effet d’entraînement. Dans ce domaine, l’UE peut aussi compter sur le cofinancement des régions avec lesquelles un important travail de mise en synergie a été entrepris. L’articulation critique des stratégies régionales et de Horizon 2020 En application du critère « d’excellence scientifique », les investissements des programmes communautaires de R&D et les investissements nationaux qui les accompagnent sont réalisés sur un petit nombre de centres qui sont eux-mêmes pour beaucoup regroupés sur une partie centrale du terri- toire européen, l’euro-mégapole [8] au cœur du « pentagone européen » [9]. Laisser cette logique s’exercer seule sur le continent sans la mettre en concurrence avec d’autres mo- dèles de développement capables d’exploiter les ressources qu’elle néglige, ce serait priver l’industrie européenne de son 6 Pierre-Benoit Joly & Al – Référence [3] supra. accès à un avantage concurrentiel qui peut se révéler décisif : la diversité des cultures qui lui ont donné naissance. Dans l’état actuel des inégalités Nord/Sud et Est/Ouest en matière de création et de capacité d’absorption des connais- sances, uniformiser les pratiques d’innovation en Europe au nom de la compétition mondiale détruirait le potentiel de tous les pays de la périphérie. L’UE doit pouvoir s’appuyer sur les diversités socioculturelles de ses 274 régions pour dyna- miser des marchés intérieurs, pour produire de l’agilité et de l’opportunisme indispensable en innovation, sans tomber dans l’illusion que la région est automatiquement l’espace naturel d’un système d’innovation complet. Le processus de « découverte entrepreneuriale » [10] qui système technique ou administratif pour établir des priorités de développement innovant en région. Il est informé par un ensemble de structures d’incitations et d’opportunités qui existent à tous les niveaux d’organisation de l’activité écono- mique. Correctement conduit, il constitue une utile introduc- tion au « régime d’expérimentation collective ». Mais, quelles que soient les bonnes intentions affichées dans les stratégies de spécialisation intelligente et la qualité du travail de préparation réalisé dans bon nombre de cas, leur mise en œuvre se heurtera, dans de nombreux États membres, aux conservatismes et aux mauvaises habitudes locales. La gestion décentralisée du FEDER rend difficile un suivi autre que financier et administratif des projets depuis Bruxelles. Trop souvent, les administrations nationales restent surtout soucieuses d’engranger les subventions espérées (et les emplois qui vont avec) et négligent de vérifier l’excellence technologique et la pertinence stratégique des projets des PME de leurs régions. Que faut-il espérer des programmes euro- péens pour la ré-industrialisation en France ? Horizon 20020 et l’industrie française Tous les industriels consultés, confirment que le volume des subventions espérées ne constitue qu’un élément, certes appréciable en temps de crise, mais néanmoins se- condaire de leurs motivations lorsqu’ils s’engagent dans un consortium de projet européen. L’essentiel pour la plupart d’entre eux, c’est la possibilité offerte d’organiser un réseau relationnel et de former des partenariats transnationaux ras- semblant acteurs privés et publics, confirmant ainsi que « la qualité des mesures d’incitation est fortement tributaire des conditions de coordination qu’elles encouragent »7 . Horizon 2020 est appelé à jouer de ce point de vue un il s’attaque à quelques-uns des maux qui ont conduit le tissu 7 Jean-Luc Gaffard – Référence [6] supra. REE N°3/2014 23 L'ARTICLE INVITÉ Figure 2 : Indices de performances des régions en matière d’innovation – Source : Tableau de bord de l’innovation régionale – Commission européenne (2014). industriel français à se déliter plus vite que d’autre sous l’effet conjugué de la mondialisation et de la crise financière. D’une part, Horizon 2020 mobilise ses participants au nom d’une conception de l’innovation « de l’idée à la mise sur le marché » qui vient utilement combattre en France « la croyance, qui se révèle aujourd’hui erronée, qu’il était possible de séparer les fonctions amont (conception, R&D, design, etc.) des fonctions de production, et que ces dernières pou- vaient donc être localisées là où cela était le plus profitable »8 . Il est temps de redécouvrir, comme les chercheurs de Harvard viennent de le faire [11], que mettre une coupure géogra- phique entre, d’une part, les sites chargés de la conception et, d’autre part, les unités de fabrication, est intenable. D’autre part, avec Horizon 2020, les industriels français sont appelés à expérimenter avec un modèle « ouvert » de l’innovation où les accords de coopération en R&D entre 8 Interview de Gabriel Colletis réalisée par Boris Chabanel (Nova7) le 8 juil- let 2013. http://www.millenaire3.com/fileadmin/user_upload/Interviews/ Gabriel_Colletis_economie_de_proximite.pdf. entreprises concurrentes permettent non seulement de mutualiser une information sur les connaissances scienti- fiques, mais aussi de créer une information réciproque sur les comportements qui structurent le marché futur. Dans ce contexte, “open” ne signifie pas « libre de droit » mais « à géométrie contractuelle évolutive », dans une démarche appuyée sur une gestion contractuelle fortement structurée pour enrichir des partenariats dûment sélectionnés. Ces pratiques évoluent rapidement dans un contexte de droit international encore largement en cours de définition. Il est essentiel que les entreprises françaises puissent y participer activement grâce aux consortia européens et améliorent ainsi leur réactivité. Horizon 2020 et la stratégie nationale L’autre dimension importante de l’influence que va exer- cer Horizon 2020 concerne ses effets sur les stratégies d’in- terventions nationales. En France, la préparation de Horizon 2020 a déjà contribué à faire évoluer la conception de la 24 REE N°3/2014 L'ARTICLE INVITÉ SNRI9 et donné naissance à une « France Europe 2020 » qui tient déjà un meilleur compte des pays qui nous entourent. Beaucoup reste à faire pour enrichir l’action publique avec les nouvelles pistes que Horizon 2020 a commencé d’explorer. Par exemple, sur la nécessité de sortir d’une vision purement technologique de l’innovation des industries manufactu- rières, de prendre en compte la dimension socio-technique du processus, de quitter « l’économie des promesses tech- nico-scientifiques » pour entrer dans des régimes « d’expéri- mentation collective ». Avec les « Grands défis » en particulier, il s’agira bien sou- vent d’ouvrir enfin les yeux sur l’innovation dans le secteur des services : avec deux dimensions encore rarement évo- quées : « innover dans les services, c’est innover dans les “business models”, c’est surtout apprendre à gérer des pro- jets de transformation organisationnels ». [12] Les régions françaises et l’Europe à la France. Les dix régions de la métropole iden- tifiées parmi les régions en transition10 sont éligibles à elles d’allocations. L’exercice de stratégie de spécialisation intelligente sera-t-il utile à la ré-industrialisation de nos régions ? On peut l’espé- rer pour deux raisons : - veau, celui qui est le plus élevé dans la hiérarchie du « mille feuilles » territorial français, écartant ainsi du pilotage de l’opération, à leur grand dépit, départements et communes, que leurs petites tailles rendent les plus vulnérables à la tentation d’utiliser les fonds pour améliorer leur attractivité au détriment des voisins ; - nomiques en régions dans un processus de « modernisa- tion » en régime d’« expérimentation collective ». On doit pouvoir parvenir dans ce régime à éviter d’affron- ter les situations de blocage qui se sont multipliées sur les marchés européens ces dernières années devant des dé- marches de marketing techno-scientifique qui ont englouti des investissements importants et restent pour l’instant sté- riles pour la société, ses chercheurs et ses entrepreneurs. Mais il subsiste un obstacle de taille. Si la notion de « conditionnalité » n’est pas nouvelle, elle occupe dans la programmation 2014-2020 une place de premier ordre 9 Stratégie nationale de recherche et d’innovation. La nouvelle stratégie européenne » assure le MENESR... 10 - et induit des obligations renforcées. Elle concerne aussi bien l’éligibilité des régions aux fonds structurels européens que le suivi des enveloppes financières proposées dans ce cadre afin d’en mesurer la « performance ». Dans l’environnement budgétaire actuel, les finances françaises ne peuvent courir le risque d’un dégagement d’office. Ces nouvelles obligations militent pour une révision aussi rapide que possible de l’archi- tecture des collectivités territoriales incluant une refonte de leur cartographie, désormais inadaptée aux nouveaux enjeux européens. « La Région qui se hisse désormais au rang des collectivi- tés les plus stratégiques en interne et au rang européen, ne peut plus longtemps être confondue avec l’échelon territorial créé par la loi du 2 mars 1982. Leur trop grand nombre, leur trop faible niveau démographique et leur trop faible volume de richesse créée ne les rendent pas suffisamment attrac- tives, concurrentielles et compétitives […]. Aujourd’hui au nombre de 22 en métropole, un objectif raisonnable serait de ne plus en avoir que douze à moyen terme et probable- C’est seulement à ce niveau de richesse et de surface géo- graphique – celui des länder allemands ou des provinces ita- liennes – que des stratégies de diversification et de différen- tiation donneront leur pleine efficacité. C’est seulement dans ce cadre que des coopérations équilibrées pourront enfin se développer et que l’Europe parviendra à remettre en marche la « machine à converger » qui faisait encore en 2012 l’objet de l’admiration des experts de la Banque mondiale [14]. Bibliographie Désindustrialisation, délocalisations - [2] « Relocalisations d’activités industrielles en France étude réalisée par le cabinet Sémaphores et El Mouhoub - thèse disponible sur le site de Bercy. Réinventer l’innovation ? - bliée en ligne le 30 octobre 2013. http://webcom.upmf- grenoble.fr/lodel/innovacs/index.php?id=108 La grande transition – la France dans le monde qui vient Understanding the Long-Term Impacts of the EU Framework Programme of Research and Technological Development octobre 2011. http://www.technopolis-group.com/resources/ downloads/Erik_Arnold_Inaugural_Lecture_111027.pdf. Re-industrialising the Eurozone - REE N°3/2014 25 L'ARTICLE INVITÉ Michel Louis Gaillard est docteur ès sciences physiques de l’Université de Lyon I, Claude-Bernard (1974). Il a été successive- ment directeur de recherche au CNRS, direc- teur de la division « Optronique » des Labo- ratoires de Marcoussis, Compagnie Générale d’Electricité, directeur du Laboratoire de photophysique moléculaire, UPR CNRS asso- ciée à l’Université Paris – Sud, Paris XI. De 2000 à 2009, il a été chef du bureau « Affaires européennes » de la Direction de la stratégie à la Direction générale de la recherche et de l’innovation, Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Michel Louis Gaillard est chevalier de la Légion d’honneur. Reconceptualising the co-evolution of firms-in-industries and their environments: Developing an inter-disciplinary Triple Embeddedness Framework [8] Guy Baudelle et laboratoire RESO II - Haute-Bretagne : « L’Europe de demain sera-t-elle polycentrique ? http://www.datar.gouv.fr/sites/ default/files/datar/territoires2020- n-3-12.pdf. The European Spa- tial Development Perspective. What next ? Understand- ing Smart Specialisation - Producing Prosperity: Why Amer- ica Needs a Manufacturing Renaissance - L’innovation dans les services et ses poli- tiques octobre 2010. De nouvelles relations financières et institu- tionnelles entre la France et les Territoires sous l’impulsion de la programmation financière euro- péenne 2014-2020 - février 2014. Gold- en growth: restoring the lustre of the European economic model” 2012.