Le déploiement français en Afghanistan - Témoignages et retour d’expérience sur l’utilisation des drones

17/07/2014
Auteurs :
OAI : oai:www.see.asso.fr:1301:2014-3:11233
DOI : http://dx.doi.org/10.23723/1301:2014-3/11233You do not have permission to access embedded form.

Résumé

Le déploiement français en Afghanistan - Témoignages et retour d’expérience sur l’utilisation des drones

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36 REE N°3/2014 LES DRONES Lieutenant-Colonel Daniel Chabbert Officier Correspondant d’Etat-Major Renseignement Introduction Dans le cadre de l’opération PAMIR (nom donné au déploiement français en Afghanistan), la Task Force La Fayette a été déployée en 2008 dans la pro- vince de Kapisa et le district de Surobi (province de Kaboul). Elle bénéficiait de l’appui d’un détachement ISTAR (Intelligence, Surveillance, Target Acquisition and Reconnaissance) fourni par la brigade de ren- seignement. Le détachement ISTAR comprenait des moyens de recherche humaine, d’appui électronique, de géographie et des drones tactiques SDTi (Système de drone tactique intérimaire). Comme on le verra dans la suite de cet article, et notamment au travers des témoignages du capitaine Benad et du lieutenant Chavez (aujourd’hui capitaine) engagés dans les opérations au sol, l’intervention du SDTi a été d’un très grand appui dans la conduite des opérations. Elle a également permis de mieux spécifier les caractéristiques à retenir dans le futur système de drones tactiques dont la livraison est prévue pour 2017. Avant de donner la parole aux deux officiers, nous allons rappeler les principes des missions des drones tactiques et les caractéristiques du système SDTi actuel. Les drones tactiques Principes généraux Dans la segmentation des drones des armées (figure 1), les drones tactiques s’insèrent entre les drones MALE (moyenne altitude longue endurance) de l’armée de l’Air et les mini-drones. Grâce à leur endurance et à la très grande portée que leur ap- porte leur liaison de données satellitaire, les drones MALE répondent aux besoins d’un théâtre d’opéra- tion (niveau opératif). Les drones tactiques, d’une portée d’une centaine de kilomètres, répondent aux besoins des niveaux Division à GTIA tandis que les mini-drones d’une allonge d’une dizaine de kilo- mètres sont adaptés aux niveaux GTIA à SGTIA. Les SDTi sont déployés au plus près des troupes appuyées et leur emploi est planifié et réorienté par un dialogue direct entre le chef tactique et son officier de liaison drones. Leur réactivité leur permet aussi d’être employés de façon inopinée en fonction d’une urgence opérationnelle. Le déploiement français en Afghanistan Témoignages et retour d’expérience sur l’utilisation des drones The French Army has been using unmanned aircraft systems (UAS) since the Nord-Aviation R-20 in 1964 and has been ope- rating its current SDTi (système de drones tactiques intérimaire) since 2004 in the 61e régiment d’artillerie. The main missions of those tactical UAS are to support the situational awareness of the ground forces and the target acquisition process. The deployment of SDTi in Kosovo then Afghanistan between 2007 and 2012 has validated the concept of employment of these intelligence collection assets in the French Army. Tactical UAS are a key component of ISTAR (intelligence, surveillance, target acquisition and reconnaissance) units as they are the tool of choice for confirming information provided by other human or technical sensors. Their contribution to the safety of ground forces has been critical as they often detected prepared ambushes or road-side bombs and helped understanding the situation. The lessons learned from hundreds of flights in Afghanistan have shaped the operational requirements for the future tactical UAS which has yet to be selected and which delivery is expected in 2017. The next generation tactical UAS will be a step- change over the SDTi as it will have to apply airworthiness rules and will feature a much greater endurance and two pay- loads: one wide-angle payload designed to detect threats and one narrow-angle payload (the electro-optical gimbaled turret) devoted to their identification. The ability to detect and identify evasive target is expected to be greatly improved, thus enabling to better support operations among the populations. ABSTRACT REE N°3/2014 37 Le déploiement français en Afghanistan Témoignages et retour d’expérience sur l’utilisation des drones Les missions remplies par les drones tactiques - Surveillance de zones ou de points - Renseignement sur des itinéraires routiers, des zones ou des points (élaboration de dossiers de renseignement image) - Traitement d’objectifs par les appuis feux (acquisition de l’objectif et évaluation des dommages) de l’artillerie et des hélicoptères d’attaque - Préparation de l’intervention d’autres moyens de rensei- gnement - Appui direct à l’engagement de forces terrestres - Contribution à la protection de la force en détectant les menaces Le système de drone SDTi Le système de drone tactique intérimaire (SDTi) a rem- placé le système CRECERELLE et devait précéder la mise en place du drone multi-capteurs multi-missions (MCMM). Abandonné entretemps le programme MCMM a été rem- placé par le programme système de drones tactiques (SDT) dont les premières livraisons sont attendues en 2017. Le SDTI est capable d’assurer la conduite de missions d’ob- servation, de surveillance du champ de bataille et de réglage de tir d’artillerie. Il est articulé autour d’une composante ter- restre montée sur des véhicules lui conférant une mobilité tac- tique et d’une composante aérienne qui lui permet l’emport de capteurs pour réaliser des missions de jour comme de nuit. Le système de drone tactique intérimaire se compose des de renseignement ; des drones et la diffusion des informations recueillies par le - et la formation, Figure 1 : Segmentation de l’emploi des drones en service dans l’armée. Encadré 1 : Caractéristiques du SDTi (en service depuis 2004). Fabricant : SAGEM (groupe SAFRAN) Appellation industrielle : Sperwer Poids : 335 kg Dimensions : longueur 3,52 m et envergure 4,27 m Vitesse : 180 km/h Plafond : 3 500 m par temps chaud et à altitude de décollage élevée Rayon d’action : 80 km Mode de mise en œuvre : lancement par catapulte et récupération par parachute et airbags Portée d’identification d’un véhicule : 2,2 km pour la caméra optique, 1,8 km pour la caméra IR de commandement et vers le RVT 38 REE N°3/2014 LES DRONES Les drones en situation réelle : témoignages de deux officiers Contexte opérationnel Le détachement SDTi a été déployé en Afghanistan d’oc- tobre 2008 à juillet 2012 et comportait 45 personnes répar- ties entre un détachement de liaison à Nijrab, deux équipes RVT en appui direct des GTIA (groupements tactiques inte- rarmes) à Tagab et Tora, l’essentiel du personnel de mise en Kaboul. Le personnel et le matériel du DET SDTi provenaient du 61e régiment d’artillerie basé à Chaumont, seul régiment à des drones pour l’armée de Terre, le 61e RA et son centre de formation délégué sont aussi chargés de la formation des opérateurs de mini-drones DRAC (drones de reconnaissance au contact) en service dans les huit batteries de renseigne- ment de brigade. Le surnom de diables noirs a été donné par les soldats allemands aux artilleurs du 61e RA pendant la première guerre mondiale. Aujourd’hui, les diables noirs sont aussi les héritiers de cinquante ans d’expérience dans la mise en des expérimentations opérationnelles du drone R-20 en 1964. Sous les ordres du DET ISTAR, le détachement SDTi ré- partissait son activité entre l’appui direct des opérations des deux GTIA (75 %) et la réponse aux besoins en renseigne- ment de la TF La Fayette (25 %). Témoignages de deux officiers Nous reproduisons dans les encadrés 2 et 3, deux témoi- gnages d’officiers relatifs à l’engagement du drone SDTi en Afghanistan1 . Ces contributions, dont le style est volontaire- ment direct pour laisser parler le vécu, donnent une idée pré- cise du soutien qu’a apporté le système SDTi aux opérations terrestres dans ce pays. Pour se répérer dans ces témoignages, les lecteurs non familiers avec les acronymes militaires pourront se référer au glossaire figurant en fin d’article. Quant à la localisation des opérations, on peut la situer grâce à la carte de la figure 1 et Nijrab : localisation du poste de commandement de la bri- gade française appelée Task Force La Fayette Tagab : localisation du poste de commandement du GTIA Tora : localisation du poste de commandement du GTIA Metharlam : province voisine de la Surobi sous commande- ment américain. 1 Ces deux témoignages sont aussi inclus dans l’ouvrage à paraître « l’Artillerie dans la contre-rébellion » et sont publiés dans la REE avec l’autorisation des auteurs. Figure 2 : Localisation des opérations de l’armée de Terre française en Afghanistan. REE N°3/2014 39 Le déploiement français en Afghanistan Témoignages et retour d’expérience sur l’utilisation des drones Tora, le 4 octobre 2010 Je suis le capitaine Benad commandant les diables noirs de la 2e batterie du 61è RA. Après la conversion du drone rapide CL289 au SDTi1 à l’été 2009, la batterie a préparé sa projection pour l’opération PAMIR avec un déploiement effectif en mars 2010. La mission est complexe compte tenu de la difficulté à appréhender un ennemi insaisissable et dont les intentions sont si délicates à anticiper. Arrivé fin mars sur le théâtre, le spectre de l’embuscade d’Uzbeen2 reste toujours vivace dans les esprits et chaque mission a pour objectif principal de détecter tout élément hostile leurs hommes. Fin septembre, le détachement est confiant, les résultats opérationnels ont été probants depuis le début du mandat. L’expérience est désormais solide et chacun puise sa motivation dans la perspective d’apporter un au quotidien. Néanmoins, les matériels ayant été soumis à rude épreuve au mois d’août et septembre, l’idée de ne pas être terrain demeure palpable. La capture de soldats de l’armée nationale afghane (ANA) dans le Metharlam en août a profondément modifié le processus de planification ainsi que les objectifs de la brigade. Nous avons été par ailleurs sollicités avec intensité en septembre du fait des élections. La fin de mandat est donc proche mais à 15 jours du départ, il règne une atmosphère oppressante. Une autre opération d’envergure se prépare. Baptisée CONVERTED TRY, son objectif est de desserrer l’étau des fait ainsi l’objet d’une lutte opiniâtre. Le verrou de Sherkel reliant les vallées de Tagab et de Surobi, périmètre réduit à quelques kilomètres carrés, est convoité par des insurgés bien implantés qui piègent systématiquement les axes. A cet égard, le détachement drone a déjà surpris des éléments isolés en train de creuser la route et d’aménager le terrain afin d’y disposer des engins explosifs improvisés visant les véhicules militaires français et de l’ANA. L’été touche à sa fin, les mouvements insurgés sont encore très actifs dans la région et excellent à utiliser les couverts offerts par les zones bâties et la végétation. Tout le détachement est fin prêt et les matériels vérifiés avec rigueur. J’utiliserai les deux équipes RVT3 qui per- mettent d’apporter l’image du drone en vol en temps réel directement à une unité déployée sur le terrain. La première sera détachée au profit du PC TAC du GTIA Bison, appartenant au 126e régiment d’infanterie, afin d’éclairer les déci- sions de son chef de corps et de son poste de commandement. La seconde aura pour mission d’appuyer le SGTIA qui devrait être le plus exposé. Sa mission est ainsi d’attirer et de fixer au Sud du parallèle 51, un maximum d’insurgés par la mise en place d’un dispositif défensif afin de donner la liberté d’action au GTIA « HERMES » de Tagab et aux unités de l’ANA pour reprendre possession du COP Sherkel. Le point de fixation doit donc impérativement fonctionner pour garantir le succès de l’entreprise. Pour mesurer l’efficacité du « pot de miel » sur les « essaims insurgés », l’interarmes a besoin de nos capteurs optiques embarqués de surveillance à distance, de notre expertise en identification ainsi que de notre faculté à décrypter une situation tactique caractérisée par l’imbrication. 4 octobre, 03h00 locale C’est le réveil, la nuit a été calme, le sommeil de l’unité n’a pas été perturbée par une mise en alerte intempestive. du dispositif tactique. Les automatismes acquis pendant la mise en condition pour la projection montrent la pleine mesure de leur efficacité. Pendant que le drone prend de l’altitude au-dessus de Nahglu et rejoint sa zone de mission, 1 Système de drone tactique intérimaire. 2 Embuscade d’Uzbeen : le 18 août 2008 dans la vallée d’Uzbeen, province de Surobi, a eu lieu une embuscade au cours de laquelle 10 soldats français ont été tués. Plusieurs capacités supplémentaires ont été déployées suite à cette embuscade, dont le SDTi. 3 Remote Video Terminal. 40 REE N°3/2014 LES DRONES le chef d’équipe RVT insérés au sein des unités au contact nous communique par radio les derniers événements et une situation tactique actualisée. Arrivé sur zone à peine une demi-heure après le décollage, le drone nous transmet sans problème les flux vidéos combattants adverses des habitants. Nous sommes donc obligés de porter notre attention sur les comportements - fants et un adulte, un villageois utilisant un téléphone portable, des déplacements coordonnés d’individus sont autant d’éléments qui mobilisent la sagacité de mes analystes… Vers 07h00 débute alors une recherche plus précise qui fait suite aux comptes rendus radio annonçant les premiers accrochages. Leur détection est rendue difficile par une végétation fournie. Par conséquent, il faut nous armer de patience et surtout déterminer un indice de point de départ pertinent pour initier la recherche par imagerie qui nous permettra de dévoiler le dispositif adverse. Un peu avant 8h00, l’équipage repère enfin trois individus au comportement anormal et se déplaçant précisé- ment dans la zone des contacts. Nous braquons alors nos capteurs sur eux et les suivons en adaptant la trajectoire de vol à leur rythme. Ils pénètrent dans une zone bâtie non habitable avec une cavité en son centre qui se révèle une cache invisible depuis le sol car encadrée par des murs de 2 à 3 mètres de hauteur. Je ne le sais pas encore mais cette cache ne pourra pas être traitée par l’artillerie, ni par une frappe d’avion car trop proche des maisons voisines (environ 20-25 mètres). En effet, les insurgés n’hésitent pas à implanter leurs installations logistiques au beau milieu de la population afin de se protéger des représailles. Il est habituellement difficile de suivre sur une longue durée les éléments ennemis du fait de la végétation et des masques dessinés par les habitations, mais aujourd’hui, sans se douter que nous les observons, nous allons collecter et diffuser des informations d’intérêt immédiat sur leurs faits et gestes pendant presque tout le temps de vol, via le terminal RVT ou le réseau radio du GTIA. Les insurgés continuent leur progression pour se mettre en position d’observation le long d’une maison et finissent par emprunter une ruelle sans savoir que leur position est maintenant connue par notre infanterie. Après un long jeu de cache-cache et en anticipant les emplacements qu’ils sont susceptibles d’utiliser pour se dissimuler, tirer et se protéger, nous arrivons à identifier jusqu’à 5 combattants en position d’attente. Nous allons les suivre pendant près de trois heures complètes dans une zone de six hectares. Une artère principale leur sert à se déplacer parallèlement, dissimulés aux vues du GTIA Bison. Ce faisant, ils nous à nos frères d’armes au contact. Cette poursuite va durer jusqu’à épuisement de notre carburant, il faut bien se résoudre à rentrer. détaché à son profit, demande un second vol, signe que notre appui est contributif. Mon détachement va tout le vecteur aérien posé, mon chef mission vol, imprégné de la situation tactique critique, vient me rendre compte que nous sommes en mesure de relancer une “check” aéronautique dans la foulée. Moins d’une heure après, vers 11h30, le drone a repris l’air. Notre périmètre d’intervention a évolué en cours d’action, son centre de gravité s’est déplacé de 300 mètres plus au Nord. Grâce au guidage de l’équipe RVT et du S2 du GTIA, nous reprenons sans peine le contact visuel avec les insurgés dès l’arrivée du VA sur sa zone de mission. Les positions françaises étant figées, les accrochages sont sporadiques et violents. Vers 13h00, un regroupement attire notre attention auprès du deuxième compound repéré ; cinq insurgés se déplacent vers le Nord, je prends la décision de les suivre. Difficile d’y discerner clairement une arme, mais leur attitude demeure particulièrement suspecte. En changeant de direction vers l’Est, ils adoptent une progression par la route, ils longent prudemment les maisons, et lors d'un passage de mur, nous distinguons clairement deux indi- vidus s'échangeant une arme de grande taille sans qu'il soit possible de déterminer s'il s'agit d'un fusil de précision ou d'une mitrailleuse. Nous continuons à les pister car à 300 mètres devant eux se trouvent les premiers « bisons ». Parfois, nous perdons de vue le premier de la colonne sous les arbres mais, bien que lente, leur progression est inexorable, je diffuse donc le plus souvent possible les coordonnées du premier visible par radio à l'équipe RVT. A REE N°3/2014 41 Le déploiement français en Afghanistan Témoignages et retour d’expérience sur l’utilisation des drones peine 100 mètres plus loin, un éclair blanc dans les arbres, c’est une explosion… immédiatement les insurgés se désengagent. Très vite…l’un deux s’immobilise, se tient le bras. Il était sous l’arbre au moment de l’explosion et a visiblement été blessé par des éclats. J’apprendrai plus tard que ce tir était en fait délivré suite aux coordonnées transmises par le RVT. La communication entre l’équipage et les fantassins prouve ici toute la plus-value du drone tactique et d’une boucle courte avec l’infanterie et le RVT. La fin du vol approche, il est temps de ramener le drone sur Tora, la situation restera calme le reste de l’après-midi. Il est rare de réaliser deux vols consécutivement, mais la journée n’est pas encore terminée pour le détachement. L'heure est à la remise en condition du matériel pour obtenir le plus rapidement possible à nouveau deux VA prêts à être utilisés sur très court préavis en cas d'urgence, puis le processus de planification poursuit son cours avec les des équipages... Au final une journée dense sans droit à l'erreur mais notre détermination est intacte. En dépit de la fatigue, nous nous sentons en effet utiles, investis et totalement intégrés dans le dispositif de nos camarades de la mêlée. Encadré 2 : Témoignage du capitaine Fabrice Benad. Vallée de Bedraou, le 1er février 2011 groupement tactique interarmes (SGTIA). Et bien plus encore que je n’avais pas remis les pieds en vallée de Bedraou, dans la province de Kapisa. Mais la veille, dans cette même vallée, les unités du groupement tactique interarmes (GTIA) Allobroges du 7e bataillon de chasseurs alpins avaient été prises à partie au RPG et au PKM lors de leur désen- gagement par des éléments insurgés. Cette fois, le commandant d’unité (CDU) du SGTIA ACIER bénéficierait directe- Après trois mois passés avec le GTIA, l’intégration de l’équipe RVT dans les compagnies d’infanterie se faisait natu- rellement. Les jours précédents, la place la plus pertinente avait été définie avec le CDU appuyé et nous nous retrou- Tagab dans le véhicule de l’avant blindé (VAB) du CDU, et « démotorisons » à 08h00 pour continuer notre progression à pied. Mon équipier et moi-même, nous sommes habitués à porter une charge qui n’a rien à envier à celle du fantas- sin. Le système RVT pèse à lui seul près de 20 kilos auxquels il faut ajouter le poids du gilet pare-balles, les munitions, l’eau, et de quoi tenir 48 heures sur le terrain. Et celui qui ne porte pas le système n’est guère plus avantagé puisqu’il doit porter les transmissions nous permettant d’être en contact avec le détachement SDTi. Fort heureusement cette fois nous n’avons pas à progresser très longtemps. Le groupe s’installe rapidement derrière quelques rochers et j’en un atout non négligeable pour son unité. A ce moment, je ne peux m’empêcher de me rappeler ma première opération en Kapisa. Je me souviens de cette excitation croissante à mesure que l’échéance approchait. Je me souviens de notre départ retardé ayant eu pour conséquence de ne pas pouvoir bénéficier de l’appui SDTi pendant la totalité de la phase de mise en place du dis- positif ami. Mais la machine était lancée et « deux fusils de plus, c’est toujours bienvenu… ». Je me souviens de cette progression lente et difficile, parfois à la limite de l’escalade, écrasé par le poids de notre équipement afin d’atteindre le point grâce auquel nous aurions une vue sur toute la vallée. Le calme n’était entrecoupé que des crépitements de la radio et des halètements du groupe. Le calme, et ce fut la tempête. Vallée d’Alasay, le 26 novembre 2010 Première sortie, premier contact. D’où les tirs partaient-ils ? De partout, du village en contrebas, de la grotte qui était sur le flanc de cette montagne que nous gravissions. Difficile de déterminer tout cela avec précision. Qui était visé ? Un peu tout le monde. Et nous. Et cela avec certitude car nous entendions clairement le sifflement caractéristique des 42 REE N°3/2014 LES DRONES balles, leurs ricochets sur les rochers environnants. Nous étions fixés. Il y a peu, le SDTi survolait la vallée mais là il n’était plus là. Coïncidence ? Protégé derrière des rochers qui couvraient à peine nos silhouettes, il ne nous était plus possible de bouger. Fixer... « Mission consistant à exercer une pression suffisante sur l’ennemi pour lui interdire tout mouvement ou tout redéploiement de son dispositif ». Oui, c’était bien cela. Dans ma tête ce n’était plus simplement que mal sous le crachin breton. C’était là, maintenant, c’était concret. Nous n’étions pas sous un feu continu. Mais chaque fois que l’un d’entre nous esquissait un mouvement, nous étions sanctionnés par quelques rafales ennemies qui venaient s’abattre contre les rochers derrières lesquels nous nous abritions, ou soulever des nuages de poussières à quelques centimètres de nos pieds. Ce qui nous faisait instinctivement replier encore plus nos jambes et lâcher quelques jurons… Après une heure et demie dans cette position, l’intervention d’un hélicoptère Tigre fit taire l’ennemi. Définitive- ment ? En tous cas, nous n’avons dès lors plus été pris à partie jusqu’à la fin de cette opération. Vallée de Bedraou 500 mètres au sud de notre position, le comportement d’un groupe d’individus attire notre attention. Ils sont trois, cachés derrière un muret, à l’abri des vues des troupes au sol. L’un des trois se déplace par moment jusqu’au bout « une sonnette sommes observés. Mais ce comportement suspect ne suffit pas à déterminer une identification positive. Qu’importe, rendu et retransmet l’information sur le réseau radio. La menace potentielle est prise en compte par « l’upper1 » qui sera en mesure de la traiter en cas d’identification positive. Intérieurement, je ne peux m’empêcher d’espérer que cette observation aboutisse à une identification positive. Que ce qui n’est qu’une suspicion devienne une confirmation. Mais le groupe d’individus suspects ne changera pas risque en agissant alors que nous les observons. Le drone est en l’air et il s’entend. ILS l’entendent et se doutent qu’ils sont surveillés. Ainsi, je comprends que la finalité de ces vols n’est pas simplement la détection d’insurgés. De telles détections sont certes gratifiantes, mais il est tout aussi gratifiant de constater un « immobilisme » des insurgés, pour lequel le SDTi n’y est pas pour peu. D’une certaine manière, je constate que la présence de cet observateur de la 3e dimension finit par exercer une pression suffisante sur l’ennemi pour l’empêcher d’agir… La mission du SGTIA se termine et il nous faut à présent ranger notre matériel car nous « remotorisons ». Jusqu’au bout nous bénéficions de l’appui SDTi. Il n’y aura pas eu d’accrochage en Bedraou cette fois-là. 1 Un « groupe d’appui dans la profondeur » qui regroupe une équipe d’observateurs avec un contrôleur air avancé (FAC), une équipe de tireur d’élite, les MILAN, et parfois une patrouille de renseignement dans la profondeur (PRP). Encadré 3 : Témoignage du lieutenant Raphaël Chavez, chef d’équipe RVT, 61e régiment d’artillerie - Tagab le 1er février 2011. Caractéristiques recherchées pour le futur drone tactique de l’armée de Terre Les leçons tirées du déploiement du SDTi en opérations au Kosovo (2007-2008) et en Afghanistan (2008-2012) ont permis à l’armée de Terre de définir les caractéristiques re- cherchées pour le futur système de drones tactiques (SDT) dont la livraison est prévue pour 2017. On peut les résumer Conserver et améliorer les qualités du SDTi chef tactique (GTIA et brigade) ; préalable (précision de localisation inférieure à 50 m) ; - mandement tactiques ; REE N°3/2014 43 Le déploiement français en Afghanistan Témoignages et retour d’expérience sur l’utilisation des drones GTIA puisse être équipé (12 RVT au lieu de 6 aujourd’hui) ; au décollage, moins 30 min au lieu de 45 min Acquérir de nouvelles capacités (même en conditions de portance dégradées par hautes chaleur et altitude) pour appuyer la totalité d’une phase de combat ; dite « champ large » pour surveiller de grandes zones et détecter les menaces en complément de l’actuelle charge dite « champ étroit » qui souffre du fameux effet de paille ; de tirs surfaciques (par obus d’artillerie classiques), besoin de pouvoir acquérir des cibles pour des munitions guidées par laser ou par GPS afin de réduire les risques collatéraux (disposer d’un laser et améliorer la précision de localisation) ; - bat SCORPION2 ; - ment individuel de jour et de nuit pour garantir l’identifica- tion d’un individu comme étant un insurgé. Conclusion Les opérations en Afghanistan ont confirmé l’utilité pour chaque niveau tactique ou opératif de disposer d’un système pour les niveaux tactiques les plus bas, drones très endu- rants et aux capteurs puissants pour le renseignement au niveau d’un théâtre d’opérations, la classe des drones tac- tiques comme le SDTi se situant à la charnière entre ces deux extrêmes. Mis en service en 2004 à titre transitoire pour conser- ver des savoir-faire acquis avec les précédentes générations de drones (R-20, CL-89, MART, Crécerelle), le SDTi a vu ses performances et sa durée de vie notablement prolongés par l’endurance et moyens de diffusion de l’imagerie en particulier. Il s’est révélé un outil précieux dans l’appui des opérations ter- restres au Kosovo puis, surtout, en Afghanistan. Ange gardien des troupes au contact, il a confirmé son aptitude à remplir les missions pour lesquelles il avait été conçu et a permis de défi- nir les missions qui pourraient être confiées aux drones tac- tiques dans le futur en fonction des évolutions technologiques. 2 Synergie du Contact Renforcée par la Polyvalence et l’Infovalorisation. Tout le potentiel du drone tactique est pleinement exploité par un emploi multicapteurs. Ce concept vise à faire travailler en synergie les capteurs d’appui électronique, de recherche humaine et les moyens de géographie militaire. Le DET ISTAR de la Task Force La Fayette était particulièrement chargé de cette coordination multicapteurs en Afghanistan. Il permettait de fournir un renseignement confirmé et de réduire ce qui est communément appelé le brouillard de la guerre. Avec la prochaine génération de drones tactiques, l’armée de Terre devrait changer de dimension avec l’application des règles de navigabilité et avec des drones plus endurants et surtout bi-charges utiles. Ces deux charges utiles pourront coopérer entre elles mais aussi coopérer avec les capteurs terrestres. La réduction attendue du délai entre la détection de menaces et leur identification sera précieuse dans des opérations où les adversaires se mêlent aux populations et ne laissent que de petites fenêtres temporelles pour les neu- traliser sans dommages pour les civils. Acronymes et termes techniques ANA : Armée Nationale Afghane CL-289 (CL : Canadair Limited) : Missile de reconnaissance à vol programmé équipé de caméras optique et infrarouge volant à 740 km/h sur une distance de 400 km. En service au 7e régiment d’artillerie puis au 61e régiment d’artillerie de 1992 à 2011. Déployé en opérations en Bosnie de 1996 à 1997, au Kosovo en 1999 et de 2001 à 2002, au Tchad de 2008 à 2009 Compound : Nom anglais donné aux habitations locales qui ont la particularité d’être entourés de murs épais et très hauts (4 à 6 mètres) COP : Combat outpost, poste fortifié accueillant le volume d’un SGTIA FOB : Forward operating base, poste fortifié plus important du niveau GTIA GTIA : Groupement tactique interarmes, unité du volume d’un bataillon d’infanterie (environ 800 personnes) renforcée de moyens d’appui (Artillerie, Génie, Renseignement, etc.) GTIA Allobroges : Nom de baptême du GTIA déployé en Kapisa en 2011 dont l’ossature était fournie par le 7e bataillon de chasseurs alpins GTIA Bison : Nom de baptême du GTIA déployé en Surobi en 2010 dont l’ossature était fournie par le 126e régiment d’infanterie GTIA Hermès : Nom de baptême du GTIA déployé en Kapisa en 2010 dont l’ossature était fournie par le 21e régiment d’infanterie de marine Parallèle 51 : Lié au quadrillage de la carte avec le système de coordonnées militaires 44 REE N°3/2014 LES DRONES PC TAC : Poste de commandement tactique, contrairement au PC d’infrastructure, il s’agit d’une structure de commandement temporaire et réduite à quelques véhicules blindés de com- mandement PKM : Mitrailleuse de fabrication russe et de calibre 7,62 mm RPG : Rocket propelled grenade, lance-roquettes antichar de fabrication russe RVT : Remote video terminal, appareil portable permettant de recevoir la vidéo du drone jusqu’à 20 km environ SCC : Station de contrôle et de communication SGTIA : Sous-groupement tactique, unité du volume d’une compagnie d’infanterie (environ 140 personnes) renforcée de moyens d’appui VA : Véhicule Aérien Le lieutenant-colonel Daniel Chabbert a été chef de section CL-289, commandant de la batterie Crécerelle et, de 2010 à 2012, chef du bureau opérations instruction du 61e RA. Il a été notamment déployé comme chef de section drones CL-289 au Kosovo en 1999 et comme chef du DET ISTAR en 2011. Aujourd’hui officier correspondant d’état- major renseignement au sein de l’état-major de l’armée de Terre, il est chargé d’étudier les besoins capacitaires de la fonction renseignement à long terme. Le capitaine Fabrice Benad a occupé successivement les postes de chef de section CL-289 et commandant de la 2e batterie de drones SDTi. Il a été déployé comme chef de section drones CL-289 au Tchad en 2008 et chef de détachement SDTi en Afghanistan en 2010. Il a commandé un détachement multicapteurs au Liban en 2012 et est aujourd’hui traitant opérations au 61e RA. Le lieutenant Raphaël Chavez a tenu les fonctions de chef de section SDTi puis d’adjoint de batterie et a été dé- ployé comme chef d’équipe RVT en Afghanistan en 2011. Aujourd’hui capitaine, il prend cette année le commande- ment d’une batterie de drones SDTi. LES AUTEURS