Pour plus d'informations, vous pouvez accéder à la présentation de cette manifestation en cliquant sur ce lien.
Partager le spectre autrement
Conférence de Pierre Fuerxer organisée par le Club 23 de la SEE
(détection, localisation, navigation) qui s'est tenue à la DNA/DGAC le 12 juin 2002
Les méthodes de partage du spectre radioélectrique ont été établies
au CCIR, devenu UIT-R, dans un contexte technique bien
différent de celui que nous connaissons. A cette époque, tous
les systèmes étaient analogiques. A un service, au sens de l'UIT correspondait
une modulation parfaitement normalisée.
Maintenant, le développement des techniques numériques a radicalement
changé les choses. En télécommunications les modulations
deviennent numériques, des systèmes cellulaires de communication
avec les mobiles comme le GSM puis l'UMTS apparaissent.
Les RADARS utilisent la compression d'impulsion, parfois le
balayage électronique, et disposent d'extracteurs de plus en plus
perfectionnés.
Dans ce contexte nouveau, les lois de la physique, la propagation des
ondes, mais aussi les méthodes de partage du spectre issues de l'ère
analogique n'ont pas changé. Toutefois, la révolution numérique
rend possible la modification des méthodes de partage du spectre
entre ces systèmes sans remettre en cause les principes initiaux retenus
au niveau international : protection des premiers usagers et
garantie de qualité de service.
Pour trouver comment améliorer l'usage du spectre radioélectrique,
il faut examiner la pertinence des concepts actuels (bandes émises,
largeur de canaux, seuils de brouillage...) sur des scénarios génériques
représentatifs des problèmes à résoudre de façon à identifier
les domaines dans lesquels se trouvent les gisements de capacité les
plus prometteurs.
1. LES PARAMÈTRES TECHNIQUES :
Les systèmes numériques sont d'une très grande complexité. Pour les
étudier, il est donc nécessaire de constituer un ensemble de paramètres
génériques permettant d'évaluer leur sensibilité aux interférences.
Avec l'apparition des techniques numériques, les différences entre les
signaux émis deviennent de plus en plus faible au point qu'il est possible
de les décrire tous sur la base d'un modèle unique. En télécommunications,
le calcul approché des performances des ensembles
modulation et codage des systèmes est possible à partir d'un tout
petit nombre de paramètres génériques. Ceci s'applique aussi bien au
GSM qu'à l'UMTS ou à la modulation COFDM utilisée dans le DAB.
Les performances d'un RADAR peuvent être définies d'une façon
analogue.
Dans ces deux domaines, les techniques numériques sont identiques
mais désignées sous un nom correspondant à leur usage : compression
d'impulsion ou étalement de spectre, correction d'erreur ou
intégration incohérente, haute résolution ou séparation de sources...
Les paramètres des équipements sont ainsi fixés, soit par des limites
théoriques, soit par un état de l'art correspondant aux capacités de
traitement numérique. Il ne faut donc pas attendre de révolution
dans leurs performances.
2. LA PROPAGATION DES ONDES :
La propagation des ondes a donné lieu à de nombreuses études. Lors
de l'évaluation de la compatibilité d'implantation d'ensembles fixes
comme les faisceaux hertziens, il est possible d'utiliser des modèles
déterministes et les caractéristiques du terrain réel. Dans tous les
autres cas, il est nécessaire de faire appel à des modèles statistiques.
Dans la plupart des scénarios, la précision des modèles de propagation
joue directement sur la valeur des marges de protection à retenir,
donc sur la disponibilité des fréquences. Son amélioration restera
donc un objectif technique important.
Il ne faut toutefois pas oublier que lorsque la propagation ne se fait
pas exclusivement en espace libre, un aléa de propagation important
doit être pris en compte. Les modèles statistiques comme le modèle
HATA font intervenir pour une même distance un aléa de 10db
d'écart type, ce qui est considérable. Compte tenu de cela, la notion
familière de portée radioélectrique apparaît singulièrement critiquable,
celle-ci pouvant varier dans un rapport de plus un à dix selon
les liaisons.
3. LES SCÉNARIOS :
Le rôle des scénarios dans l'évaluation des interférences entre
systèmes est fondamental. Selon les cas, nous distinguerons
plusieurs types de scénarios :
• Les scénarios déterministes : ils correspondent aux émetteurs fixes
en émission permanente. Ils sont implicitement utilisés dans les
méthodes d'attribution de fréquence actuelles.
• Les scénarios partiellement aléatoires : ils correspondent aux stations
fixes dont les émissions sont sporadiques, aux stations de
base des systèmes cellulaires, aux mobiles associés...
• Les scénarios aléatoires : dans ces scénarios, les positions et la
densité des émetteurs sont inconnues : téléphones sans fil,
mobiles, hiperlans...
Pour être complets, ces scénarios préciseront les besoins du
client :
• Les modes d'utilisation des matériels : utilisation permanente, par
vacation, sporadique...
• Les contraintes temporelles : disponibilité permanente, immédiate
ou dans un délai fixé.
• La qualité de service requise : fixe ou dépendante du trafic comme
dans INTERNET, délai de rafraîchissement des pistes en RADAR...
4. LES IMPLANTATIONS :
Nous ne traiterons pas le cas des scénarios déterministes avec
implantations réelles sur terrain numérisé pour lesquels les
programmes d'allocation de fréquence actuels fonctionnent et à
partir desquels il n'est pas possible de tirer des conclusions générales.
Nous considérerons donc uniquement des scénarios dans lesquels les
émetteurs perturbateurs sont répartis aléatoirement sur le terrain.
Sans que cela permette d'assurer l'absence d'interférences, nous
admettrons seulement que l'usage par un émetteur de la fréquence
d'un récepteur est interdit si la distance est inférieure à une valeur
donnée.
Compte tenu de ces hypothèses, nous pourrons évaluer, par simulation
ou mieux de façon analytique, l'importance des différents paramètres
influant sur le niveau des interférences entre systèmes.
5. LA GESTION DES FRÉQUENCES :
Toutes choses égales par ailleurs, cette gestion des fréquences est
l'élément fondamental qui va conditionner la disponibilité effective d'une
bande spectrale pour un usage donné. Elle va également déterminer
le risque de brouillage résultant de l'activité des autres utilisateurs.
L'attribution d'une fréquence s'effectue à plusieurs niveaux :
• Au niveau international, l'affectation d'une bande à un service
donné nécessite un délai de plusieurs fois trois ans, compte tenu
de la fréquence des CMR (Conférence Mondiale Radioélectrique).
• Au niveau national, si une coordination avec un pays limitrophe
est nécessaire, ce délai est normalement supérieur à six mois. Il
peut être plus court.
• Une autorité affectataire, gérant elle-même une partie du spectre
peut réaliser localement des attributions de fréquence dans des
délais plus réduits.
Depuis le développement des systèmes de télécommunication, un
second niveau sous la responsabilité « des opérateurs » ou des systèmes
eux-mêmes est apparu :
• Dans les systèmes cellulaires, gestion par l'opérateur (GSM...).
• Sélection au sein d'un pool de fréquences : RCL (Recherche de
Canal Libre) dans la radiotéléphonie du RITA, DFS dans
l'HIPERLAN...
• Choix pseudo-aléatoire de fréquence dans les systèmes militaires
protégés : Evasion de fréquence (EVF) ou en anglais Frequency
Hopping (FH).
• Mélange des signaux dans une même bande (UMTS en version
CDMA...).
C'est ce second niveau de gestion qui est à l'origine de la croissance
extraordinaire de la densité d'utilisation du spectre dans les bandes
attribuées à la radiotéléphonie est souvent oublié car il échappe à la
responsabilité du régulateur.
Les opérateurs, contrairement aux autorités de régulation, ont en
effet la possibilité d'arbitrer eux-mêmes les conflits entre leurs différents
clients. Ils sont à même d'ajuster le niveau des interférences à
la valeur acceptable et de maximiser ainsi le trafic, donc leur chiffre
d'affaires. Ils ont ainsi prouvé de façon pratique que, sous réserve de
réduire les marges de protection des usagers, il est possible d'intensifier
considérablement l'usage du spectre.
6. VERS DE NOUVELLES MÉTHODES DE PARTAGE :
Face à la demande croissante de fréquences, les options suivantes ont
déjà été prises :
• Au plan juridique, les attributions de fréquences correspondent
à des autorisations de plus en plus précaires et révocables. De plus,
l'introduction de redevances d'utilisation incite les usagers à abandonner
les fréquences insuffisamment utilisées.
• Au plan technique, la gestion des fréquences par les systèmes et
la prise en compte des besoins réels optimise l'utilisation des
bandes attribuées.
A plus long terme, les méthodes de partage du spectre radioélectrique
devaient évoluer selon deux directions complémentaires :
une adaptation des méthodes de gestion centralisée actuelles et une
gestion par les systèmes de plus en plus efficace.
Une gestion globale centralisée :
Cette gestion est et restera indispensable. Elle devrait prendre en
compte la part de plus en plus grande des systèmes numériques. Ceci
suppose :
• La définition de nouveaux services numériques : techniquement,
les services définis par l'UIT du temps de l'analogique n'ont plus
de sens. De nouveaux services numériques devraient être classés
selon des critères techniques : débit, type de modulation, environnement
et type d'utilisation (fixe ou mobile, permanente ou
non...).
• L'établissement de nouveaux critères de brouillage. Contrairement
aux liaisons analogiques, les systèmes de télécommunications
modernes peuvent accepter des brouillages impulsifs de fort
niveau, suffisamment espacés dans le temps. De même, les
RADARS à balayage électronique sont bien moins sensibles à
des perturbations spatialement ou temporellement limitées,
leur puissance pouvant être affectée dynamiquement aux
différentes cibles.
• Une description plus fine des systèmes : Il est clair que la
complexité des systèmes actuels est très élevée. Les simuler entièrement
dans le but d'étudier leur compatibilité avec d'autres utilisateurs
du spectre serait illusoire. Par contre, caractériser plus finement
les variations spatio-temporelles de la puissance qu'ils rayonnent
permettrait d'affiner les études de compatibilité.
• Une amélioration des modèles de propagation toujours utile, surtout
dans les scénarios déterministes. L'encombrement apparent du
spectre est alors bien supérieur à la réalité.
Les améliorations apportées resteront toutefois limitées car aucune
gestion centralisée ne pourra prendre en compte les variations spatio-
temporelles de la congestion du spectre liée aux utilisations sporadiques.
Il n'est pas possible de réaliser comme en téléphonie un
« concentrateur radioélectrique » assurant une gestion temps réel des
fréquences.
La gestion par les systèmes :
Cette gestion a l'avantage de tenir compte de l'environnement réel
connu de façon statistique par l'opérateur et pris en compte dans
l'optimisation du système. Proche de l'utilisation, elle prend
en compte en temps réel les fluctuations des besoins. C'est à elle
qu'il faut attribuer l'extraordinaire développement de la téléphonie
mobile.
La caractéristique essentielle de cette gestion est de permettre un
ajustement du compromis entre niveau d'interférence et capacité de
transmission. Les systèmes comme le GSM acceptent un taux de
brouillage entre cellules, moyenné grâce au saut de fréquence, qui
n'aurait pas été toléré entre utilisateurs bénéficiant chacun d'une
attribution de fréquence.
Les systèmes développent en interne des capacités de résistance au
brouillage qui pourraient être utilisées efficacement à la résolution
des interférences entre utilisateurs du spectre différents.
7. CONCLUSION :
La promotion de nouvelles méthodes de partage du spectre radioélectrique
suppose qu'il existe entre les acteurs concernés, par delà les
inévitables conflits d'intérêt, une communauté de vue qui leur permette
de concevoir des compromis du type gagnant-gagnant.
Ceci suppose l'étude préalable de concepts, sur la base d'hypothèses
clairement explicitées, sans application directe à un système particulier.
Il faut, dans une démarche pragmatique, fixer la terminologie, préciser
les modèles génériques, définir les critères de qualité...
Sur ces bases, il est alors possible d'envisager, en ne prenant en compte
que les contraintes techniques, des stratégies de partage entre
systèmes génériques qui préfigureront les solutions du futur.
Partager le spectre autrement peut sembler un rêve utopique. C'est
toutefois une nécessité qui s'imposera nécessairement et que les grands
systèmes de télécommunications ont déjà largement pris en compte.
|